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Natalie
PETITEAU format 15,5x24 cm, 278 pages,
ISBN 2-910828-46-2, 25 euros |
L'histoire du Premier Empire
a jusqu'ici été l'objet d'approches événementielles
et militaires, de biographies fleuves ou de récits anec-dotiques. Le
nouvel ouvrage que propose Natalie Petiteau, reconnue en France et à
l'étranger comme l'une des meilleures spécialistes de la période,
propose une lecture inédite des années 1800-1815 en portant son
regard non pas sur Napoléon, mais sur les millions de Français
qui ont vécu sous son règne afin de savoir comment ils ont reçu
et perçu ce régime. Alors qu'ils sortaient de dix ans d'une Révolution
qui avait commencé à les initier aux pratiques de la démocratie,
les Français ont renoué sans révolte retentissante avec
un régime monarchique qui a du reste légué au XIXe siècle
une légende aux répercussions politiques importantes : il n'est
pas innocent que le premier président de la Répu-blique, élu
au suffrage universel, ait été un Bonaparte… C'est dire que la
compréhension du XIXe siècle passe par une lecture attentive de
la façon dont l'Empire a été vécu dans les villages
et les cités, parmi les humbles comme au sein des salons de la bonne
société parisienne ou provinciale.
Il s'agit donc d'observer
ici non plus les célèbres attentats ou complots, non plus les
réactions des grands personnages du régime. Le travail ici présenté,
fondé sur la lecture minutieuse de nombreuses sources d'archives, à
Paris comme en province, vise à saisir ce qu'était «
l'état des esprits », pour reprendre la terminologie d'alors, qui
s'exprime dans un espace public moins atone qu'on ne l'a longtemps dit.
Cet
ouvrage s'inscrit donc de surcroît dans une histoire de l'opinion publique
jusqu'alors totalement négligée pour cette période, tant
on considérait que le régime impérial l'avait totalement
étouffée. Il éclaire, ce faisant, la façon dont
s'est imposée, dans la vie politique française contemporaine,
la référence à l'homme charismatique et omnipotent.
Natalie Petiteau est professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Avignon. Elle est l’auteur de Élites et mobilités : la noblesse d'Empire au XIXe siècle (BH, 1997), Napoléon, de la mythologie à l'histoire (Le Seuil, 1999), Lendemains d'Empire : les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle (BH, 2003).
On sait presque tout de la vie de Napoléon, mais que sait-on de celle des Français qui ont vécu sous son règne ? Que sait-on de la façon dont les Français ont réagi à son autorité ? Quelles ont été les forces d’opposition ? La question semble évidente et demeure pourtant sans longue réponse. L’absence d’entrées pour des sujets comme l’opinion, l’opposition, les royalistes ou les républicains dans le pourtant célèbre Dictionnaire Napoléon est à elle seule révélatrice. Dans la mémoire nationale et même européenne, les années 1800-1815 sont avant tout synonymes de conquêtes militaires, certains se félicitant aujourd’hui encore de la gloire ainsi recueillie par les armées françaises, d’autres déplorant cet impérialisme. Si bien qu’il reste difficile de porter sur cette période qui inaugure les temps contemporains un regard distancié et dépassionné, et plus encore de porter un regard neuf. Il y a pourtant là un enjeu intellectuel essentiel, précisément en raison du fait que le Premier Empire opère la transition entre ce que l’académisme appelle période moderne et période contemporaine, entre l’Ancien Régime donc, et les innovations multiples d’un XIXe siècle qui n’en finit pas de mettre en pratique les héritages de la Révolution, plus ou moins rapidement selon qu’il s’agit du champ politique, social ou culturel. Reste que la période napoléonienne, telle qu’elle est conçue par celui-là même qui lui donne son nom, est un temps de stabilisation, une tentative d'achèvement de la Révolution, une entreprise de synthèse entre l’ancien et le nouveau. Il convient donc non seulement de la prendre en considération pour en livrer une histoire renouvelée, mais aussi de la relire avec des problématiques neuves et dans une chronologie offrant des angles de vue enrichissants.
Or, le bicentenaire que la France traverse actuellement sans le dire, sans même presque le savoir, révèle, par son inconsistance même, la difficile relation qu’elle a encore avec ce passé, mal assumé parce que sans doute mal connu, ou connu avant tout pour une épopée militaire dont personne ou presque ne sait plus que faire. De fait, l’historiographie de l’Empire a été largement monopolisée par l’histoire des guerres, généralement dans une approche strictement événementielle. On a raconté aux Français les batailles vécues par leurs ancêtres sans leur dire comment ceux-ci les vivaient. On a écrit sur la gloire de l’Empire, en ne s’interrogeant pas sur les réceptions de celle-ci, en ne cherchant que rarement ce qu’étaient les dessous de cette gloire. Si ce n’est pour mettre l’accent sur des pages de célèbres complots, de l’attentat de la rue Saint-Nicaise à la tentative de coup d’État de Malet, mais là encore dans des approches très événementielles, à quelques exceptions récentes près. Si bien que l’histoire de l’Empire demeure une histoire incomplètement écrite, à tel point que les Français peinent à se tourner vers ce passé de leur nation. Napoléon, lui, semble bien connu, comme en témoigne la floraison des biographies qui lui sont consacrées, mais qu’advient-il de ses contemporains, comment ceux-ci le percevaient-ils ? Quant à la façon dont ils recevaient son œuvre politique, elle est plus mal connue encore.
En ne portant d’attention qu’à la gloire militaire, on oublie de s’interroger sur la façon dont les Français ont vécu un étrange paradoxe : traverser dix ans d’une Révolution au cœur de laquelle se trouve le renversement de la monarchie, pour finalement connaître un régime tenu par un souverain bien plus absolu que ne l’était Louis XVI et tout aussi soucieux que les Bourbons des bienséances curiales et des intérêts dynastiques. L’historiographie est habituée à traiter la Révolution comme un bloc et à n’envisager les années 1800-1815 que comme une aventure liée au destin d’un homme. Au mieux, elle fait certes le lien entre Napoléon et la Révolution en tentant de mesurer jusqu’où celui-là est l’héritier de celle-ci. Mais elle oublie généralement de porter ses regards sur la façon dont les Français sont passés de l’extrême liberté d’opinion et de parole des débuts de la Révolution à un régime de contrôle policier intense, de la violence politique à la violence de guerre. S’il est reconnu que l’existence des Français de ce temps fut coupée en deux par la Révolution, l’historiographie a cependant peu évoqué la manière dont les Français vivent les lendemains de ces années sans pareilles.
Il peut paraître paradoxal qu’à l’heure de la construction de l’Europe, un livre propose une réflexion franco-française sur les années napoléoniennes. Il est évident que l’on ne peut pas saisir le sens exact de la période impériale sans intégrer la dimension européenne. Mais la signification du pouvoir impérial n’étant pas la même en France que dans le reste de l’Europe, il convient, pour se donner les moyens d’une relecture complète et efficace, de saisir préalablement ce qui est advenu en France même, assise première du pouvoir napoléonien. Le premier consul Bonaparte, le souverain Napoléon Ier ne représentent pas la même figure du pouvoir selon que l’on habite en France ou bien en Belgique, en Italie, en Allemagne ou en Espagne. Parce que c’est en France qu’a lieu le coup d’État, parce que c’est en France que se déroule le couronnement, parce que c’est en France que siègent le Corps législatif et le Sénat, parce que c’est de France que s’organise l’activité policière, c’est préalablement au sujet de la France qu’il convient d’observer comment le régime s’est imposé et a été perçu, comment il a été soutenu par les uns, contesté par les autres. Or, cette relecture ne doit pas se faire en se contentant d’une synthèse de travaux déjà publiés, elle oblige à recourir à des sources d’une grande abondance mais généralement négligées – correspondances préfectorales, sources policières, archives judiciaires notamment : face à cela, un chercheur isolé ne peut pas, dans un premier temps, dépasser l’échelon national. Il ne s’agit donc nullement ici de plaider contre les invitations de Stuart Woolf à sortir d’une historiographie abusivement nationale, non plus que de nier les très beaux apports de nos collègues étrangers, mais de tenter, par le biais du national, de pénétrer dans un champ de recherche trop vaste pour être d’entrée de jeu embrassé dans son ensemble. Ainsi, la naissance des nationalismes du ressentiment sous l’effet de l’extension de l’Empire napoléonien est un sujet essentiel à la compréhension de l’histoire de l'Europe tout entière. Mais il est tout aussi essentiel de savoir comment le sentiment national a évolué dans une France proposée en modèle dans ces temps post-révolutionnaires. Car c’est alors un moment clef pour l’observation de la pérennité des identités régionales et de la construction d’une identité nationale.
Somme toute, il s’agira ici d’aborder tout particulièrement une histoire de l’opinion, ou, pour reprendre une expression d’alors, de « l’état des esprits » : il s’agit en effet de saisir ce qu’ont été les représentations de Napoléon et de son régime non plus dans l’histoire et dans la mythologie, mais dans l’espace public, y compris parmi les anonymes, et non pas a posteriori, mais sous l’Empire même. Ces questions ont généralement été éludées dans toutes les synthèses, tant se faisaient envahissantes les questions diplomatiques et militaires, tandis que les anonymes demeuraient, de toutes façons, dans l’ombre des glorieux généraux et maréchaux ou des grands serviteurs civils du régime dont le dévouement ou l’intelligence politique ont fasciné auteurs et lecteurs. Si l’on sait comment Talleyrand ou Lannes ont perçu le pouvoir napoléonien, on ne connaît que succinctement la façon dont notables anonymes, employés de plus en plus nombreux, travailleurs de la terre, de l’atelier ou de la manufacture ont vécu et ressenti cette transition majeure. Comment ont-ils perçu tout à la fois cette inédite mise en ordre, ce régime policier, cette modernisation étatique, et cet état de guerre permanent dont les motivations pouvaient aisément échapper ? Bref, on a généralement négligé de suivre les pistes ouvertes par exemple par Alphonse Aulard ou Georges Pariset, on n’a guère rebondi sur les pages de Madelin qui méritaient une mise en perspective critique.
On pourra objecter qu’il est vain de vouloir travailler sur l’opinion à l’aube des temps contemporains, qu’elle est insaisissable et incohérente qu’elle n’est connue qu’au travers de sources déformantes, qu’il n’est pas d’opinion sans liberté d’expression et d'information, qu’il ne peut y avoir d’opinion véritable sans alphabétisation largement répandue. Quoi qu’il en soit, le mot existe alors, et la notion, dans son acception moderne, s’impose au XVIIIe siècle, et se forge même dès le XVIIe siècle. Il est vrai que le siècle des Lumières n’envisageait guère d’opinion qu’à propos des élites de la pensée, ou public éclairé : milieux littéraires, membres des parlements et des cours judiciaires. Mais il a, ce faisant, pensé l’existence d’un espace public, et même érigé l’opinion en principe d’autorité. Le Dictionnaire de l’Académie, dans sa version de 1798, reconnaît que le mot désigne « ce que le public pense sur quelque chose », ce qui n’était pas encore le cas dans son édition de 1786, en dépit du fait que dès 1776, Condorcet parlait d’opinion populaire, distincte toutefois, justement, de l’opinion publique, car le public alors n’est pas le peuple. Avec la Révolution, marquée par l’explosion de la presse et des sociétés fraternelles, l’opinion publique acquiert rang d’acteur sur la scène politique. Il n’est donc pas vain de s’interroger sur le devenir, après la Révolution, de ce « tribunal invisible » où se sont finalement mêlées opinion publique et opinion commune. Même si le Consulat et l’Empire suppriment ce qui pouvait subsister de liberté d’expression, le pouvoir, de 1800 à 1815, est à l’écoute de ce qui se dit : des rumeurs, des faux bruits, mais aussi des plaintes et des espérances, des sourds mécontentements ou des joies parfois irrationnelles devant les annonces de victoire. Il existe donc bien alors des Français qui se prononcent sur le régime – de façon positive ou négative –, et qui de ce fait sont entendus par ce même régime. Ce qui invite également à poser la question de la vie politique hors de la sphère des penseurs et des gestionnaires de l’État : il s’agit donc d’observer la dynamique interne d’une culture populaire forgée en réaction à une culture dominante qui réprime. Et, ce faisant, de saisir, souvent loin de la presse et des conversations de salon, une opinion commune plus que publique, constituant malgré tout une donnée de la politique d’alors.
L’historiographie récente a mis en évidence l’invention de la politique à partir du milieu du XVIIIe siècle : débats et critiques se multiplient, « la politique de contestation devient un élément systématique de la culture politique », les discussions par exemple sur les réformes fiscales échappent aux instances reconnues, une guerre des pamphlets se développe face aux réformes voulues par Maupeou, tandis qu'une critique populaire du gouvernement royal se manifeste. Les historiens de la période moderne ont ainsi montré comment la paysannerie développe une conscience politique élémentaire, ne serait-ce qu’en gérant les affaires communes du village, ou en cessant d'être muette devant la politique décidée par l’État. Par ses refus, elle exprime comment elle reçoit celle-ci : « le peuple du XVIIIe siècle n’est pas une masse compacte et non pensante ». Sans débattre ici de l’opportunité de recourir à l’abstraction du « peuple », on doit donc retenir que les Français qui entrent dans l’ère impériale ne sont pas forcément enclins à la soumission : ils sont alors porteurs d’un demi-siècle d’expérience de la prise de position critique face aux décisions du pouvoir, dans le monde des élites mais aussi dans les autres sphères de la société. Car les aspirations réformistes s’expriment aussi d’en bas, dans la « rébellion française ».
De plus, la période révolutionnaire laisse pénétrer la grande politique dans les campagnes, aucun espace n’a pu ignorer les échos de la nuit du 4 août abolissant les privilèges, puis de la Grande Peur, de la guerre et de la Terreur. Et même si les villes sont plus systématiquement touchées par le réseau des sociétés populaires et des clubs jacobins, même si elles finissent par devenir les auxiliaires obligés du gouvernement révolutionnaire, l’activité déployée en leur sein n’était pas sans effet sur certaines sociétés rurales. Pour celles-ci, l’entrée en politique relève toutefois d’attitudes collectives et non de décisions individuelles. Dans l’Ouest par exemple, la multiplication de ces sociétés de pensée et de ces clubs joue un rôle décisif dans l’élaboration d’une conception nationale de l’espace public. La publicité des débats parlementaires a également été capitale, au plan national, dans la formation de cet espace public, et il est permis de supposer que les anonymes des plus grandes villes, en tout cas de Paris, n’étaient pas sans en recevoir les échos, car les sociétés politiques permettent la multiplication des échanges et des discussions sur les « intérêts communs ». De plus, les élections organisées dans les temps révolutionnaires ont appelé une première prise de conscience de la nationalisation de la politique. Il en va de même pour les enrôlements dans la garde nationale ou dans les armées, ou pour l’appartenance aux comités de surveillance et aux municipalités, tandis que la presse constituait un autre champ de la modernité politique.
Il n’est donc pas étonnant que Bonaparte lui-même parle de l’opinion, et les sources policières ne cessent de se référer à « l’état des esprits ». Certes, les Français d’alors ne s’inscrivent pas dans des cadres politiques comparables à ceux que génèrent les partis d’aujourd’hui. Mais ils ne sont pas pour autant sans avis aucun sur le destin de la France. Au fur et à mesure que le régime se consolide, ils disposent certes de moins de moyens d’information librement élaborés. Ils ne vivent pas pour autant sans avoir quelques échos de ce qu’il advient des communautés locales et de la Nation. Leurs mots ne parviennent hélas que rarement et de façon déformée à l’historien, mais il ne faut pas pour autant considérer les hommes et les femmes de la France d’alors comme parfaitement muets face au régime. Du reste, les sources contiennent suffisamment d’échos de ces mots pour ne pas renoncer à saisir le rapport des Français au régime impérial. Puisque l’histoire de l’opinion, dans une acception tout à la fois large et rigoureuse, est celle du comportement des hommes confrontés aux événements, les événements de l’Empire sont si nombreux et si pesants qu’il serait dommageable de renoncer à en saisir la réception, ou plutôt les réceptions, puisque l’opinion publique est « un grouillement d’opinions particulières ».
Voilà donc qui conduit à pénétrer dans un espace politique différent de celui des spécialistes, loin des questions doctrinales, mais au cœur des mots du quotidien et des relations informelles, à l’écoute des bruits et des rumeurs, sans pour autant oublier de prendre en compte la littérature clandestine des pamphlets ou les écrits spontanés adressés au souverain. Sans négliger non plus tout ce que les discours officiels peuvent révéler de critique sourde ou de docilité librement consentie. C’est à la croisée de ces différents espaces publics qu’il devient possible de percevoir comment les sujets de Napoléon ont vécu sous son autorité et comment ils sont passés d’une ère à une autre. Autrement dit, c’est ainsi qu’il est possible de saisir ce qu’il est advenu du bagage des Lumières et de la Révolution, ce qui a été constitué en héritage pour le XIXe siècle.
Le présent livre n’ambitionne nullement l’exhaustivité. Du reste, qu’est-ce que l’exhaustivité sur un tel sujet : la lecture de toutes les sources ou la mention de la totalité des paroles proférées publiquement qui, sous l’Empire, auraient signifié insulte au régime ou fascination pour le souverain ? S’il est théoriquement possible de parvenir à avoir lu un jour toutes les sources, non seulement nationales mais aussi locales, cela demeure hors de la portée d’un chercheur. Et même si ce dernier parvenait à lire la totalité des liasses et cartons d’archives relatives à ce sujet, tiendrait-il pour autant le corpus complet des avis sur Napoléon et sur son régime ? Tout ne parvient pas aux oreilles de la police ou des autorités, tout ce qui parvient aux oreilles des agents de l’État n’est pas forcément mis par écrit, tandis que l’attention portée à tel espace ou à tel type de mécontentement n’est pas la même tout au long de la période. Et puis pour quelle raison ambitionner l’exhaustivité ? S’il s’agit de parvenir ainsi au quantitatif, un tel traitement est-il pertinent, compte tenu des lacunes des sources qui viennent d’être soulignées ? Quantifier sur un tel sujet, c’est accorder trop de confiance aux autorités et épouser leurs préoccupations, puisqu’un fonds d’archives n’est que le reflet des systèmes d’interrogations qui l’ont constitué. Ambitionner l’exhaustivité, c’est de plus prendre le risque, en catégorisant – car comptabiliser se double souvent d’opérations de classement –, de trahir la complexité des situations : il faut en effet convenir, avec Carlo Ginzburg et Roger Chartier, que le sériel présente toujours une image déformée de la réalité, tandis que l’opinion n’est de toutes façons pas une masse qui se comptabilise. Chacun traverse un même événement à sa manière, porteur d’une expérience spécifique, et réagissant sans pouvoir ni même vouloir prendre en compte la totalité des données de son horizon d’attente. Quantifier ne permettra jamais de comprendre réellement le rapport des gens ordinaires à l’empereur et à l’Empire.
C’est pourquoi sera ici proposée une approche uniquement qualitative, en procédant parfois par sondage dans les sources mentionnées, et en ne reconnaissant de classement opératoire que celui du caractère isolé ou non des actes, en accordant de l’importance à des exemples précis et détaillés, dont les singularités permettront de saisir des rationalités. Mais en n’oubliant pas que les sources disponibles disent avant tout comment les réactions des uns et des autres étaient données à lire aux dirigeants de l’Empire : force est en quelque sorte de travailler dans « l’œil de Napoléon ». Les témoignages directs des anonymes sont cependant bien trop rares pour refuser de travailler sur les images qui parviennent au pouvoir par le biais de ses agents et sur celles que le régime construit en retour. Il convient de n’en être pas dupe, d’accepter de mener une histoire sociale du politique telle que les actions du régime la donnent à voir, sans revenir pour autant à une approche culturelle des marqueurs identitaires des partis, des genres ou des régions.
On vise ainsi à relire les années 1800-1815 dans le but de saisir et la part réfléchie de la conduite des acteurs, y compris anonymes, et les enchaînements entre parcours individuels et données globales, autrement dit la façon dont les « systèmes de relations produisent des configurations singulières ». Il s’agit donc de refuser tout déterminisme, pour mieux comprendre finalement ce que sont les Français au soir de l’Empire, lorsque de nouvelles donnes politiques, sociales et culturelles se greffent sur un héritage impérial qui a pourtant lourdement pesé sur les temps romantiques, mais aussi sur la modernité que tente d’imposer la Seconde République puis le Second Empire, chacun à leur façon. Il ne s’agit donc pas de se contenter de « traquer l’opinion publique populaire », mais de multiplier les angles de vue, pour aller des sphères du pouvoir au monde de l’armée en passant par les notables, mais aussi les anonymes des campagnes ou des villes.
Dans ce croisement du social et du politique, on privilégiera une approche chronologico-thématique, ne serait-ce que pour souligner les inflexions de ce temps si court mais si dense. Ainsi, après avoir examiné l’accueil que les Français ont réservé au Consulat, il faudra prendre la mesure du gouvernement des esprits orchestré fort précocement par le nouveau régime. Il conviendra alors d’observer comment cette politique conduit à l’échec des oppositions organisées : l’Empire lutte à la fois contre les royalistes et les jacobins, espérant ainsi obtenir une adhésion quasi unanime. Pourtant, les refus persistent, de nombreuses sources en témoignent, même si leur font écho adhésions spontanées et soumissions calculées. Mais dès le conflit espagnol qui se noue en 1807, la France napoléonienne est de plus en plus gravement affectée par la guerre et par les crises économiques qui en résultent, si bien que les mécontentements s’accroissent. La conjoncture spécifique de 1814 puis de 1815 rebat pourtant les cartes et laisse apparaître de nouvelles attitudes, ancrées pour certaines dans une nouvelle conscience de la nation.
Un tel parcours devrait permettre au final de saisir comment les Français sont sortis de la Révolution et entrés dans un XIXe siècle qui n’a mis que lentement en œuvre un programme pourtant déjà écrit à la veille de 1789, au travers de bien des débats du XVIIIe siècle. Or, si le gouvernement révolutionnaire, à partir de 1792, est le premier à avoir donné un coup d’arrêt au mouvement engagé par les Lumières, le Consulat et l’Empire ont résolument changé la donne de la vie politique. Au point même que le XIXe siècle s’ouvre sur la volonté d’une restauration de l’Ancien Régime. Les années 1800-1815 constituent donc bien un moment spécifique, qui mérite relecture, afin de mieux comprendre les mutations fondamentales qui sont alors opérées. Si l’Empire semble avoir définitivement confisqué l’espace public du XVIIIe siècle mis en évidence par les historiens modernistes, il incombe au contemporanéiste de tenter d’observer comment s’est faite cette apparente disparition. Parce que l’épisode napoléonien est une étape singulière entre les premiers temps du triomphe de l’opinion au XVIIIe siècle et l’affirmation définitive de celle-ci au XIXe siècle, il est primordial de lire ce qui se passait, y compris dans les marges d’un espace public alors considérablement rétracté. Peuvent ainsi être appréhendés les modes de fabrication d’une opinion multiple et changeante. Il ne faut certes pas ambitionner de l’atteindre de façon positiviste, mais il est possible de tirer des leçons d’événements circonscrits, de trajectoires plurielles, d’engagements résolus mais aussi d’indifférences persistantes. Autrement dit, c’est dans la dispersion des expériences sociales qu’il est possible de saisir les réceptions et les représentations du régime impérial.
Poser la question du rapport des Français au Consulat et à l’Empire, c’est finalement employer une formule apparemment fort simple pour résumer un problème fort complexe, qui ne peut trouver que des réponses fort nuancées. Car le régime napoléonien est apparu sous des formes successives, quelque peu différentes les unes des autres, tandis que les habitants de l’hexagone – dans son territoire présent – ne forment, ni en 1799 ni en 1815, un groupe homogène. Si les attentes sont fortes et quasiment unanimes, en 1799, d’un pouvoir qui viendrait tout à la fois consolider les portées de la Révolution et effacer définitivement ses excès, elles laissent vite place à des réactions diverses devant la nature du régime mis en place par Bonaparte : aux satisfaits d’un pouvoir fort, aux admirateurs d’un homme providentiel, aux enthousiastes devant un chef militaire de génie, s’opposent les révolutionnaires bientôt poursuivis systématiquement par la police, les libéraux consternés par la suppression de bien des libertés, les royalistes affligés par le refus d’une restauration bourbonienne, mais aussi tous les indifférents seulement soucieux de voir s’établir l’ordre intérieur et la paix, les consentants et les conformistes peu enclins à s’engager pour peser sur le destin national.
L’Empire a certes tenté d’unifier les réactions des Français par une politique de gouvernement des esprits savamment orchestrée, des journaux aux scènes des théâtres, en passant par les assemblées et les musées. Il a certes réussi à faire taire, pendant un temps, presque toutes les oppositions. Il a même obtenu des manifestations d’adhésion qui ont révélé combien il était aisé de faire vibrer la corde de la sensibilité à l’égard d’un souverain charismatique. Napoléon n’a-t-il pas en définitive réussi la « révolution des pouvoirs », mais de façon inattendue, en se posant, en tant qu’homme providentiel, comme apte à incarner la Nation, à en constituer à lui seul, la représentation ? Il gomme ainsi la question d’un pouvoir intermédiaire entre le législatif et l’exécutif – que Benjamin Constant appelait de ses vœux –, escamotant système de contrôle constitutionnel, pouvoir du juge et autorité de l’opinion. Il invente une nouvelle légitimité représentative par le plébiscite qui permet de personnifier le pouvoir et de rompre avec l’anonyme légitimité républicaine, en appliquant la célèbre formule selon laquelle la confiance vient d’en bas et l’autorité d’en haut.
Napoléon n’a cependant jamais réussi à faire disparaître toutes les oppositions, lesquelles se sont aisément ravivées au fur et à mesure que le poids de la guerre s’est fait plus oppressant. Tout despotique qu’ait été le régime, il n’a pas fait totalement disparaître ce qui est né durant la Révolution, il n’a pas empêché les oppositions de perdurer, soit dans des cadres de pensée définis après 1789, soit dans des pratiques anonymes plus ou moins voyantes ou bruyantes. Si les Français ont expérimenté un nouveau type de rapport au souverain, ils ont aussi prouvé que même le plus charismatique des chefs ne pouvait pas effacer totalement les héritages de la Révolution en matière de rapport au politique. Cette monarchie d’un type nouveau n’a tenu lieu qu’aux yeux d’une minorité fluctuante de « politique du peuple ». En dépit du mélange de conservatisme et d’égalitarisme qu’elle propose, en dépit de la fascination de beaucoup pour la gloire militaire qu’elle construit, elle n’a que trop mal résolu les difficultés à vivre dans la crise et dans la guerre qu’elle impose.
Le menuisier Claude-Antoine Bellod est un archétype en matière de réaction à l’égard de l’Empire. À la fin de 1799, il a accueilli avec joie l’arrivée de Bonaparte au pouvoir, parce qu’il voit en lui celui qui restaure la liberté de culte et réorganise l’Église de France. Mais il déchante peu à peu, et assiste sans regret à la chute du régime en 1815, car il ne voit plus en Napoléon qu’un « tirand d’empereur » qui a supprimé les confréries, emprisonné le pape, engagé le pays dans de longues guerres qui ont entraîné une augmentation des impôts, de lourdes réquisitions et d’importantes levées d’hommes. Avec la persistance de la guerre et l’apparition de la crise économique, l’histoire du rapport des Français à l’Empire n’est-elle finalement pas celle d’une gigantesque déception ? Ne serait-ce que parce que l’on découvre que celui que l’on avait érigé en héros n’est pas omnipotent, et finalement est faillible jusque sur le champ de bataille.
L’Empire lègue en tout cas à la France du XIXe siècle une géographie politique contrastée, entre villes souvent hostiles en 1815 et campagnes plus aisément séduites, entre France de l’Est prompte alors à défendre le régime armes à la main, et France du Nord, de l’Ouest ou du Sud, plus réticente et parfois même prête à s’engager dans une opposition touchant plusieurs départements. Alors certes, l’Empire a sonné le glas du régime des assemblées et interrompu tout apprentissage de la pratique démocratique et même du régime parlementaire en dépit de la façade constituée par le Corps législatif et le Tribunat. A-t-il pour autant été un blanc absolu dans l’histoire de l’éducation politique des Français ? Sans doute si « éducation politique » signifie « apprentissage de la démocratie », moins certainement si cela renvoie d’une part à l’initiation à une réflexion sur ce que peut être la conduite de l’État par un souverain, d’autre part à une éducation aux pratiques d’opposition. Les Français ont alors pour certains su contester la pratique souveraine du pouvoir. Plus nombreux encore sont ceux qui ont entendu ces contestations, même si celles-ci ont été à peu près étouffées à l’apogée du régime. Mais elles ressurgissent partout en 1814 et en 1815, y compris dans les départements faisant figure de bastion du bonapartisme naissant. Il n’en est pas moins vrai que l’idéologie révolutionnaire a été affaiblie, impuissante à mobiliser un camp nombreux, privée des grands prophètes des Lumières et des temps révolutionnaires. Face à cette « déroute des repères », l’Empire a conduit à l’émergence d’une tradition politique autre, fondée sur la volonté d’unanimité et sur la popularité d’un chef distingué par son génie militaire, sur l’idéologie d’un despotisme rationnel et d’un État omniscient en matière de gestion du territoire. Toute une part de la société française a sans doute cru trouver en Napoléon les moyens d’affirmer sa cohésion interne et d’exprimer sa personnalité.
L’Empire lègue ainsi des références qui vont compter pour longtemps dans la vie politique française : l’ultime épisode des Cent Jours a laissé s’affirmer un bonapartisme qui pense l’avenir de la France autrement qu’en termes de république ou de monarchie bourbonienne, plaçant au premier rang de ses préceptes politiques la nécessité de confier la conduite du pays à un homme charismatique en qui puissent s’incarner tous les espoirs de rénovation sociale. Les pratiques du régime impérial ont facilité non pas seulement la construction de la légende ou du mythe – laquelle tient aussi à l’impact de Sainte-Hélène et au rôle des mémoires individuelles – mais aussi une politique d’héroïsation pour un chef présenté comme le moteur de l’histoire. Est ainsi encouragée la ferveur des anonymes pour une personnalité phare, ferveur d’autant plus vive que l’homme ainsi adulé pouvait paraître issu lui aussi des rangs mêmes de cet anonymat. Or, la France de ces débuts du XXIe siècle est-elle totalement à l’abri de tels phénomènes ?…
Enfin la guerre, surtout, a enraciné en certains individus, en certaines familles, en certains lieux mêmes, l’attachement à la gloire militaire. Elle a envahi les mémoires des acteurs et elle a fasciné les contemporains, au point d’en effacer les revers de médailles, c’est-à-dire les souvenirs des « fatigues de la guerre ». Elle a hanté l’univers culturel des « générations perdues » qui vont nourrir le romantisme de leur fascination pour l’exceptionnel destin de l’exilé de Sainte-Hélène. Parce que ce régime a été à toute heure étroitement contrôlé par un homme, c’est la vie de celui-ci et non les structures de celui-là qui ont compté pour la postérité. Cette fascination pour la gloire a de plus compté dans l’élaboration du sentiment national de bien des individus. Napoléon a proposé un projet qui est peu à peu devenu l’idée d’une Europe soumise à une rationalité – celle des Lumières –, abreuvée de gloire – celle des romantiques – mais aussi emportée par une cause – celle du nationalisme. Napoléon en est la synthèse, à partir de laquelle chaque Français a pu bâtir sa propre idée de la nation, en fonction de ce qu’il a perçu des liens établis sous l’Empire au sein de la communauté des citoyens-sujets, soldats également.
Dans les rangs de l’armée en effet s’est construit un lien spécifique entre l’individu et la nation incarnée alors en un chef militaire porteur de la gloire de la France. Chacun a eu l’occasion de comprendre que la nation se définit par rapport à l’étranger mais aussi par le renoncement à ses intérêts particuliers au profit des intérêts de cette abstraction qu’est la nation mais qui, à la faveur de la guerre, justement, devient un peu moins abstraite, si bien que Napoléon peut faire figure de « chef de la révolution patriotique ». De retour dans ses foyers, le soldat a pu transmettre à sa façon l’idée du lien communautaire qu’il a expérimentée à la faveur de l’expérience militaire. Mais il n’est pas certain, contrairement à ce que Balzac a suggéré dans Les employés, que la patrie ait remplacé le prince, les guerres de l’Empire ont plutôt favorisé l’adéquation entre dévouement pour la patrie et dévouement pour le souverain, le lien communautaire a sans doute été pensé à partir de l’existence concrète d’un chef personnifiant la nation, avec des héritages vivaces jusqu’au XXe siècle.
Mais cette propension à raisonner en termes de communauté n’a toutefois pas concerné tous les espaces : ainsi, chez de nombreux insoumis roussillonnais, « l’attachement viscéral » au pays natal coïncide avec « leur indifférence vis-à-vis des intérêts généraux de la nation ». Le lien politique local a continué de primer pour beaucoup et si Brumaire fut si bien accueilli, c’est parce que le retour à l’ordre était promesse de restauration paisible de ce lien. Toutefois, ne faut-il pas supposer que identification nationale et sentiment d’appartenance locale ont désormais co-existé dans les mentalités de bien des Français d’alors. D’autant que les guerres ont aussi joué un rôle déterminant dans l’ouverture des communautés de village au monde qui les entoure. À la lumière de l’expérience napoléonienne, les Français ont eu l’occasion de repenser leurs sphères d’appartenance : sans pour autant raisonner en fonction d’une nation – le terme n’est encore guère présent dans le vocabulaire commun – ils ont pu avoir une conscience plus claire de ce qu’est la commune, mais aussi la patrie, ne serait-ce qu’au travers des contraintes fiscales et administratives.
Ainsi, la question du rapport des Français à l’Empire mérite de ne plus être bannie des problématiques des historiens du contemporain, parce que les expériences que les sujets de l’Empire ont retiré de ces quinze années ont bien été déterminantes pour comprendre avec quels bagages les Français abordent ensuite monarchies constitutionnelles et république, pour comprendre aussi dans quels cadres politiques le vote du 10 décembre 1848 a pu s’enraciner. La force de la légende ne suffit pas à expliquer la si forte majorité qui s’est affirmée, lors des premières élections présidentielles au suffrage universel masculin, en faveur de l’héritier napoléonien. La préférence pour des cadres politiques où la cause de la nation est assimilée à l’action d’un seul homme perçu comme un sauveur a sans doute compté tout autant. Et cela pèse donc sur « une masse populaire qui, dans sa majorité, n'avait pas encore assez de capacité d'abstraction pour échapper à la tendance primaire de personnalisation du pouvoir ». Les chapitres de ce livre n’ont fait que circonscrire ce sujet, bien des thèmes devront être nourris de recherches plus détaillées dans les fonds d’archives, qu’ils soient nationaux, départementaux, communaux même, ou privés. La compréhension de notre vie politique jusqu’à nos jours aura encore beaucoup à y gagner.
Paris-Avignon
16 juin 2002- 29 juillet 2007
Remerciements
Abréviations
Introduction
Chapitre 1 - L’accueil du Consulat
L’image de Bonaparte en 1799
L’espoir de la paix et de l’ordre
Une opinion sensible à la pacification intérieure
De 1800 à 1802 : vers la paix absolue ?
Chapitre 2 - Le gouvernement des esprits
Retour à Marengo
L’aboutissement naturel de la Révolution : l’Empire
Les fêtes officielles
La censure des plumes
Le contrôle des arts
Une administration vouée à servir de guide des esprits
La surveillance des individus
Chapitre 3 - Échecs et pérennité des réseaux d’opposants
La force des oppositions royalistes
La défection progressive des idéologues et des représentants
Un terreau favorable : les officiers mécontents
Des républicains décimés mais pas éliminés
Une survivance dans l’isolement ?
Chapitre 4 - La persistance des refus anonymes
Des notables récalcitrants
Les contestations de l’ordre administratif et social
Des séditions omniprésentes
Chapitre 5 - Soumissions et soutiens
Sincérité et soumission des thuriféraires
Les indices laissés par les mémorialistes
L’enthousiasme pour un régime victorieux
L’adhésion à une nouvelle dynastie
Un régime soutenu par le clergé
Chapitre 6 - L’impact de la guerre et de la crise économique
Les conséquences de la guerre d’Espagne
L’aggravation de l’inquiétude devant la conjoncture de guerre
Les effets de la crise économique
Les réactions aux désastres militaires
Chapitre 7 - 1814-1815 ou les temps révélateurs
La guerre sous un nouveau jour
L’attente des Bourbons ?
Les déconvenues de la première Restauration
Les désenchantements des Cent Jours
Conclusion
Bibliographie