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Pierre
CORNU et Jean-Luc MAYAUD (dir.) format 15,5x24 cm, 462 pages,
ISBN 2-910828-44-8, 27 euros |
En
1999 se tenait à Lyon, à l’invitation de l’Association des ruralistes français,
un important colloque européen sur l’héritage scientifique, à trente ans de
distance, des Agrariens français de
Méline à Pisani, ouvrage de l’historien Pierre Barral. En la présence de
l’auteur, ce sont plus de trente chercheurs de toutes les disciplines
intéressées au « rural » – historiens, sociologues, politistes,
géographes, ethnologues… – qui se sont penchés sur la genèse sociale, la
dynamique politique, la rationalité économique et les métamorphoses successives
de l’agrarisme et des représentations qui l’actualisent.
C’est
un patient travail de collecte et d’édition, mais également de mise en
perspective historiographique et critique des interventions à ce colloque et de
la bibliographie et des méthodologies mobilisées, que Pierre Cornu et Jean-Luc
Mayaud proposent dans ce volume. Une mise en perspective qui s’intéresse tour à
tour au rôle de l’agrarisme dans la construction des identités nationales, à
son importance dans la dynamique de développement rural contemporaine, aux
formes complexes de son instrumentalisation sociale et politique, à sa
puissance symbolique éprouvée, et enfin aux formes les plus récentes de sa
réinvention, dans la mobilisation de la « question environnementale ».
Où il apparaît que, si le paradigme agrarien demande à être finement
contextualisé pour révéler sa contribution ambiguë à la production de la
modernité, il convient également d’en interroger l’influence dans la production
des sciences sociales elles-mêmes, et la définition du « fait rural »
que, consciemment ou non, celles-ci contribuent à légitimer.
Pierre Cornu, maître de
conférences en histoire contemporaine à l’Université Blaise Pascal
Clermont 2, est membre du Laboratoire d'études rurales de Lyon et
chercheur associé au Centre d’histoire Espaces et cultures de Clermont-Ferrand.
Il assure le secrétariat de rédaction de la revue Ruralia.
Jean-Luc Mayaud, professeur
d’histoire contemporaine à l’Université Lumière Lyon 2, est directeur du
Laboratoire d’études rurales de Lyon, rédacteur en chef de Ruralia et président de l’Association des ruralistes français.
Le temps retrouvé de l’agrarisme ?
Réflexion critique sur l’historicité
et l’actualité d’un paradigme
Avec Les agrariens français de Méline à Pisani, en 1968 , Pierre Barral offrait à la communauté des historiens – mais également des géographes, sociologues et politistes intéressés au monde rural – une somme magistrale, mettant en lumière la cohérence de longue durée de l’agrarisme français. Depuis, débats et recherches nouvelles, bien au-delà des controverses propres au contexte scientifique de l’époque , n’ont cessé d’alimenter la réflexion et le travail des chercheurs. Réflexion et travail que Pierre Barral a lui-même contribué à enrichir, notamment par le souci de ne pas enfermer son sujet dans un face-à-face entre intérêts agricoles institués et puissance publique, mais de faire varier les échelles temporelles et spatiales de l’analyse. Dès 1964, dans un article important de la Revue historique, il avait ainsi défendu la nécessité d’un comparatisme européen de l’histoire des organisations agraires . En 1969, il dirigeait une livraison de la revue Le Mouvement social consacrée aux « Aspects régionaux de l’agrarisme français avant 1930 » . Et dans sa contribution à L’histoire économique et sociale de la France, publiée en 1980, il revenait à l’échelle nationale pour éclairer les enjeux particuliers de la période 1914-1948, phase de transition douloureuse, mais décisive, entre l’agrarisme républicain protecteur et l’intégration au marché .
Près de trente ans après l’œuvre maîtresse de Pierre Barral, où en était la recherche sur l’agrarisme ? Quelle actualisation du concept, quelles nouvelles perspectives pouvaient être proposées ? C’est ce que le 23e colloque de l’Association des ruralistes français (ARF), réuni à Lyon en 1999 autour de l’équipe de l’Axe rural du Centre Pierre Léon d’histoire économique et sociale , s’était proposé d’éclairer. En hommage à Pierre Barral, présent à la manifestation, et en cohérence avec l’idéal de pluralité des points de vue, à la fois disciplinaires, institutionnels et géographiques, qui constituent l’identité même de l’ARF, le colloque avait été intitulé « Agrariens et agrarismes, hier et aujourd’hui, en France et en Europe ». Avec un usage du pluriel qui entendait signifier à la fois la diversité des contextes régionaux et nationaux explorés, mais également l’esprit d’ouverture des organisateurs vis-à-vis des choix méthodologiques et heuristiques des chercheurs impliqués dans le champ. Certes, les études rurales françaises présentent bien des faiblesses, qu’une approche plus réflexive et moins franco-centrée permettrait sans doute de corriger ; mais on doit au moins leur concéder d’avoir su entretenir, avec l’ARF, une structure réellement ouverte et capable de faire vivre, sans dogme ni anathème, et dans la longue durée, le débat non seulement scientifique, mais également citoyen et politique sur les questions touchant au rural.
Participèrent aux échanges durant ces deux journées lyonnaises pas moins de 31 intervenants , venus de tous les horizons des sciences sociales et travaillant sur les terrains, les périodes et les objets les plus divers, mais réunis par une même interrogation, à la croisée de l’économique, du social, du culturel et du politique, sur l’agrarisme et ses déclinaisons. Le colloque, on peut le dire, tint toutes ses promesses, et réunit, outre les communicants, une assistance aussi nombreuse que diverse – preuve, s’il en fallait, de l’actualité des questions touchant à la ruralité (on était alors en plein débat sur les contrats territoriaux d’exploitation et la multifonctionnalité rurale…), et de leur interaction avec les questions globales de la territorialité, du développement et du changement social au village. Un certain nombre de thèses, récemment soutenues ou sur le point de l’être, doivent une partie de leur questionnement à ces échanges .
Le présent volume, fruit de cette rencontre, représente toutefois bien davantage qu’une transcription de ces débats. Les 25 contributions rassemblées ici , huit années après la tenue du colloque, constituent en effet la version actualisée, enrichie par les débats lyonnais mais également par des travaux ultérieurs, des communications présentées . Ainsi que l’attestent les bibliographies fournies par les auteurs, un très important travail de réécriture et d’approfondissement a été accompli, pour permettre à cet ouvrage de présenter au lecteur l’état le plus immédiat de la réflexion collective sur l’agrarisme. Que chacune et chacun des auteurs trouve ici l’expression de notre profonde reconnaissance. Avec une pensée particulière pour Isabel Boussard, membre historique de l’ARF, disparue en mars 2006, dans les derniers mois de préparation de cet ouvrage.
Pierre Cornu et Jean-Luc Mayaud ont assuré la collecte, la relecture et l’édition des textes . Ce travail collectif n’aurait toutefois pu rencontrer ses lecteurs sans le courage et la patience des éditions de la Boutique de l’Histoire, l’une des dernières maisons à faire une place aux publications imprimées de colloques, permettant à la recherche vivante de garder trace des étapes de son développement, et de se faire connaître auprès des acteurs concernés et des lecteurs curieux. Qu’elles en soient remerciées à la hauteur de leurs mérites.
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Dans son ouvrage fondateur, Pierre Barral proposait une grille de lecture des politiques rurales, agraires et agricoles de l’époque contemporaine à travers le prisme de l’agrarisme, défini non pas comme un archaïsme, mais comme un mouvement social et politique dynamique, participant pleinement de la modernité , qu’il se proposait de saisir « sans exclusive », à travers « toutes les formes de cet effort puissant quoique irrégulier, qu’elles aient été violentes, sages ou diffuses, qu’elles aient exprimé une aspiration d’ensemble ou le désir d’une catégorie, qu’elles aient obtenu l’échec ou le succès ». « Au-delà des événements concrets, poursuivait-il, [il avait] cherché en outre à atteindre les mentalités et à définir les images, les jugements, les représentations qui ont opposé le monde rural au monde citadin et réciproquement ». Donc, en dépit de la diversité des formes d’expression de l’agrarisme, c’est bien par son unité sociale, unité fondée sur les spécificités de l’économie rurale , dans – et d’une certaine manière contre – le contexte de la modernité industrielle , qu’il entendait légitimer scientifiquement le concept d’agrarisme. Unité et atemporalité du sens, diversité et contingence des formes concrètes : c’est cette articulation fondamentale, ce dualisme ontologique entre un paradigme politico-symbolique et le corps social qui l’historicise, lui-même englobé dans un dualisme spatial dissymétrique entre une « campagne » pensée dans une rationalité positive et une « ville » plus ambivalente , qui se trouve au cœur de la définition barralienne de l’agrarisme.
Dans cette définition, anti-sartrienne si l’on veut, l’essence non seulement précède, mais détermine en grande partie l’existence, réduisant les représentations historiques du « rural » aux étincelles produites par le choc avec l’univers urbain. Cette méfiance à l’égard des « superstructures culturelles » nous rappelle la vigueur du combat idéologique et politique qui se jouait dans les années 1960, parfois à fronts renversés, sur la genèse et la rationalité des identités sociales . Et ce, même si Pierre Barral, comme il le rappelle dans la postface à cet ouvrage, n’a jamais souhaité assumer une posture de théoricien, préférant parler des agrariens comme acteurs sociaux et politiques plutôt que de l’agrarisme comme système. Mais il y a souvent davantage dans une œuvre que ce que son auteur entend y mettre, ne serait-ce que par l’incubation du contexte dans l’écriture, et la définition barralienne du processus auquel participent les agrariens se prête à l’évidence à une lecture théorique.
Cette définition avait au reste le mérite de se trouver en cohérence non seulement avec les sources de l’historien – c’est-à-dire la production discursive surabondante de la France républicaine sur le fait agricole et/ou rural –, mais encore avec une lecture dominante du temps historique au 20e siècle, et singulièrement dans la période des « Trente Glorieuses », qui combinait les arguments de l’évolutionnisme et du structuralisme pour valider le schéma d’une marche peut-être irrégulière, mais inéluctable des groupes sociaux vers l’élucidation de leur être, par la prise de conscience de leurs « intérêts » immanents. « C’est tout le dialogue engagé entre les volontés des agriculteurs et les actes des autorités publiques que nous voudrions saisir à la charnière de l’économique et du politique » , proposait alors Pierre Barral : manière de souscrire à l’axiome, particulièrement présent dans l’historiographie nationale, d’une révélation de l’être social par le rôle de miroir de la puissance publique . Ce n’est pas par hasard que Méline et Pisani sont convoqués dans le titre de l’œuvre majeure de l’historien.
Le caractère opératoire de cette définition de l’agrarisme – à l’instar de celle de Maurice Agulhon sur la politisation, inversée dans sa construction, mais identique dans son application – n’a cessé de fasciner les chercheurs, et se trouve à l’origine à la fois de la diversité formelle et de la cohérence profonde des travaux des héritiers, revendiqués ou non, de l’œuvre barralienne, comme l’atteste une bonne partie des contributions rassemblées ici.
Or, si le concept d’agrarisme ainsi défini n’a plus à prouver sa fécondité heuristique et sa validité explicative, il demeure que son origine intellectuelle tient davantage de l’axiomatique que de la méthode expérimentale : si l’on permet la formule, l’agrarisme est, en soi, un concept agrarien. Non pas dans une dimension idéologique – l’œuvre de Pierre Barral est toute de distanciation et d’attention au contexte –, mais, encore une fois, dans la vision structurale de l’histoire contemporaine qui le sous-tend, dans laquelle les représentations ne sauraient avoir d’autonomie par rapport aux réalités matérielles, dont elles ne peuvent que procéder. Vision structurale et rationaliste que l’on se gardera bien, malgré l’éloignement des enjeux rappelés plus haut, d’assimiler à un marxisme méthodologique : tout au contraire, à une époque où la recherche en histoire sociale et politique contemporaine s’intéressait de manière quasi-exclusive à l’antagonisme entre « prolétariat » et « bourgeoisie », Pierre Barral entendait, lui – et ce fut, dans le monde des historiens, la profonde originalité, à certains égards le courage de son œuvre –, « sortir du purgatoire cette force sociale profonde », « celle des agriculteurs luttant pour défendre leur place dans la société industrielle » . Ce qui supposait donc, dans le respect des canons de la science sociale de l’époque, mais contre la téléologie marxiste – qui, rappelons-le, vouait alors la paysannerie à la disparition en tant que groupe social… –, l’existence d’une identité sociale « agraire » objective et non conjoncturelle ou seulement superstructurelle, faite d’intérêts matériels partagés transcendant les conflits entre capital et travail. Au-delà, cela supposait surtout une conscience – ou l’émergence d’une conscience – de cette identité spatialisée chez les acteurs concernés, révélée en négatif par la diffusion descendante des Lumières – et l’on trouve là une possible collusion avec le concept de politisation alors à l’œuvre dans l’historiographie – et un processus de désaliénation irrésistible des groupes sociaux vis-à-vis tant des notables que de l’État , par l’affirmation d’une nouvelle source de légitimité sociale : la professionnalisation . L’agriculteur, en quelque sorte, est érigé en figure achevée – et donc non susceptible d’être fondue dans le moule du prolétariat ou du salariat – de la voie rurale vers la modernité socio-économique, réunissant le capital symbolique et le savoir empirique localisés, hérités de l’histoire paysanne, et le capital politique et technique, à portée universelle, conféré, dans le cadre du compromis historique entre élites et puissance publique, par les organisations du second associationnisme agraire .
Or, c’est justement le postulat de l’agrarisme que cette identité interclassiste de la « paysannerie », puis du « monde agricole », supposés avoir plus d’intérêts communs face à l’industrialisme urbain que d’éléments de division en leur sein… Représentation puissamment inscrite dans la culture nationale depuis les débuts de la Troisième République, légitimée par tout un travail de production discursive, émanant tant des organisations agraires que des institutions ou des médiateurs culturels, et portée au rang de principe scientifique, non pas au temps de Pierre Barral, mais bien en amont : dans l’acte de naissance des sciences sociales elles-mêmes, avec la division fondatrice de l’histoire et de la géographie de l’entre-deux-guerres entre études rurales et urbaines , avant que la sociologie ne fasse de même dans l’après-1945. Même le travail critique et réflexif de Pierre Bourdieu, dénonçant la construction sociale et scientifique de la paysannerie comme « classe-objet » , n’est pas parvenu à remettre en cause l’idée d’une essence du « rural ». L’histoire des « mentalités » qui prenait son essor scientifique (et plus encore éditorial) dans ces mêmes années soufflait par trop dans l’autre sens . Car des « intérêts » économiques et sociaux, on avait glissé imperceptiblement aux « valeurs » sociales et politiques, c’est-à-dire au système de représentations qui avait pour fonction, justement, de maintenir la fiction de la communauté de ces « intérêts »…
Ainsi, l’œuvre de Pierre Barral comme celle de ses successeurs, et jusqu’à cette contribution, doivent être replacées dans cette filiation, ce paradigme englobant. L’agrarisme a triomphé parce qu’il a su produire et pérenniser, dans le même temps que les conditions de son historicité, les instruments de sa légitimation scientifique. Et surtout, parce qu’il su maintenir dans l’impensé l’institutionnalisation de la « terre » comme fondement de la singularité sociale du « rural ». D’où la difficulté à démêler, dans les travaux le concernant, la validité heuristique de l’aporie tautologique. Mais encore, pour être sinon complet, du moins juste, la difficulté pour le chercheur à choisir entre une lecture intérieure, compréhensive, analytique de l’agrarisme, et une lecture extérieure, déconstructiviste et hypercritique. Et si l’on voit bien quelle voie a notre préférence aujourd’hui, encore faut-il préciser que cette préférence ne constitue en rien un procès rétrospectif intenté au modèle barralien : c’est justement parce que celui-ci a livré, en trente années de travaux, tous les éléments pour une révision historiographique de l’histoire de l’agrarisme que nous avons les moyens d’ouvrir cette nouvelle voie. Quand bien même elle se proclame en surplomb des champs de son investigation, la science, elle aussi, est inscrite dans un champ des possibles et un domaine du « pensable ».
On le voit donc, c’est bien la périodisation de l’agrarisme qui constitue la clé de compréhension de sa signification historique et de son articulation à la question sociale. Tout d’abord, la datation de l’émergence de la « conscience paysanne » porte cet enjeu majeur : qui, de la montée des intérêts agraires ou du paradigme agrarien, a produit l’autre ? Ne pourrait-on repérer, par une étude archéologique du système de représentation donnant forme culturelle à l’agrarisme à la fin du 19e siècle, une préhistoire du paradigme dans laquelle celui-ci, ou certaines de ses composantes ultérieures, aurait fonctionné de manière déconnectée des questions agricoles et industrielles ? Ne trouverait-on pas de même, en aval, des moments de désajustements entre agrarisme et intérêts agricoles permettant de révéler des solutions de continuité entre le paradigme et le corps social en mouvement qu’il prétend représenter ? Ensuite, saisie longitudinale et périodisation fine analysent l’articulation entre conjoncture économique et institutionnelle d’une part, et développement de l’associationnisme agraire d’autre part. L’agrarisme est-il assimilable à une rationalité économique jouant de la dialectique entre ouverture au marché et protectionnisme, au gré de la conjoncture et des forces et faiblesses de l’« agriculture nationale » ? La grande dépression est-elle la matrice unique du phénomène, et si oui, comment expliquer qu’une « crise » largement relativisée par les historiens de l’économie ait produit un tel effet de cristallisation ? De manière plus aiguë, faut-il considérer le protectionnisme mis en place dans ce contexte comme la satisfaction matérielle et symbolique d’un « être paysan » irréductiblement étranger au libéralisme ou comme la résultante conjoncturelle d’un compromis entre institutions et organisations agraires par-dessus la tête des acteurs concernés ? Ce qui, on l’aura compris, mène à des lectures radicalement opposées du dorgérisme ou du corporatisme vichyste – pour se limiter au cas français . Enfin, comment comprendre les conditions de la liquidation et, éventuellement, les formes de réinvention de l’agrarisme pendant ou après l’affirmation du paradigme productiviste ? Est-il réellement mort dans le libéralisme des « Trente Glorieuses », ou triomphe-t-il dans l’œuvre d’Edgard Pisani… repentance comprise ? En effet, l’intégration ou non de la période d’hyper-sélection monofonctionnelle des acteurs de l’agriculture dans le paradigme agrarien a des conséquences majeures sur sa définition ; et de même, qualifier de « néo-agrarisme » la logique de requalification patrimoniale de l’espace rural et les formes de réinvention de la multifonctionnalité des exploitants ruraux est lourd de sens, comme nous le verrons avec les dernières contributions rassemblées dans cet ouvrage.
Cet enjeu de la chronologie, Pierre Barral lui-même l’avait parfaitement repéré, puisque la clef de voûte de son travail se situait dans l’analyse du contexte de la « Grande Dépression » de la fin du 19e siècle, période d’émergence de l’associationnisme agraire de masse , tant en France que dans les pays voisins . Et c’est bien en démontrant, avec les sources discursives à sa disposition, la corrélation entre cette crise et cet essor, dans le contexte de la seconde révolution industrielle et d’une urbanisation accélérée, qu’il avait pu défendre et imposer la thèse d’une assise (et donc d’une légitimité) sociale de l’agrarisme. Toute la suite en découle : à la fois le succès de longue durée de l’agrarisme, comme mode de défense des intérêts d’un groupe spécifique dans le contexte de sa marginalisation démographique, économique et politique ; et l’idée que le productivisme des « Trente Glorieuses », loin d’être une rupture, s’inscrirait dans la continuité de l’agrarisme, modèle de développement propre à l’agriculture, obstinément mais très validement décalé par rapport à la fois à la vulgate marxiste et à l’évangile libéral...
La « terre », ce serait en quelque sorte la pierre angulaire rejetée par les penseurs de la modernité, et cependant ni archaïque, ni marginale : indispensable. L’un de ces « hybrides » impensés de nature et de culture mis en lumière par le travail critique de Bruno Latour . Mais quelle est la « vérité » de cette terre-là ? Quel ordre social, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, encore et toujours, parle à travers le fantasme de sa subjectivité ? Car l’interclassisme, la professionnalisation, l’intégration au marché et la mise en place de la cogestion des « affaires rurales » avec la puissance publique constituent des éléments de définition à la fois positive et négative de l’agrarisme : il y a ceux qui y entrent, et ceux qui en sont peu à peu exclus, ou qui entrent en dissidence – ouvriers agricoles, « hommes des bois », pluriactifs, etc. Et lorsque, avec la « révolution silencieuse », la « terre » soudain se tait – c’est-à-dire qu’on cesse pour un temps de la convoquer –, faut-il supposer que c’est l’agrarisme tout entier qui est mis entre parenthèses ou, pour suivre Pierre Barral, penser qu’il entre simplement dans une nouvelle phase de son développement ? Quoi qu’il en soit, depuis la fin des années 1970, à l’évidence, la « terre » a retrouvé des porte-parole. On pourrait même parler d’un véritable clergé, divisé, certes, en chapelles concurrentes, tant est puissante l’entreprise de requalification sacrale de la nature-espace . Évangile agronomique contre pastorale écologiste, l’héritage des Lumières se joue à nouveau sur la physiocratie… Et l’on voit bien comment, au risque de tous les anachronismes, et sans la caution de l’auteur, la pensée fondatrice de Pierre Barral trouve un écho puissant dans les débats du présent ; avec, sous-jacent à l’agrarisme, non plus le concept d’espace, mais ceux de « patrimoine », de « territoire » et plus encore d’« environnement », dans une remise en cause radicale de la rationalité, de l’universalisme et de l’anthropocentrisme fondateurs des sciences sociales.
***
Bien entendu, les textes rassemblés ici, malgré leur richesse et leur acuité, ne peuvent prétendre répondre entièrement à ces interrogations majeures. Ils constituent toutefois, par leur diversité même, une étape indispensable à la production d’une réponse des sciences humaines à la demande sociale sur les héritages et les enjeux du « rural » : celle de l’exposition du réel, de la mise à plat des segments d’histoire, des logiques territoriales et des jeux d’acteurs qui pourraient permettre de penser à nouveaux frais la question de l’agrarisme, dans la distanciation réflexive et l’analyse comparée.
Cinq grands thèmes peuvent être dégagés dans la production des différentes disciplines et des historiographies mobilisées dans ces rencontres lyonnaises. Des thèmes qui traduisent, certes, les préoccupations diverses de la recherche, mais aussi leur articulation profonde : en effet, dans la fidélité à la démarche historienne de Pierre Barral, c’est bien le souci de la contextualisation et plus encore de la périodisation qui l’emporte dans les communications présentées, et pas seulement sous la plume des historiens.Agrarisme et construction de la nation
Le premier thème, le plus proche de l’œuvre barralienne,
s’impose à cette place par son interrogation génésique : c’est celui du
lien fondamental entre naissance de l’agrarisme et intégration nationale des
paysanneries européennes. Non pas que le politique s’impose comme clé de
lecture privilégiée de la question de l’agrarisme, mais tout simplement parce
que, à la suite des interrogations et des hypothèses d’Eugen Weber sur le
processus de nation building ,
et parfois contre ces dernières, c’est dans cette optique que la plupart des
travaux ont été conduits pour la période de la fin du 19e et du
début du 20e siècle, que ce soit en France, autour de la
question de la républicanisation de « la » paysannerie ; en
Espagne, autour de celle de l’échec de la construction nationale ; ou en
Allemagne, à propos des racines de l’anti-étatisme.
C’est ainsi par une analyse critique de l’évolution des discours et de la stratégie de conquête républicaine de Léon Gambetta dans les années 1870 qu’Annie Bleton-Ruget aborde la question de l’agrarisme, interrogeant le renversement des représentations sur la paysannerie dans cette famille politique. « Réinsérés dans la conjoncture politique qui les porte, les propos que le tribun républicain consacre [à la paysannerie] permettent de saisir les interrogations dont elle a été l’objet, la place stratégique qu’on entend lui accorder et les modalités d’intégration dans la collectivité nationale qu’on lui réserve ». Et de fait, l’évolution est spectaculaire qui, d’un paysan conservateur et aliéné aux forces du passé par atavisme, voit naître un citoyen en sabots garant de l’ordre et de la prospérité nationale. Léon Gambetta, par sa connaissance de la « province », sa lecture stratégique des évolutions sociologiques – les « couches nouvelles » – et sa maîtrise des réseaux verticaux de l’acculturation au politique, dont Annie Bleton-Ruget met ici en lumière les acteurs régionaux, joue bien un rôle crucial dans l’adhésion raisonnée des républicains à l’agrarisme. Une adhésion que l’on se gardera bien d’assimiler à une soumission ou à un quelconque reniement, tant l’attitude de Gambetta et des siens est pétrie d’une morale du combat dans ces années charnières. L’agrarisme n’est pas réductible au conservatisme, et c’est bien de sa diversité et de ses ambiguïtés qu’il s’agit de faire l’histoire.
Miguel Cabo Villaverde, ambassadeur d’une historiographie ibérique en plein renouvellement, s’intéresse, lui, à l’agrarisme comme force sociale et politique autonome. Il montre, à travers l’exemple galicien, comment un mouvement profondément ancré dans les structures socioculturelles d’une société rurale périphérique, dominée par le système du foro, vient suppléer les carences de l’État central espagnol et générer une modernisation endogène, non pas repliée sur elle-même, mais permettant une ouverture bénéfique de la société rurale galicienne sur l’espace économique et migratoire. « Instance de médiation » opérant dans le contexte d’une longue transition vers la modernité, l’agrarisme galicien, tel que le définit l’auteur, serait non pas un particularisme, une aberration archaïsante limitée à un espace en marge, mais une pièce à ajouter à un comparatisme européen des voies d’intégration du monde rural à la modernité économique, sociale et politique. Avec, en guise de conclusion, l’esquisse d’une thèse audacieuse rejetant la vision téléologique du développement comme triomphe de l’individualisme agraire, pour lui préférer une analyse sociale longitudinale des logiques collectives d’emprise sur le marché et les réseaux, dont on ne peut qu’espérer la voir devenir un véritable programme de recherche transnational dans les années à venir. En comparaison, notamment, avec les formes de réinvention du collectif, dans la pluriactivité et selon les modalités d’ouverture au marché, des fruitières aux coopératives, tant dans la France de l’Est que dans l’Allemagne de l’Ouest ou les régions alpines…
C’est une échelle chronologique beaucoup plus ample que Robert Von Friedeburg a retenue pour interroger la genèse de l’anti-étatisme rural en Allemagne. Adoptant une démarche rétrospective, fondée sur le constat de l’adhésion massive de l’Allemagne rurale au discours du NSDAP à la fin des années 1920, l’auteur propose une relecture de l’histoire rurale allemande mettant l’accent sur l’originalité du rapport des villages à l’État dans le contexte de la longue crise du Saint Empire : à l’opposé du modèle français, l’exemple allemand livre en effet le cas singulier d’un rapport beaucoup plus proche et plus conflictuel au pouvoir d’État, les querelles de souveraineté entre les princes et l’empereur à l’époque moderne étant mises à profit par les communautés villageoises pour contester la tutelle pesante des premiers. Les conditions de sortie du régime seigneurial au 19e siècle, avec la généralisation du principe du rachat des droits, créant une situation d’endettement des paysans non pas auprès des ci-devant seigneurs fonciers, mais auprès des caisses des États, n’auraient fait qu’amplifier et cristalliser l’anti-étatisme ancien du monde des villages. Ainsi, le travail de politisation descendante des organisations agrariennes conservatrices de la fin du 19e siècle n’aurait fait que recueillir les fruits de cette longue histoire, avant que celles-ci ne se trouvent dépossédées de cette rente de situation par des mouvements plus directement politiques et adaptés à l’« ère des masses » . Thèse stimulante, mais qui pose des questions délicates, comme celle des modalités de la transmission de la mémoire de l’anti-étatisme, et du caractère déterministe de l’analyse sociale et politique du phénomène. À cet égard, on ne peut que souhaiter la multiplication des monographies régionales , susceptibles d’éclairer notamment les comportements des acteurs – élites, médiateurs, mais également paysans eux-mêmes – et de saisir le contenu réel d’un anti-étatisme dont on sait, exemple français à l’appui, combien il peut être ambivalent et réversible…
Avec l’étude de Jean-François Chanet sur l’enseignement primaire en milieu rural sous la Troisième République, et les débats qui agitent le monde des praticiens sur l’opportunité de dissocier l’enseignement rural de l’enseignement urbain, on ne quitte qu’en apparence le champ politique et la problématique de la Fin des terroirs. En effet, l’approche culturelle de l’agrarisme tentée ici rejoint parfaitement l’enquête d’histoire sociale de Miguel Cabo Villaverde sur la rationalité historique du nation building : la politisation-nationalisation des « masses » doit-elle se faire de manière univoque, au risque de mettre en danger l’ordre social acquis, ou ne pourrait-on segmenter le corps social en entités spécifiques, définies par leur position dans l’espace ? À la dialectique centre-périphérie qui caractérise l’espace ibérique, le cas français offre en effet un contrepoint dans lequel l’opposition ville-campagne sert de paradigme fondateur d’un travail d’acculturation différentielle. Jean-François Chanet met toutefois en lumière les contradictions d’une République qui se veut synthèse des valeurs universelles et des « petites patries » et qui, de fait, s’interroge sur la pertinence d’un enseignement agricole à l’école primaire. Il y a toutefois loin des discours aux actes, et de la volonté affichée aux contraintes du jeu social et institutionnel. Ainsi, « l’institution scolaire peut apparaître comme le point de cristallisation de deux représentations antagonistes qui surestiment également ses pouvoirs, où l’historien identifie des imaginaires sociaux bien plus qu’une réalité scientifiquement mesurable : celle de l’école déracinante et niveleuse d’un côté, de l’autre celle de l’école libératrice parce que maintenue à l’écart du jeu des forces économiques ». Malheureusement, si l’historien est bien armé pour saisir les enjeux de la mise en œuvre ou du rejet de l’agrarisme dans les débats sur l’organisation institutionnelle et la politique des programmes de l’école primaire, son savoir s’arrête à la porte de la classe – même si les écrits des acteurs laissent entrevoir une partie des pratiques et de leur « inertie », comme l’illustre le texte subtil proposé par l’auteur –, et plus encore à celle de la cuisine familiale et de ses conversations, qui font et défont les carrières scolaires des enfants de la Troisième République…
Édouard Lynch conclut cette première partie thématique avec une interrogation sur la continuité de l’agrarisme, pensée de part et d’autre du choc majeur de la Grande Guerre. Doit-on voir dans cet événement une rupture de l’ordre culturel et politique ou l’occasion d’une adaptation et d’un prolongement du paradigme agrarien mis en place à la « Belle Époque » ? Cette interrogation figurait déjà en bonne place dans la réflexion de Jean-François Chanet, optant pour la théorie d’une exacerbation de l’agrarisme dans la guerre et l’après-guerre, mais sans changement de nature. Édouard Lynch, pour sa part, montre que, paradoxalement, la violence du choc rend encore plus nécessaire le discours de la continuité, et que l’agrarisme s’impose dans l’après-guerre comme l’un des instruments privilégiés de régénération nationale, la figure du « soldat-laboureur » servant de fondement à un ordre républicain sanctifié par le sacrifice collectif. L’intuition de Gambetta était juste : presque deux générations après la défaite de 1870 et le célèbre cri de Gaston Crémieux sur la « majorité rurale, honte de la France », la « paysannerie » est bien devenue le socle du régime. Mais une « paysannerie » qui répond bien mal à ce vocable et dont la réalité sociale, malgré la consolidation de la petite et moyenne exploitation familiale et un début de modernisation technique, est plutôt celle d’une marginalisation relative. Et l’on retrouve l’ambiguïté de l’analyse causale de l’agrarisme qui, depuis Pierre Barral, hésite entre facteurs positifs – la dynamique endogène du monde rural, la professionnalisation, le développement des organisations – et facteurs négatifs – la marginalisation sociale et politique des ruraux, la concentration capitalistique dans les villes, etc. Or, ces causalités sont en partie contradictoires, et si l’on peut comprendre comment l’agrarisme comme discours s’est ingénié à marier les contraires pour mieux fonder sa légitimité, il est difficile d’accepter scientifiquement d’habiller les vainqueurs des signes de la victimité.
Reste le débat sur ce que l’expérience de la guerre aurait généré dans le corps social, et plus particulièrement dans les sociétés rurales : une logique d’émancipation ? d’affaiblissement du lien à la terre ? de « brutalisation » ? Mais pour répondre à ces questions biaisées par leurs intentionnalités et leur téléologie implicites, on ne peut rester dans la sphère des représentations politiques et des identités conférées par l’englobant : c’est la dynamique sociale elle-même, analysée à l’échelon le plus fin, celui du ménage, et son rapport à la conjoncture, économique, politique et culturelle, médiatisée ou non, qu’il conviendrait d’interroger.Agrarisme et développement rural
L’agrarisme, on l’a dit, apparaît d’abord dans les sources comme
un système de représentations. Mais pour Pierre Barral, il est avant tout
l’expression d’une logique socio-économique, donnant sens et cohérence à la
multiplicité d’expériences techniques, culturales, managériales et commerciales
qui permettent, entre la fin du 19e siècle et le milieu du 20e,
la transition du « paysan » à l’« agriculteur » et de
l’histoire agraire « immobile » à l’âge de la croissance. C’est donc
dans la perspective de rendre compte de la postérité de cette intuition
barralienne que nous avons rassemblé les cinq communications qui suivent sous
cette thématique du « développement rural ».
La contribution d’Alain Clément relative au débat entre protectionnisme et libre-échange dans l’Angleterre du premier 19e siècle peut sembler en décalage par rapport à cette problématique et à la chronologie admise. Pour Pierre Barral pourtant, à l’instar de nombreux historiens de l’économie, le « cas » anglais fournit, par son antériorité et son originalité , un point de référence indispensable à la compréhension de l’agrarisme continental, pensé, justement, comme une réaction à l’industrialisme exacerbé de la grande île et à ses conséquences sociales menaçantes. Alain Clément met en lumière à la fois la vivacité et la profondeur du débat qui anime la société britannique dans le premier 19e siècle. Un débat nourri par les arguments des théoriciens, de Ricardo à Malthus, mais arbitré également par des forces sociales et politiques très présentes. Et si, comme l’écrit Alain Clément, « le mouvement très général en faveur du libre-échange a de quoi surprendre, tant est ancrée dans l’histoire de nos sociétés l’adhésion populaire aux thèses d’un État nourricier, où le marché est appelé à jouer un rôle de pourvoyeur de vivres dans le cadre d’une réglementation et d’un contrôle étatique plus ou moins renforcé », cela s’explique assez aisément par la structure très concentrée et socialement hiérarchisée d’une urbanisation particulièrement dynamique et d’une économie rurale britannique très précocement sortie de la logique de peuplement. Au moins dans ce cas singulier, et sans possibilité de distinguer entre ruraux et urbains, le protectionnisme ne pourrait donc être assimilé à l’« état de nature » de la culture économique de la société… Reste à savoir si l’on peut parler, avec l’auteur, de défaite des « agrariens » avec l’abolition des corn laws, à une époque où leur existence comme groupe est très discutable – à moins de les assimiler au monde de la grande propriété et du premier associationnisme, ce qui nous paraîtrait être une dilution dommageable du concept.
Avec Claire Delfosse, on passe du 19e au premier 20e siècle, et de la macro-économie à l’économie sectorielle, en l’occurrence la filière lait. Dans quelle mesure la notion de « qualité » constitue-t-elle, pour ce produit emblématique de l’époque de l’hygiénisme triomphant, une instance de médiation efficace entre monde des producteurs et monde des consommateurs, alors même que tout contact direct tend à disparaître au profit d’intermédiaires industriels et commerciaux ? Malgré la perspective historique adoptée, c’est logiquement en géographe que Claire Delfosse développe sa réponse, mettant en lumière les formes de territorialisation et d’institutionnalisation, dans la droite ligne du second associationnisme, qui accompagnent le développement et la définition sociale de cette notion de « qualité » – pas seulement pour le lait – dans les années 1920-1930. En opposition avec le modèle britannique, très important est le poids de l’État et de l’Académie – en l’occurrence des spécialistes de l’hygiène et de la nutrition qui remplacent, mutadis mutandis, les théoriciens de l’économie de la communication précédente. « S’intéresser au consommateur désormais acteur de la production, mais en l’éduquant, et cela avec la collaboration de l’État, tels sont donc les objectifs des agrariens », écrit l’auteur. La clef de voûte de la construction institutionnelle de la qualité des produits laitiers, gage d’un prix rémunérateur selon les porte-parole des unions syndicales, c’est tout d’abord, en mai 1932, la création du Comité national de propagande en faveur des produits laitiers, qui coiffe les comités départementaux, puis le Comité du lait en 1935. Ces instances sont fortement investies par les grands agrariens de l’entre-deux-guerres, dans une logique de gestion corporatiste du secteur. Il n’y a donc pas que la question du blé et des subsistances, formulée au 19e siècle et articulée à celle du protectionnisme, qui puisse servir d’enjeu social et symbolique entre producteurs et consommateurs : au 20e siècle, le lait et sa qualité hygiénique constituent un enjeu tout aussi important, susceptible de peser tant sur le marché que sur les institutions et d’ouvrir aux agrariens, dans leur entreprise de légitimation par la professionnalité et la médiation sectorielle, un nouvel espace d’influence .
Claire Delfosse y fait allusion dans son texte : la question de l’hygiène des produits alimentaires et de la gestion corporatiste de leur surveillance ne peut être déconnectée du contexte politique européen de cette période, et les expériences de corporatisme à la française trouvent des antécédents pour le moins ambigus dans l’Allemagne hitlérienne. C’est justement à celle-ci que s’intéresse Wolfram Pyta, dans une communication qui interroge l’a priori d’une discontinuité totale entre le planisme autoritaire mis en place par l’État nazi et les plans de relance de l’après-guerre démocratique. Doit-on situer la transition entre agrarisme et modernisation agricole de part et d’autre de l’« année zéro » 1945, sous la forme d’une discontinuité, ou doit-on la placer plus en amont, sous la forme d’une évolution, dans le remplacement en 1942 de Walter Darré, encore empreint d’une vision organiciste de la ruralité, par Herbert Backe, promoteur de l’ingénierie sociale appliquée à la production de biens primaires ? Différence de trois ans, mais d’une importance symbolique considérable. « Les nationaux-socialistes à la Backe étaient, tout comme Darré, des fanatiques convaincus du racisme, mais ils rattachaient cette vision du monde à un grand "professionnalisme" et essayèrent de moderniser l’agriculture afin que cette dernière fut à même de satisfaire aux exigences qu’on lui avait imposées en matière de livraison. Ce faisant, ils se retrouvèrent en totale contradiction avec la tradition agrarienne », écrit Wolfram Pyta, adhérant donc à la seconde thèse. Selon lui, et malgré sa brièveté, « l’action politique sur le village eut des suites décisives. Surtout chez les "paysans héréditaires", courtisés et privilégiés par le régime, il est facile de constater un assouplissement progressif des modes de pensée transmis par l’éducation. Ce furent ces paysans à temps plein qui osèrent s’aventurer hors du ghetto mental de la communauté villageoise et commencèrent à se défaire du vieil Adam. [...] Du point de vue de l’histoire sociale , la modernisation signifie donc la disparition de modèles sociaux de type communautaire, la fragmentation de formations compactes et solidifiées en parties complémentaires. Et, vu sous cet aspect, il faut sans doute concéder au régime nazi une action de modernisation », ajoute-t-il. On ne peut que regretter le laconisme de l’analyse, qui appellerait des pages de commentaires et de nuances sémantiques. Le nazisme n’est réductible ni à un utilitarisme brutal ni à un fonctionnalisme cynique ; si l’auteur nous le permet, cette idéologie va un peu plus loin que cela, et pas seulement par racisme, comme il l’évoque lui-même, trop rapidement, avec l’exemple de la stigmatisation des paysans de l’Eifel et du Rhön bavarois. D’un point de vue scientifique, en outre, on doit faire remarquer que, dans l’ordre du discours et de la symbolique politique, le régime persiste à instrumentaliser l’héritage idéologique de l’agrarisme : à côté d’objectifs de productivité qui n’ont rien de spécifique, il s’agit bien de valoriser la maîtrise de l’« espace » par le « peuple », et d’essentialiser une condition que, à notre connaissance, on n’assimile jamais à la condition ouvrière ou à l’entreprenariat durant la période nazie. Ainsi, même sous la pression des réquisitions de guerre, est-on fondé à voir dans la politique « rurale » du Reich une étape de la modernisation des « campagnes » allemandes ? Il nous semble, là encore, que tout excès de dilution des concepts est préjudiciable à la clarté du discours scientifique, et que l’on ne peut assimiler cette « modernisation »-là, à celle, par exemple, des grandes plaines américaines de la même époque . Quant au « plan vert » développé par la République fédérale, il prend en compte au village, certes, un tissu social singulièrement fragilisé. Mais l’impact de la défaite, la ruine de l’État, les pertes, le traumatisme moral, bref, le contexte dans son ensemble doit être rappelé avant toute discussion sur les continuités supposées entre politiques agricoles et rurales des périodes nazie et libérale. Enfin, force est de reconnaître que la réflexion de Wolfram Pyta sur l’agrarisme du premier tiers du 20e siècle se démarque de la lecture barralienne, qui refusait de réduire l’agrarisme à un attachement (intéressé) des élites à l’ordre social ancien, y voyant au contraire un véritable projet modernisateur non-libéral. Sans doute le comparatisme européen n’en est-il qu’à ses débuts ; il est trop peu avancé encore pour permettre une réflexion croisée sur les concepts qui évite les malentendus.
Même à l’intérieur de l’historiographie française, il est possible toutefois de se heurter aux mêmes difficultés, lorsqu’un objet pareillement sensible – il s’agira ici de la période de Vichy – éveille l’attention de disciplines académiques différentes. Ainsi, la réflexion proposée à Lyon par la politiste Isabel Boussard sur la politique « agrarienne » de Vichy se démarque-t-elle sur des points importants de l’approche commune aux historiens du social et du politique sur cette question. C’est en effet l’angle d’observation de l’« objet » qui diffère : les historiens cherchent avant tout à contextualiser et à placer les décisions politiques dans leur dynamique temporelle propre, tandis que les politistes s’efforcent davantage d’évaluer les textes, leur impact et leur postérité. À cet égard, Isabel Boussard a pleinement raison de souligner que la Libération ne signifie pas un effacement complet de l’œuvre législative du régime de Vichy. Mais on ne peut réduire l’action de ce dernier au montage institutionnel de la Corporation, à la loi sur le fermage et le métayage et aux mesures en faveur de l’habitat rural. Tout comme pour le texte précédent, l’exercice qu’est une communication à un colloque montre ses limites dans l’évocation des expériences complexes et des sources historiques biaisées des périodes de crise. Vichy n’est pas constitué d’une juxtaposition de bureaux, travaillant plus ou moins efficacement et rationnellement… Malheureusement, notre débat avec l’auteur doit s’arrêter là, et on ne peut que renvoyer le lecteur à ses nombreux travaux pour y découvrir ce qui fonde l’analyse livrée ici.
La dernière contribution de cette thématique, celle de Franck Sanselme, en apparence la plus immédiatement contemporaine et la plus limitée dans son objet – elle porte sur une herméneutique du texte du Larousse agricole de 1952 – est en réalité susceptible de fournir un lien intéressant avec les autres contributions, tant l’« évangile agronomique » de la « révolution silencieuse » accumule de strates sédimentaires et mobilise de représentations – pour mieux les anéantir dans son idéal de rationalisation. En effet, le discours sur l’exploitation agricole assimilable à une entreprise, dotée des mêmes fonctions et des mêmes finalités, n’est pas une nouveauté de l’après-guerre et, malgré l’intérêt de l’approche en termes de traduction du centre à la périphérie, il n’est pas réductible à une application « pure » du modèle industriel. Au vrai, ce discours constitue, dans une logique intertextuelle, la résultante – certes peu syncrétique mais intéressante justement par ses silences – d’un long débat, qui mobilise élites et institutions depuis la fin du 18e siècle sur l’opportunité de la définition d’une rationalité différente en matière agricole. Bref, il est au cœur de la problématique agrarienne, et de la question évoquée plus haut de la défaite (momentanée ?) de son dualisme fondateur dans les années de triomphe du productivisme. Demeure, bien évidemment, la question de la diffusion et de la réception de ce catéchisme : tâche immense qui, à l’instar de l’étude de la réalité microsociale de l’adhésion au paradigme agrarien, attend ses chercheurs. En attendant, le travail de Franck Sanselme permet d’écrire un scénario très plausible du succès de la normalisation productiviste. On ne peut livrer ici un résumé de l’analyse particulièrement fine et argumentée du rapport nouveau à l’espace agricole, au temps du travail et à la hiérarchie sociale aux champs proposée par l’auteur. On se contentera donc de dire que sa réflexion critique permet d’éclairer tant la problématique de la soumission de l’agriculture à la rationalité marchande (par opposition à un protectionnisme désormais assimilé à l’autarcie), que celle de la scientifisation des pratiques (par opposition au savoir-faire empirique « paysan » discrédité) ou de la dé-territorialisation techniciste de l’agriculture (par opposition à l’ancrage terrien et à la revendication de singularité de chaque espace, notamment par la mise en exergue de la « qualité » par les agrariens).
Or, que ce soit dans l’Angleterre de la révolution libérale, dans l’Allemagne du darwinisme social étatisé ou dans la France de la contre-révolution nationale, c’est bien cette construction duale et normative du social que nous avons rencontrée, à la fois dans les faits… et en partie dans les analyses. Qui est moderne, qui est archaïque ? Qui crée de la valeur sociale, qui la thésaurise indûment ? Oppositions certes inscrites dans les représentations, enjeu majeur de l’opposition entre paradigme libéral et agrarisme, mais biaisées et, in fine, stériles pour la recherche. Est-il possible de penser le développement avec d’autres critères que ceux fixés par l’époque que l’on interroge, et dans une focale différente de celle de ses sources ? C’est toute la question de la capacité des sciences sociales à définir, en position latérale par rapport au donné – et à la demande sociale et institutionnelle pour les sciences du présent –, un protocole d’analyse qui tienne compte des biais et des silences et qui permette de juger des continuités et des discontinuités. C’est aussi celle de leur légitimité, en position surplombante, à définir la « valeur », la « qualité » ou la « rationalité » du processus observé. Laissons ces interrogations ouvertes, rappelant simplement, ces exemples à l’appui, que la réponse par l’affirmative à la seconde notamment est lourde de responsabilité pour la parole scientifique.Les deux premières contributions de ce thème, celle de Jérôme Lafargue sur la lutte des métayers des Landes pour l’abrogation de leur statut, et celle de Bruno Dumons sur les administrateurs de l’Union du sud-est des syndicats agricoles, illustrent parfaitement les paradoxes de l’approche historique de l’agrarisme : partant tous deux d’une lecture mixte, à la fois sociale et politique, interrogeant l’échelle régionale et la logique organisationnelle des intérêts ruraux, ils aboutissent à des portraits radicalement opposés du monde rural français de l’entre-deux-guerres. Le premier, en effet, dans son entreprise de restitution de « la geste un peu triste des métayers landais », met en lumière un monde rural non pas figé de part et d’autre d’une ligne de fracture nette entre capital et travail, mais traversé de failles et de conflits, de moments de calme plat et de crises brutales. La présence du socialisme est finalement ambiguë : certes, la SFIO tient, avec la Chalosse, un bastion solide durant une bonne partie du 20e siècle… mais pour quel résultat ? Des rapports sociaux qui ne se modifient guère que par le vide, au moment de la « révolution silencieuse », et une politisation qui s’arrête au stade du vote et de l’action revendicative ponctuelle. Du côté du monde de la propriété, on serait tout aussi en peine de définir une identité sociopolitique marquée : les réseaux demeurent flous, et on gère la rente plus qu’on affirme un modèle. De fait, il n’y a pas vraiment de combat contre l’agrarisme, parce que celui-ci n’est guère identifiable, et encore moins personnalisable dans cette configuration régionale. Quoi qu’on se soit raconté – et qu’on ait raconté à l’historien en quête de témoignages –, l’habitus des dominés paraît s’être révélé plus fort que la conscience de classe…
Avec Bruno Dumons, c’est le monde de la grande propriété et du syndicalisme conservateur de l’Union du Sud-Est qui prend la parole. Véritable archétype du second associationnisme agraire, cette union régionale est tenue par un réseau extrêmement efficace de grandes familles, dont les liens croisés sont ici mis en lumière pour la période allant de la fondation de l’Union, en 1888, jusqu’à l’effondrement de la Troisième République en 1940. La thèse de l’auteur, proche de celle qu’a défendue dans le chapitre précédent Isabel Boussard, est que l’historiographie des élites agrariennes s’est trop focalisée sur le conservatisme politique, délaissant l’action concrète et bien réelle de modernisation. « Face à la modernisation du monde agricole sous la Troisième République », écrit Bruno Dumons, « ces élites agrariennes, en particulier celles d’essence conservatrice et cléricale, ont montré une réelle capacité d’innovation dans les différents enjeux qui se présentaient à elles, que ce soit dans les techniques agricoles, la protection sociale ou les circuits bancaires ». Il ne s’agit pas de nier le conservatisme de ces élites : Bruno Dumons rappelle le rôle de matrice du catholicisme intransigeant, l’hostilité aux Lumières et à la République des administrateurs de l’Union. Mais il préfère s’attarder sur l’héritage de la physiocratie et des sociétés savantes : il y relève un goût pour l’innovation qui se retrouve dans l’action concrète de ces dirigeants, sur leurs propres terres et dans leur travail syndical. On retrouve ainsi, par un biais original, la thèse du succès de l’agrarisme par le « syndicat-boutique » : c’est parce que les élites conservatrices étaient efficaces dans leur effort de vulgarisation et de diffusion à bon prix des innovations techniques qu’elles auraient mérité la confiance des exploitants. Mais Bruno Dumons va plus loin, affirmant tout d’abord que conservatisme politique et modernisme économique ne sont nullement incompatibles, mais forment un ensemble cohérent dans la longue durée, et ensuite que, par cette légitimité acquise dans la sphère du développement, ces élites ont su non seulement trouver un ancrage politique local, mais en faire un véritable outil de politisation descendante des ruraux, dans la continuité de l’action des notables du 19e siècle. « Bien qu’ils soient hostiles sur le fond à la République, ces "blancs" du Sud-Est ont largement participé à l’instauration de la "politique au village" et méritent, de ce fait, que l’historiographie contemporaine ne les méprise plus et les considère comme objets d’histoire à part entière », conclut-il. On le voit, la synthèse n’est pas aisée avec Jérôme Lafargue. Et s’il fallait trancher entre l’une et l’autre vision, cela ne pourrait légitimement se faire que par l’apport d’une troisième contribution, éclairant la perception de l’action des notables du sud-ouest comme du sud-est par les exploitants ruraux eux-mêmes, et évaluant la question du développement, de l’innovation et de la rationalité économique du faire-valoir indirect avec d’autres sources que celles des élites, des syndicats et des partis, agrariens ou non. Mais ce travail, que seule l’histoire sociale fine peut espérer réaliser, n’est pas encore parvenu à maturité .
C’est dans la direction opposée, celle d’une histoire paneuropéenne de l’agrarisme, mais analysée de manière décalée par l’observation de la propagande développée en milieu rural par les partis communistes issus de la Troisième Internationale, que Jean Vigreux choisit de traiter la question. Reprenant la thèse de la victoire incomplète de l’agrarisme, mais non celle de la lutte des classes au village qui lui semble obsolète, il montre, par une approche politiste et culturaliste, et à travers l’étude de l’action du Krestintern puis de l’Institut agraire international, comment le communisme a tenté, dans l’entre-deux-guerres, de diffuser sa propre représentation de la question agraire pour se constituer des bastions ruraux. De fait, c’est très classiquement l’opposition entre pensée et pratique, idéologie et prise en compte du « terrain » que l’auteur met en lumière, dans un schéma descendant de la politisation intégrant les rétroactions avec la culture politique en place. En l’occurrence, il montre comment l’Internationale, ou du moins une partie de ses sections, passe d’un projet collectiviste à la défense tactique de la petite propriété, et d’un projet de changement révolutionnaire global à une logique « cellulaire » et pragmatique de la contagion. L’agrarisme d’une part, le communisme de l’autre, existeraient certes de manière pure dans le ciel des idées, mais le second serait contraint à une hybridation avec le premier pour avoir une chance de s’incarner … Ce qui pourrait conduire à l’aporie d’une théorie politique qui ferait de l’agrarisme, sinon l’état de nature, du moins l’état archaïque et premier des sociétés agraires, avec comme fondement l’attachement « atavique » et donc anhistorique des paysans à la propriété de la « terre ». Jean Vigreux se sort de cette impasse en invoquant la « tradition » de lutte des sociétés rurales, c’est-à-dire la figure du « jacques » rebelle à l’ordre social. Sensible dans les travaux les plus récents sur la politisation à gauche des « campagnes » , cet argument des « traditions dissidentes » n’est toutefois pas sans ambiguïtés , et se heurte au même problème que la contribution précédente : il n’est abordé que par les représentations produites par l’englobant et les organisations. Mutatis mutandis, la légitimation de l’association entre communisme et petite propriété est du même ordre que celle de l’association entre conservatisme politique et innovation culturale rencontrée précédemment : soit une lecture de l’intérieur des paradigmes. L’ouverture sur l’après-guerre français et la naissance du Modef en 1959 permettent à Jean Vigreux de montrer la postérité paradoxale du communisme rural installé dans l’entre-deux-guerres : un champ du cygne de la petite propriété et du dernier des « jacques »… à la tonalité agrarienne. La « révolution silencieuse » fragilise l’ancrage politique de ceux qui s’étaient appuyés sur les « petits », et renvoie dans une même nostalgie les défenseurs communistes et conservateurs de l’agriculture de peuplement. Archaïsme et modernité, encore et toujours. Bien entendu, cet agrarisme des vaincus ne se reconnaît pas pour tel : les agrariens, ce sont toujours les vainqueurs, et donc, désormais, les productivistes. Pierre Barral et sa thèse d’une modernité rurale irréductible aux modèles urbains du libéralisme industrialiste comme du socialisme ouvriériste sortent donc renforcés de cette investigation dans l’histoire du « communisme aux champs », un communisme capable un temps de profiter des failles de l’agrarisme, mais in fine vaincu par un paradigme plus fort que lui. Et si l’on refuse l’argument de Pierre Barral sur l’originalité principielle du rapport entre capital et travail dans le monde rural, il reste à expliquer, autrement que par des raisonnements circulaires sur les représentations, comment l’agrarisme, réponse boiteuse à la « question agraire », a bien pu supplanter un programme politique qui, en théorie, aurait dû s’imposer dans les sociétés rurales « à hiérarchie »…
Avec le travail de Frédéric Zalewski sur la Pologne contemporaine, on ne revient que pour des éléments de contexte à la problématique de la collectivisation et de ses « aménagements » avec les systèmes agraires anciens : c’est en effet l’histoire des avatars politiques de l’agrarisme qui l’intéresse au premier chef, avec le retour sur la scène nationale des anciens partis agrariens dans la Pologne post-communiste. Prenant pour objet d’étude le PSL, structure partisane ayant survécu à la fois à la naissance de la nation polonaise, à la prise du pouvoir par les communistes dans l’après-guerre et à leur effondrement en 1989, il montre comment le thème de la défense des « intérêts » des exploitants ruraux a structuré dans la longue durée le champ politique polonais et, au-delà, la mystique nationale. Or, le PSL, à l’instar des autres organisations agrariennes polonaises plus récentes – syndicats et partis – fait preuve d’une aptitude assez remarquable au renversement d’alliances et de positionnement, ayant su faire oublier sa participation au régime communiste – en prétendant incarner l’héritage de la résistance victorieuse des paysans à la collectivisation stalinienne –, puis tenté de faire de même pour sa participation aux gouvernements libéraux issus de Solidarnosc, après le discrédit de ces derniers. Avec, comme constante, un discours de captation de l’« être » paysan et de sa dignité politique, dans une surenchère d’arguments qui ne se réduisent pas à la démagogie, mais ne l’évitent pas non plus. Délaissant cet aspect, Frédéric Zalewski mobilise la mémoire longue de l’histoire de la construction politique de la nation polonaise pour expliquer la puissance symbolique de ce néo-agrarisme, capable encore de capter plus de 10 % des voix en intériorisant la critique des libéraux sur son « archaïsme » et en refusant à la fois les orientations libre-échangistes et multifonctionnelles de l’agriculture européenne . Inversant la perspective de Jean Vigreux, Frédéric Zalewski montre comment l’agrarisme polonais s’inspira de la critique marxiste dans l’entre-deux-guerres pour fonder son antilibéralisme. Or, le maintien instrumental du Parti paysan sous le régime communiste, au service d’un contrôle de l’agriculture non collectivisée, accentua l’effet de construction hybride de l’agrarisme polonais, provoquant l’incompréhension des observateurs extérieurs après 1989 sur la résistance des exploitants agricoles, pourtant « libres », aux réformes libérales. « Les paysans polonais ont été amenés à développer au fil des ans une rationalité économique propre, qui, pour autant qu’elle leur permettait de s’accommoder de la planification, ne les préparait en rien au marché », conclut-il. On retrouve donc encore une fois l’idée chère à Pierre Barral d’une singularité du fait rural, même si, dans le cas particulier de l’histoire polonaise, cette identité subit bien des vicissitudes et doit s’habiller de formes trompeuses.
À l’évidence, les études de cas comme les angles et les échelles d’observation les plus variés de l’agrarisme politique aboutissent à une remarquable homogénéité des conclusions, allant dans le sens d’un renforcement de la thèse initiale du maître. Toute la question est de savoir s’il s’agit là d’une conclusion indépassable ou de la répétition de l’effet d’une démarche méthodologique. En effet, la lecture des sources produites par les organisations et les institutions, critique ou non, couplée ou non à une analyse électorale, a tendance à enfermer le discours, qu’on le veuille ou non, dans une légitimation du paradigme global dans lequel ces sources et ces procès-verbaux de rapports de force sont pensés et produits. Peut-on espérer trouver d’autres concepts que ceux de l’agrarisme, d’autres instances d’évaluation que celles qu’il s’est données pour en déconstruire l’histoire ? C’est tout l’enjeu des recherches à venir.
Pour conclure sur ce thème, ajoutons qu’on ne peut qu’être frappé, au vu de la tonalité dominante des contributions évoquées, par le désenchantement – on pourrait presque dire le caractère dépressif – de l’état de la recherche sur la modernisation sociopolitique du monde rural. Le temps historiographique de l’épopée syndicale, de la glorieuse émancipation des masses et de la résilience des identités bafouées est terminé, et sans doute y gagne-t-on en rigueur et en nuance. Mais la théorie de la complexité a ses limites, qui se situent au seuil de l’intelligibilité. Sortir de la linéarité de l’histoire est une nécessité, mais doit-elle déboucher sur la révocation de tout critère de critique sociale historienne ? Encore une fois, c’est par une approche sociale renouvelée, interrogeant les acteurs au plus près des enjeux économiques, sociaux et politiques de leurs existences croisées, que l’on peut espérer sortir de l’impasse du relativisme et parvenir à refonder une compréhension dynamique de la production de la modernité.L’agrarisme, objet idéologique incertain
Dans l’attente de ce renouveau par le social, l’approche par
les représentations garde toute sa pertinence, pourvu qu’elle prenne en compte
les acteurs sociaux qui les portent et/ou les subissent, et les conditions de
leur production et de leur diffusion. C’est le cas des contributions
rassemblées sous ce thème, qui interrogent de manière critique l’agrarisme
comme objet idéologique, en mettant au jour les contradictions et les
glissements du paradigme au cours du 20e siècle.
Guy Barbichon s’est réservé un observatoire de choix en relisant cinquante ans de discours au Palais Bourbon, des lendemains de la Grande Guerre au début des années 1970. Représentation agrarienne par excellence, l’« exode rural » se révèle, par une lecture à la fois quantitative et qualitative de ses occurrences, un excellent indicateur de la prégnance de l’agrarisme au sein du pouvoir législatif. La démarche de l’auteur, proche de l’analyse intertextuelle déjà évoquée, vise tout à la fois à repérer les formes de continuité – il utilise pour sa part l’image d’une « chaîne de discours » – et de discontinuité – dans les renversements successifs de l’analyse dominante, entre déploration et acceptation du phénomène. La périodisation des discours proposée par Guy Barbichon vient conforter celle que nous avons pu esquisser jusqu’ici sur les grandes inflexions de l’histoire de l’agrarisme : « Une première phase est dominée par le dogme inébranlable d’une "malfaisance" de l’exode rural, et par l’instrumentalisation du thème dans une argumentation de sollicitation d’étroites faveurs budgétaires. Dans la phase suivante, se manifeste un ébranlement des convictions ordinaires, et bientôt s’opère un renversement des positions relatives aux départs des agriculteurs. Cette phase d’inversion est suivie d’un retour à la position primitive, de condamnation de l’exode ». Si l’on peut discuter de la césure de 1958 proposée par l’auteur pour le passage de la première à la deuxième phase , et de l’idée d’un « retour » après l’adhésion au « modernisme » , en revanche, l’instrumentation idéologique au long cours de la thématique de l’« exode rural » par les élus nationaux est tout à fait évidente, et l’auteur a beau jeu de mettre en parallèle, au temps des « vérités inébranlables » de la Troisième République, les prises de parole parfois interchangeables des députés de tous bords. Même si les points de vue redeviennent divergents quand il s’agit d’analyser les causes ou les remèdes éventuels au « mal » : il nous faudra revenir sur cette distinction entre sensibilité agrarienne et soumission à l’ordre social induit par le paradigme. Comme toute représentation qui réussit trop bien, toutefois, l’« exode rural » finit assez rapidement par excéder son propre signifié, et venir servir de caution aux stratégies et aux sollicitations les plus diverses : dans les exemples rapportés par l’auteur, dès les années 1930, et plus encore dans l’après-guerre, la réduction du concept à une simple figure de rhétorique est manifeste. Là où une génération ou deux plus haut, on invoquait les difficultés du climat ou la pauvreté des sols, c’est désormais l’exode qui sert à justifier les demandes de subventions. En va-t-il de même, plus largement, de l’argumentaire agrarien ? On est en droit de le penser, les mots ayant une tendance universelle à s’user quand on en abuse ou mésuse – qu’on en juge par l’effet actuel de la publicité sur la langue. Et peut-être faudra-t-il réviser en profondeur une histoire des représentations qui tient trop facilement pour signifiante leur seule présence dans une production discursive ou iconographique : de même qu’il y a, en histoire de l’art, retard assez systématique de la figuration sur la matérialité de la chose figurée – que ce soit par maniérisme archaïsant ou tout simplement paresse –, on peut observer, dans l’histoire des idées, des phénomènes de reprise machinale de formules mortes, n’ayant pas d’autres signification pour ceux qui les prononcent que de donner un lustre antique à leur prose… Au-delà de cette question, pour la période la plus récente, l’analyse de Guy Barbichon se complexifie pour lire, derrière les formules attendues, les tentatives d’instrumentation non plus de la représentation de l’« exode », mais du fait social lui-même. En effet, c’est bien la dialectique entre protectionnisme – appliqué ici à l’agriculture de peuplement – et libéralisme – entendu désormais comme application de la sélection des acteurs par le marché – qui nourrit les analyses des experts et des élus durant les prémices de la « révolution silencieuse » : faut-il laisser faire ou contrôler ? et dans la seconde hypothèse, freiner ou accélérer le mouvement ? Toute la difficulté est de mettre en cohérence un discours fortement contraint par un système référentiel caduque, et des actes fortement contraints par une dynamique du marché, d’abord national puis de plus en plus européen, induisant un comportement passablement schizophrène. On comprend mieux, dès lors, le soulagement que constitue l’émergence du « néo-agrarisme » dans les années 1970…
André Fel reste dans cette thématique de la dépopulation rurale et de ses lectures successives, mais en portant son regard sur le monde des experts, à la frontière de l’administration et de l’académie, depuis la glorieuse époque du « plan » jusqu’à celle des « aménageurs ». C’est évidemment à la fois le témoin et le géographe qui écrivent, l’auteur ayant voué l’essentiel de sa carrière, depuis sa thèse sur les hautes terres du Massif Central publiée au moment des lois Pisani-Debré, à penser et faire connaître le sort particulier des « espaces fragiles » dans la production d’une agriculture nationale moderne et compétitive. Partant des derniers feux du « paysannisme » dans les années 1950, passant par le grand tournant de la conversion au modèle du « délestage » – on retrouve la chronologie de Guy Barbichon –, pour terminer par l’évocation des angoisses des responsables publics face au « vide » qui gagne dans les zones en difficulté du territoire, André Fel fait mesurer rétrospectivement la responsabilité des discours successifs produits sur le « rural » et l’« agricole » ; on regrettera seulement que, au-delà des grandes figures, il ne nomme et ne qualifie que de manière très implicite les acteurs et les réseaux d’acteurs de ces mises aux normes successives, parmi lesquels on retrouverait sans doute bon nombre de praticiens et d’institutions des sciences sociales. Pourtant, lorsque André Fel évoque les leaders de la « révolution silencieuse », « sortis de la petite paysannerie de la Bretagne, de l’Auvergne, de l’Aveyron », il reprend l’analyse de Pierre Barral sur le caractère essentiellement endogène de la dynamique de modernisation du monde rural : qui donc a produit le paradigme productiviste ? qui l’a légitimé ? La question reste entière, et c’est une véritable prosopographie des acteurs de cette période cruciale qu’il faudrait entreprendre pour démêler enfin quelles dynamiques et quels conflits sociaux et institutionnels se jouent sous la couverture des représentations.
Il aurait été dommage de consacrer une large partie de discussions de ces journées lyonnaises à l’histoire des représentations du « rural » sans examiner, à côté de la profusion des textes, l’iconographie produite. François Portet s’y est essayé, avec un commentaire critique de ces véritables marqueurs de l’imagerie rurale contemporaine que furent Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) du cinéaste Georges Rouquier. Or, s’il est déjà particulièrement malaisé de se placer à distance d’un système de représentations dont on a du mal à cerner les limites, la démarche est encore plus délicate quand ce système utilise vos propres codes de légitimité pour vous convaincre de sa « vérité ». Ainsi François Portet repère deux conditions fondamentales de l’observation ethnographique dans cette œuvre : « durée longue de l’observation et attention au quotidien, à l’intime et au détail infime qui, avec le choix de "vrais personnages", confèrent la force du témoignage authentique à ce film, au point de faire oublier qu’il s’agit d’une œuvre de fiction, dont les situations et les dialogues sont soigneusement mis en scène par le réalisateur ». De fait, Farrebique surtout, et Biquefarre dans une moindre mesure, ont joué un rôle majeur dans l’alimentation d’un imaginaire rustique anhistorique jusqu’au sein de la communauté savante. Ce que François Portet souligne par la restitution du « hors-champ » de ces films, par exemple le retour d’un frère des camps de prisonniers allemands. Mais les deux films sont également intéressants par la manière dont ils construisent, par contraste, la périodisation des systèmes de représentations évoquée plus haut : civilisation paysanne éternelle dans le premier, déstructuration techniciste dans le second. Or cet effet de dramatisation trouve un écho tout particulier chez les ethnologues, les poussant à collecter, dans une logique d’urgence, les témoignages d’une culture menacée par une modernité « agressive ». Replaçant son objet dans l’histoire longue de l’ethnographie rurale, depuis l’héritage de Georges-Henri Rivière et du Musée des arts et traditions populaires, François Portet montre la remarquable convergence des discours et de la demande sociale autour d’une représentation doloriste de la « fin de paysans », proposant une analyse détaillée de la mise en scène du nœud dramatique de la transmission patrimoniale dans Farrebique. Au final, c’est bien la « maison », objet ethnographique s’il en est, qui se trouve exaltée et comme sacralisée dans cette œuvre – parallèle troublant entre la construction de l’agrarisme comme idéologie de l’enracinement et l’entreprise globale de l’ethnographie rurale comme saisie du culturel localisé. Et tout comme pour les relations ambiguës évoquées plus haut entre géographes et planificateurs, il conviendrait de se poser la question de l’interaction, pas forcément à sens unique, entre ethnographie et iconographie du rural.
Les deux dernières contributions à la thématique des représentations portent non plus sur le centre, mais sur les marges du système. Aussi peuvent-elles être lues en parallèle : en effet, le texte de Christine César sur la genèse de l’agriculture biologique au sein de la revue La Vie claire entre sa création en 1948 et la reconnaissance officielle de l’agriculture biologique en 1981, et celui de Nicolas Woss sur la production discursive de la revue Nature et progrès, dans les années 1964-1974, peuvent apparaître comme des travaux d’archéologie du néo-agrarisme de la fin du 20e siècle, qui fera l’objet du thème suivant. En effet, comme l’écrit Christine César, « l’efficacité symbolique du discours de l’agriculture biologique en France recèle une ambivalence qui, déployée, permet de comprendre comment s’est orchestré autour des "produits bio" le passage de la "nostalgie communautariste" agrarienne des années 1940 à l’utopie communautaire anticonformiste des années 1970 ». C’est bien ce long couloir souterrain qui va du « paysannisme » à la requalification des idéologies organicistes, par-dessous l’hégémonie du paradigme productiviste, que ces auteurs tentent d’explorer. À lire Christine César, les fondements de l’agriculture biologique sont clairement réactionnaires : c’est un antimodernisme virulent qui anime les pères fondateurs, pourtant issus de la Faculté pour une partie d’entre eux. En rupture de ban avec le syndicalisme majoritaire comme avec le milieu scientifique, ces hommes cherchent à définir une voie de ressourcement passant par une alimentation extrêmement normée, légitimée par la fiction scientiste d’un « ordre naturel » que l’agriculture et les modes de consommation modernes auraient profané. Les mythes agrariens occupent donc une place de choix dans le travail de propagande de la revue, avec notamment l’évocation d’un passé paysan harmonieux ; mais ils sont complétés par des images d’un registre très différent, comme celles d’une paysannité d’antan soumise aux rythmes biologiques et d’une corporalité pré-pasteurienne et surtout pré-contraceptive assimilée à un idéal de pureté. À cet égard, la vigueur des attaques contre le féminisme est symptomatique d’un anti-humanisme et d’un anti-individualisme qui trouvent leurs origines très en amont dans le 19e siècle, même si l’héritage plus proche d’un Alexis Carrel n’a pas été sans incidence sur la formulation théorique du dogme.
Avec Nicolas Woss, la focale se resserre sur le tournant des années 1970, bien que l’auteur récuse l’approche chronologique dans son analyse des productions idéologiques, qui selon lui coexistent plus qu’elles ne se recouvrent. Posant toutefois comme rupture majeure les événements de Mai 68, il écrit que « Nature et Progrès peut alors revêtir l’aspect d’une véritable usine conceptualiste, qui créa et éprouva des thèmes écologistes, et illustrer l’appropriation d’idées déjà largement débattues par une agriculture qui revendiqua son caractère "alternatif" et novateur ». Les liens sont évidents avec la nébuleuse étudiée par Christine César, la figure de Mattéo Tavéra, « agriculteur, architecte et ingénieur », jouant un rôle charnière entre les organisations. L’adjonction de la notion de « progrès » à celle de « nature » dans l’intitulé de la revue ne doit toutefois pas tromper sur l’orientation antimoderniste de ses promoteurs : c’est bien à un développement séparé, fidèle en cela à l’agrarisme, que rêvent les principales plumes de Nature et progrès – même si des sensibilités autres, notamment libertaires, existent au sein du mouvement. On pourrait discuter de la conclusion de l’auteur, selon qui « l’agriculture biologique fut handicapée par ses errements ésotériques et politiques. Elle fut exclue des premiers programmes écologistes alors que son influence sur la structuration du mouvement fut des plus déterminantes ». En effet, il conviendrait de conduire une étude non pas des seules représentations, mais des pratiques et des réseaux de « pratiquants » pour saisir l’importance réelle de ce laboratoire de l’écologie.
La question majeure qui se pose à travers ces deux contributions est toutefois celle de l’occultation de la mémoire réactionnaire et des héritages totalitaires de l’agriculture « biologique », et de leur recouvrement par une idéologie plus ouverte, humaniste et tournée vers la consommation. Christine César le laisse penser : il y a des éléments d’explication dans l’histoire des organisations elles-mêmes, avec des effets de génération. Nicolas Woss semble suggérer qu’il y aurait eu une sorte de travail de décantation idéologique, permettant de purifier le modèle de ses « errements » . À l’évidence toutefois, intervient également l’évolution de la demande sociale dans la période cruciale des années 1970-1980 : le « biologique » est approprié par une fraction du marché en rupture de confiance avec le modèle agro-industriel, mais sans le système idéologique qui a présidé à sa genèse souterraine. En effet, l’« individualisme » qui triomphe dans ces mêmes années aboutit à une recombinaison des mémoires, adaptant les référents culturels hérités, non plus à un usage collectif mais individuel. Au-delà de la question de l’agriculture biologique, c’est le paradigme agrarien tout entier qui se trouve à la fois requalifié et remis en cause. C’est en effet le paradoxe de ce tournant civilisationnel que de s’approprier des objets idéologiques qui se trouvent en complète contradiction avec sa dynamique propre…Crise du productivisme, question environnementale
et néo-agrarisme
Avec ce dernier thème, c’est la logique de périodisation qui
reprend le dessus, quand bien même les auteurs mobilisés ne sont pas en
majorité des hi