![]() |
Barrie
M. RATCLIFFE, Christine PIETTE format 15,5x24 cm, 586 pages,
ISBN 2-910828-41-7, 34 euros |
Les
connaissances sur la ville de Paris de la première moitié du XIXe
siècle et en particulier de ses classes populaires avaient bien besoin
d'être renouvelées. Si Louis Chevalier leur avait consacré
un ouvrage majeur en 1958, personne depuis ne s'est attaqué directement
au sujet et la « thèse Chevalier » est ainsi reprise par
la plupart des historiens depuis cinquante ans.
L'objectif de Vivre la
ville. Les classes populaires à Paris (1ère moitié du XIXe
siècle) consiste à démontrer, contre les idées
reçues, que le Paris de cette époque se situe dans la continuité
du siècle qui précède et annonce bien le demi siècle
qui suit ; que la ville n'était pas victime et malade de son immigration,
mais dynamique et capable de l'intégrer ; et finalement que les classes
populaires, malgré les contraintes fortes qui pesaient sur elles, n'étaient
dans leur très grande majorité ni aliénées ni dangereuses,
mais qu'elles ont démontré leur capacité à agir
sur leur condition et ont fait preuve d'une capacité de réaction
nettement plus importante qu'on ne l'a cru jusqu'à maintenant.
À
partir de sources inexploitées ou interrogées de façon
nouvelle, s'appuyant sur les recherches concernant les villes et les classes
populaires, de France et d'ailleurs, les plus récentes, l'ouvrage ne
se présente pas sur un mode narratif. Il traite successivement de migrations,
de groupes soi-disant marginaux, de l'espace vécu et des attitudes et
comportements des classes populaires.
Spécialiste
de l'histoire de l'Europe contemporaine, Barrie M. Ratcliffe a occupé
des postes universitaires au Canada, en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.
Il a déjà publié trois ouvrages et une centaine d'articles
dans des revues scientifiques.
Christine Piette est professeure associée
au département d'histoire de l'Université Laval (Québec).
Elle est l'auteure, entre autres, de Les Juifs de Paris (1808-1840).
La marche vers l'assimilation (Presses de l'Université Laval, 1983).
Extrait des Lundis de l'histoire du 1er octobre
2007 :
"Un livre remarquable" (Michelle Perrot), "Un livre
important" (Alain Faure).
L'image de la couverture intitulée La blanchisseuse correspond à l'une des huiles réalisées sur le même thème par Honoré Daumier au début des années 1860. Nous l'avons choisie pour ses qualités esthétiques, mais surtout parce que nous estimons qu'elle annonce adéquatement ce que nous avons tenté de faire dans cet ouvrage. La représentation d'une femme tenant un enfant par la main, courbée sous le poids du linge à porter et gravissant avec peine les marches conduisant de la Seine au quai d'Anjou sur l'Île Saint-Louis, suggère les luttes que la masse de la population a dû mener à cette époque, comme à d'autres. La détermination et la force physique qui se dégagent de cette figure suggèrent toutefois aussi qu'elle possédait sans doute la capacité de relever le défi. Comme celle de Daumier, notre représentation de la vie des classes populaires pendant la première moitié du XIXe siècle met l'accent à la fois sur l'ampleur de ce défi et sur l'adéquation de la réponse apportée par une grande partie des classes populaires. Comme lui, nous mettons l'accent sur les personnes alors que l'environnement urbain demeure à l'arrière-plan et apparaît moins écrasant que sur plusieurs images de la capitale à cette époque. Cependant, les traits de la femme et de l'enfant, saisis comme un moment fugitif dans sa peinture, demeurent flous et celui qui les regarde en apprend peu sur leur identité et sur leur vie. Dans l'étude qui suit, nous avons tenté d'en apprendre plus sur ces identités et sur ces vies.
Pour ce faire, nous avons largement profité de la riche historiographie sur la capitale. Une prémisse critique de notre recherche a toutefois consisté à partir du fait que, même si les travaux publiés sur Paris éclairent différentes facettes de sa réalité et de celle des classes populaires de la première moitié du XIXe siècle, ils ont aussi érigé des barrières à notre compréhension. Nous avons tenté de les identifier et de les contourner. La plus évidente réside dans le fait que la représentation dominante qui nous est parvenue est lourdement influencée par le discours des élites de l'époque qui insiste sur ce qui était perçu comme l'influence délétère d'un nombre croissant de migrants dans la ville, nombre qui entravait grandement la capacité de l'économie, de l'habitat et des services urbains à les absorber. Notre lecture de ces témoignages suggère, comme les déconstructions du discours sur le centre et la marge l'ont fait pour des chercheurs travaillant sur d'autres réalités, qu'ils servaient à d'autres fins que celle de présenter la réalité et qu'ils doivent être utilisés avec précaution. Tout en essayant de regarder au-delà de cette image, nous avons toutefois résisté à la tentation de nous contenter d'une lecture critique, de traiter le discours des élites sur les classes populaires de simple et homogène, alors que nous savons qu'il est complexe et fissuré, et de présumer que les efforts des contemporains pour comprendre ce qui se passait dans la ville n'a aucune valeur pour les historiens des classes populaires. Par ailleurs, sans nier l'intérêt de l'effort fourni par bon nombre d'historiens pour démontrer l'émergence d'une classe ouvrière parisienne qui, comme on l'a défendu, s'armait progressivement d'une conscience politique, en particulier à partir des années 1830, et plutôt que de nous engager dans cette tradition de plus en plus controversée, nous avons estimé nécessaire de comprendre la provenance et la composition complexe de la majorité de la population parisienne, de même que sa vie de tous les jours. Notre conscience de la nécessité d'une approche différente se manifeste par l'adoption du concept de « classes populaires », plus englobant et qui exprime mieux, croyons-nous, la complexité et la diversité de la population que nous cherchons à étudier que celui de « classe ouvrière », plus restrictif et à connotation plus politique. Cette conscience se manifeste également par notre insistance sur l'expérience des migrants dans une ville dont les deux tiers de la population n'y sont pas nés et où un grand nombre de Parisiens de naissance sont les descendants directs de nouveaux venus. Elle s'exprime finalement par l'accent mis sur le fait que la composition, la taille et la provenance des flux migratoires dans la capitale n'étaient pas exceptionnelles pendant cette période et que l'insertion des migrants a vraisemblablement été moins difficile qu'on l'a cru, l'économie de la ville ayant aussi profité de leur arrivée et les services municipaux ayant une longue habitude d'accueil d'un grand nombre de migrants temporaires ou permanents. Pour mieux comprendre les classes populaires, nous examinons ensuite l'étendue de la pauvreté, la réalité vécue par des groupes supposés marginaux, les sociabilités et, au moins en partie, les attitudes et comportements.
Adopter une approche critique du discours des élites et de l'historiographie est évidemment plus facile que de reconstruire la réalité vécue. Comme c'est si souvent le cas de ceux qui cherchent à comprendre les groupes défavorisés dans le passé et comme nous le soulignons souvent, peut-être même trop souvent dans le cours de notre ouvrage, nous avons dû composer avec l'absence de témoignages directs de la part de ceux et celles que nous tentions de comprendre. Nous avons dû nous replier sur les paroles et les données fournies par leurs contemporains mieux nantis et surtout sur une analyse quantitative des caractéristiques personnelles concernant les individus inscrits sur les registres des églises, des mairies et des hôpitaux, de la Morgue et du Dépôt de mendicité, de même que dans les procès-verbaux des juges de paix. En l'absence d'autres types de sources à interroger, il nous a semblé que c'était là pour nous la meilleure façon d'entrevoir la vie quotidienne. Nous avons toutefois tenté de garder à l'esprit les dangers et les raccourcis de nos sources. Même si nous pensons les avoir lues de manière critique et pour d'autres fins que celles pour lesquelles elles avaient été compilées et conservées, nous avons toujours été conscients qu'elles demeuraient des documents de pouvoir et de surveillance et qu'elles nous conféraient le privilège, mais aussi la responsabilité, d'interpréter les classes populaires et de parler en leur nom alors qu'elles étaient condamnées au silence. Nous nous rendons également compte que si ces sources peuvent être apprivoisées de façon à nous révéler certains éléments de la vie quotidienne, elles ne peuvent suggérer que le plausible et le possible et non des vérités définitives, elles ne peuvent révéler les trajectoires individuelles, les ambitions réalisées ou déçues, les rivalités et les confits, de même que bon nombre d'aspects vitaux de la vie quotidienne.
Apprendre à devenir à l'aise avec les rituels complexes et les différentes réglementations des archives publiques, parvenir à consolider notre foi parfois chancelante dans le fait que les sources sérielles que nous analysions laborieusement pouvaient finir par révéler une partie des vies perdues et obtenir l'accès à des sources quelquefois introuvables dans les dépôts d'archives habituels n'a pas toujours été facile. Dans l'atteinte de ces objectifs, nous avons grandement profité des conseils, des encouragements, de la compétence et de l'amabilité du personnel de différents dépôts d'archives. Nous sommes heureux de reconnaître notre dette envers Brigitte Lainé, en particulier, mais aussi Marie-Andrée Corcuff, Gérard Chaslen, Philippe Grand, Alain Grassi et Patricia Rivière aux Archives de Paris ; Martine Bui, Réjeanne Cristanté, Sophie Riché et Marie-France Collignon aux Archives de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris ; André Le Caouanc et Jean-Louis Ginhac aux Archives de la Préfecture de police ; l'abbé Philippe Ploix et Vincent Thauziès aux Archives de l'Archevêché de Paris ; Pierre Casselle et son personnel exceptionnel à la Bibliothèque administrative de la Ville de Paris ; Marie-Renée Cabazon au Collège de France ; Catherine Dupré et Adeline Guéroult au Synode régional de Paris de l'Église luthérienne de France ; Michel Guérif au Conseil départemental de la Société de Saint-Vincent de Paul de Paris ; Eckart G. Franz aux Hessisches Staatsarchiv Darmstadt ; Nicole Felkay aux Archives nationales de France. Nous avons aussi été accueillis très chaleureusement par le personnel des Archives du Crédit municipal de Paris et de la Caisse d'épargne de Paris. Nous regrettons de ne pouvoir citer de nom à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris où nous avons travaillé. Nous avons en outre bénéficié de l'assistance technique compétente d'Andréanne Bolduc, de Clara Marceau et de Serge Duchesneau de l'Université Laval..
Nous aimons penser que les stratégies de recherche que nous avons adoptées pour interroger les sources sont entièrement nôtres. Nous sommes néanmoins conscients qu'elles sont le résultat d'un va-et-vient entre, d'une part, ce que les traces retrouvées dans les sources primaires manuscrites et imprimées nous ont suggéré quant à ce qui pouvait être fait et ce qui ne le pouvait pas et, d'autre part, ce que les approches, les choix d'objets d'étude et les méthodes adoptées par d'autres chercheurs de différentes disciplines étudiant les villes passées et présentes en général et les classes populaires en particulier nous ont indiqué comme possibilité de recherche. Nous donnons une idée de l'importance de ces influences sur notre pensée dans les nombreuses notes de bas de page et dans l'index des auteures et auteurs cités. Dans le cours de notre recherche et de notre écriture, nous avons aussi contracté d'autres dettes, dont plusieurs sont importantes. On ne peut les retrouver dans le texte même et c'est pourquoi nous souhaitons en faire mention dans cet avant-propos. Nous devons d'abord beaucoup au support financier du Fonds pour la formation des chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR, devenu depuis le Fonds québécois de la recherche sur la société et la culture, FQRSC) et surtout du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSHC). Nous avons aussi bénéficié de subventions de l'Université Laval. Nous remercions également les collègues et amis qui ont lu et commenté des versions antérieures de différentes parties de notre travail : Fabrice Bensimon, Louis Bergeron, le regretté Guillaume de Bertier de Sauvigny, Alfred Fierro, David Garrioch, Al Hamscher, Jacques Houdaille, Linda Kelly Alkana, John M. Merriman et Jacques Rougerie. Emilio Luque, ami de longue date de Louis Chevalier, nous a permis de consulter les papiers de ce dernier à la Bibliothèque administrative de la Ville de Paris, mais il a aussi accepté de nous accorder deux entrevues afin de discuter du travail effectué par Chevalier au cours de ses dernières années. L'ensemble des commentaires reçus a contribué à remodeler les parties de l'ouvrage qui avaient été publiées antérieurement sous forme d'articles. Michèle et Pierre Borella, responsables des Éditions La Boutique de l'Histoire ont fait des dernières étapes de la publication de l'ouvrage une expérience beaucoup plus agréable que ce qu'elle est souvent et nous les en remercions.
Nos conjointe et conjoint respectifs, Cheryl Danieri et Roch Denis, nous ont apporté leur encouragement et leur appui patient tout au long de la recherche et de l'écriture et nous sommes heureux de leur dédicacer cet ouvrage.
AVANT-PROPOS
Chapitre I - INTRODUCTION
Repenser les classes populaires du Paris de la
première moitié du XIXe
siècle
Réévaluer
le Paris de la première moitié du XIXe siècle
à la lumière des nouvelles approches sur la ville et
ses habitants
Saisir les classes populaires : sources et interrogations
L'opacité des classes populaires : le filtre des historiens
PREMIÈRE PARTIE - Les migrants et la ville
Chapitre II - Déconstruire la représentation dominante : la thèse de Louis Chevalier
Évaluer les Classes laborieuses. dans le contexte de production de l'ouvrage
Évaluer les Classes laborieuses. dans le contexte actuel
Chapitre III - Venir et vivre en ville
La présence des migrants dans la société parisienne
Paris, pôle d'attraction : l'origine géographique des migrants
L'insertion des migrants dans la capitale
Chapitre IV - Vivre la migration : migrantes et domesticité
Condition domestique : misère physique et morale ?
Le travail domestique : instrument de promotion ?
DEUXIÈME PARTIE - Repenser la marge
Chapitre V - Vivre la pauvreté urbaine
Pour en finir avec la quantification de l'indigence
Degrés de vulnérabilité et stratégies de survie
Les pauvres des pauvres : une minorité
Toujours au bord du gouffre : la grande majorité de la population
Au-dessus du besoin mais jamais à l'abri : une autre minorité
Chapitre VI - Vivre la vieillesse : femmes pauvres et exclusion. 225
Les femmes âgées : un portrait démographique. 228
Les femmes âgées : un portrait économique. 233
Les femmes âgées : des exclues ou des marginales ?. 237
Chapitre VII - Vivre la marge de la marge : les chiffonniers dans la ville. 257
Pourquoi étudier les chiffonniers ?. 259
Analyser les perceptions des élites de l'époque. 264
Changer de point de vue. 269
Être chiffonnier 275
Vivre en chiffonnier 284
TROISIÈME PARTIE - Espaces vécus. 299
Chapitre VIII - Le quartier parisien : lieu d'ancrage des relations sociales ?. 301
Six quartiers : six dynamiques urbaines. 312
Relations sociales et distance : quelle corrélation ?. 315
Au-delà des constats d'ensemble : la différence. 319
Pourquoi les différences ?. 321
Chapitre IX - Vivre un espace à population mixte : le Faubourg Saint-Denis. 343
Le quartier : un espace physique. 345
La population : dimensions démographique et socioéconomique. 347
Le quartier : cadre de la vie quotidienne. 354