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Christian AMALVI (dir.), Dictionnaire biographique des historiens français et francophones De Grégoire de Tours à Georges Duby
format 15,5x24 cm, 366 pages, ISBN 2-910828-32-8, 24 euros |
Dans tous les domaines de l'art et de la culture,
le grand public dispose aujourd'hui d'excellents dictionnaires rédigés
par les meilleurs experts: dictionnaires des écrivains, des philosophes,
des architectes, des peintres, des sculpteurs, des compositeurs, des cinéastes,
des acteurs, etc. En revanche, il n'existait pas encore, du moins en langue
française, de répertoire collectif des historiens français
et francophones. Par une sorte d'étrange paradoxe, ceux qui depuis environ
quinze siècles écrivent l'histoire des autres en sont injustement
dépourvus. Précisément en ce domaine-là, pourquoi
les cordonniers seraient-ils condamnés à être les plus mal
chaussés?
Certes, il est aisé de retrouver dans les grandes
encyclopédies et les ouvrages spécialisés les traces bio-bibliographiques
de grands auteurs –Montesquieu, Voltaire, Lamartine et Tocqueville, par exemple–
qui furent aussi de brillants historiens, et celles d'historiens célèbres,
reconnus pour leurs dons littéraires: Michelet, Marc Bloch, Lucien Febvre,
Fernand Braudel, Georges Duby entre autres. Cependant ces noms représentent
de grands arbres, dont les abondantes frondaisons cachent une profonde futaie
peuplée d'essences rares– des chroniqueurs du Moyen Âge aux chercheurs
contemporains en passant par les humanistes, les Antiquaires, les prophètes
romantiques, les érudits, sans oublier de talentueux vulgarisateurs (hommes
politiques et journalistes notamment) – qui méritaient d'être identifiées
par le grand public.
Pour dresser une carte topographique inédite
de ce Territoire des historiens, aussi représentative que possible de
toutes les manières de Faire de l'histoire dans la très longue
durée, Christian Amalvi – ancien élève de l'École
des chartes, docteur d'État en histoire, professeur d'histoire contemporaine
à l'université Paul Valéry de Montpellier, spécialiste
d’historiographie – a eu recours au talent des meilleurs spécialistes
choisis parmi les universitaires (du collège d'enseignement secondaire
au Collège de France) et les chartistes. Ensemble, ils proposent rétrospectivement
à tous ceux qui ont le goût de l'histoire une sorte de Lieu de
mémoire riche de près de 350 notices biographiques d'historiennes
et d'historiens français et francophones, appartenant à toutes
les écoles de Clio, dont les parcours contrastés s'échelonnent
des Temps mérovingiens au troisième millénaire, soit une
histoire culturelle sans fin.
Jean-Loup Abbé, Histoire médiévale, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
Dominique Alibert, Histoire médiévale,
Institut catholique de Paris
Paul Ambert, Géomorphologie et Préhistoire,
CNRS, Toulouse III
Roland Andréani, Histoire contemporaine, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
Sydney Aufrère, Egyptologie,
CNRS, Université de Montpellier III-Paul Valéry
Laurent Avezou,
Histoire moderne, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
Louis
Bergès, Histoire moderne et contemporaine, Archives départementales
de la Gironde
Pierre Barral, Histoire contemporaine, Université de
Montpellier III-Paul Valéry
Jean-Louis Biget, Histoire médiévale,
Ecole normale supérieure de Fontenay/ Saint-Cloud
Yves Billard, Histoire
contemporaine, Université de Montpellier III-Paul Valéry
Dominique
Biloghi, Histoire moderne, Université de Montpellier III-Paul Valéry
Jacques-Olivier
Boudon, Histoire contemporaine, Université de Paris IV-Sorbonne
Maïté
Bouyssy, Histoire contemporaine, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
Anne
Brenon, Histoire médiévale, Conservateur honoraire du Patrimoine
de France
Patrick Cabanel, Histoire contemporaine, Université de Toulouse
II-le-Mirail (IUF)
Nicole Cadène, Histoire des femmes, Collège
Vento, Menton
Charles-Olivier Carbonell, Histoire contemporaine, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
Michel Chalon, Histoire ancienne, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
Christophe Chandezon, Histoire ancienne,
Université de Montpellier III-Paul Valéry
Marie-Thérèse
Cheroutre, Histoire contemporaine, Conseil économique et social
Jean-Louis
Clément, Histoire contemporaine, IEP/Université Robert Schuman
de Strasbourg
Stéphane Courtois, Histoire contemporaine, Université
de Paris-X-Nanterre
Gérard Dédéyan, Histoire médiévale,
Université de Montpellier III-Paul Valéry
François Dosse,
Histoire contemporaine, IUFM de Créteil
Vincent Duclert, Histoire
contemporaine, Ecole des hautes Études en sciences sociales
Sophie
Dulucq, Histoire contemporaine, Université de Toulouse II-le-Mirail
Lionel
Dumond, Histoire contemporaine, Université de Montpellier III-Paul Valéry
Olivier
Dumoulin, Histoire contemporaine, Institut d’études politiques/Lille
II
Stéphane Durand, Histoire moderne, Université de Montpellier
III-Paul Valéry
† Yves Durand, Histoire moderne, Université
de Paris-IV-Sorbonne
Joël Fouilleron, Histoire moderne, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
Jean-Hervé Foulon, Histoire
médiévale, Université de Provence (Aix-Marseille I)
Alice
Gérard, Histoire contemporaine, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
Patrick
Gilli, Histoire médiévale, Université de Montpellier III-Paul
Valéry (IUF)
Jean Marie Goulemot, Littérature moderne, Université
François Rabelais, Tours
Jérôme Grévy, Histoire
contemporaine, IUFM de Poitiers
Jérôme Grondeux, Histoire contemporaine,
Université de Paris IV-Sorbonne
Olivier Guyotjeannin, Histoire médiévale,
Ecole nationale des chartes
François Hartog, Historiographie, Ecole
des hautes Études en sciences sociales
Christian Hottin, Histoire
de l'art, Archives nationales, Centre des archives du monde du travail, Roubaix
Dominique
Iogna-Prat, Histoire médiévale, CNRS, Auxerre
Danièle
Iancu-Agou, Histoire médiévale, CNRS-EPHE, Montpellier
Carol
Iancu, Histoire contemporaine,Université de Montpellier III-Paul Valéry
Bertrand
Joly, Histoire contemporaine, Université de Nantes
Arlette Jouanna,
Histoire moderne, Université de Montpellier III-Paul Valéry
Bernard
Lachaise, Histoire contemporaine, Université de Bordeaux 3-Michel de
Montaigne
Annie-France Laurens, Histoire de l'art, Université de Montpellier
III-Paul Valéry
Sébastien Laurent, Histoire contemporaine,
Université de Bordeaux 3-Michel de Montaigne
Daniel Le Blévec,
Histoire médiévale, Université de Montpellier III-Paul
Valéry
Guy Le Thiec, Histoire moderne,Université de Montpellier
III-Paul Valéry
Sophie-Anne Leterrier, Histoire contemporaine, Université
d'Artois, Arras
Michel Leymarie, Histoire contemporaine, Université
de Lille III-Charles de Gaulle
Jean-Marie Mayeur, Histoire contemporaine,
Université de Paris IV-Sorbonne
Henri Michel, Histoire moderne, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
André Miquel, Langue et littérature
arabes classiques, Collège de France
† Bruno Neveu, Histoire moderne,
Ecole pratique des hautes Études
Marie-Adélaïde Nielen,
Histoire médiévale, Archives nationales de France, Paris
Mona
Ozouf, Histoire moderne, CNRS, Paris
Jean-Marie Pailler, Histoire ancienne,
Université de Toulouse II-le-Mirail (IUF)
Benoît Pellistrandi,
Histoire moderne et contemporaine, Casa de Velazquez, Madrid
Catherine Pomeyrols,
Histoire contemporaine, Université de Nantes
Olivier Poncet, Histoire
moderne, Centre historique des Archives nationales, Paris
Dominique Poulot,
Histoire de l'art, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
Antoine
Prost, Histoire contemporaine, Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne
Pierre
Riché, Histoire médiévale, Université de Nanterre-Paris-X
Frédéric
Rousseau, Histoire contemporaine, Université de Montpellier III-Paul
Valéry
Jean-François Sirinelli, Histoire contemporaine, Institut
d'études politiques de Paris
Michel Sot, Histoire médiévale,
Université de Paris-IV-Sorbonne
Dominique Triaire, Littérature
française, Université de Montpellier III-Paul Valéry
Jean
Tricard, Histoire médiévale, Université François
Rabelais, Tours
Jean-François Vergnaud, Sinologie, Université
de Montpellier III-Paul Valéry
Bernard Vouillot, Histoire contemporaine,
Bibliothèque nationale de France
Historique du projet et remerciements
Le Dictionnaire des historiens est d’abord le Livre des autres, naturellement
celui des historiens répertoriés et étudiés, mais
aussi et surtout celui des soixante et onze auteurs qui ont composé ses
notices. A ces derniers, je tiens donc à manifester ici ma plus vive
reconnaissance car sans eux le Dictionnaire n’existerait tout simplement pas.
Parmi
tous ces collaborateurs, trop nombreux pour que je puisse les citer personnellement,
venus d’horizons variés – principalement, mais pas exclusivement, de
l’Université, mais aussi du CNRS, du monde des archives et des bibliothèques
– il en est un envers qui je tiens plus spécialement à exprimer
ma gratitude, c’est Jérôme Grondeux, qui enseigne en 2004 l’histoire
contemporaine à l’université Paris-IV. En effet, au tout début
de l’année 1999, j’avais soumis à un important éditeur
parisien le plan d’une sorte d’Encyclopédie du savoir historique comprenant
deux volets complémentaires: des notices biographiques individuelles
d’historiens français et francophones et des rubriques thématiques
et collectives dressant un bilan conceptuel des écoles historiques, des
méthodes, des institutions de la recherche historique en France. Pour
réaliser un projet aussi ambitieux, j’ai alors demandé à
mon collègue Jérôme Grondeux – dont les savants travaux
sur Georges Goyau et Hippolyte Taine témoignent de sa parfaite maîtrise
de l’épistémologie de l’histoire – de le co-diriger avec moi,
ce qu’il a amicalement accepté de faire. Tout au long de l’année
1999, nous avons beaucoup travaillé ensemble, toujours en parfaite harmonie,
échangé de nombreuses idées, composé une équipe
d’auteurs, rédigé une copieuse table des matières, en vain
dans la mesure où malheureusement l’ouvrage ainsi ébauché
n’a pas vu le jour.
Au début de l’année 2002, Pierre Borella,
directeur de la Boutique de l’histoire au Quartier latin – chez qui je venais
de publier un recueil biographique collectif aux dimensions nettement plus modestes
que le présent Dictionnaire, un Répertoire des auteurs de manuels
scolaires et de livres de vulgarisation historique de langue française
de 1660 à 1960 – a accepté ma proposition de le reprendre pour
l’éditer chez lui. Cependant, comme sa librairie relève davantage
de la petite entreprise artisanale que de la grande maison d’édition
intégrée au circuit de la mondialisation des échanges,
l’offre était assortie de deux conditions impératives: recentrer
le projet initial sur sa seule dimension biographique en abandonnant le versant
thématique jugé trop complexe; n’avoir, en raison de contraintes
financières très lourdes, qu’un seul éditeur scientifique
pour piloter le Dictionnaire.
Je suis infiniment reconnaissant à Jérôme
Grondeux d’avoir généreusement accepté de s’effacer tout
en restant un important contributeur de l’ouvrage. En définitive le fruit
de notre travail commun de 1999 n’a pas été perdu et se retrouve
en très grande partie dans le présent Dictionnaire, même
si celui-ci a pris une autre orientation, dont je demeure seul responsable.
Nombre de personnes que nous avions contactées ensemble ont accepté
de poursuivre l’aventure. D’autre part et surtout, je tiens à souligner
que j’ai volontiers repris à mon compte une suggestion capitale, qui
constitue l’originalité de la présente publication et dont la
paternité revient exclusivement à Jérôme Grondeux:
l’idée de ne sélectionner dans le Dictionnaire que des historiens
décédés, ce qui a ainsi permis d’éviter le double
écueil de l’hagiographie et du règlement de comptes, et d’adopter
la bonne distance critique à l’égard de notre corpus d’étude
Dans
notre premier inventaire provisoire, Jérôme Grondeux et moi avions
recensé environ deux cents historiens à présenter au public
et pressenti une équipe de spécialistes pour le faire. Cependant,
dans la mesure où le nouveau chantier privilégie désormais
la seule dimension biographique, j’ai décidé d’élargir
la composition de ce Cercle des historiens disparus, qui, en tenant compte de
la mort de plusieurs auteurs survenue au début du XXIe siècle
et de la volonté de réserver une place certaine aux historiennes,
répertorie finalement 348 noms
Pour établir cette liste complémentaire,
j’ai consulté en priorité, en Égyptologie, en histoire
ancienne, médiévale, moderne et contemporaine, en histoire de
l’art, en civilisation chinoise et en littérature comparée, mes
collègues de l’université Paul Valéry à Montpellier
que je remercie ici pour leur patience à toute épreuve et leur
compétence souriante. J’ai en outre bénéficié des
conseils éclairés de quatre chercheurs, Roland Andréani,
Pierre Barral, Louis Bergès et Nicole Cadène, auxquels je tiens
ici à rendre un hommage appuyé. Roland Andréani et Pierre
Barral, professeurs émérites d’histoire contemporaine à
l’Université Paul Valéry, ont consacré beaucoup de leur
temps et ont mis à ma disposition leur vaste culture et leur riche expérience
professionnelle pour m’aider dans le choix délicat des notices. Par ailleurs
le fait que Pierre Barral ait personnellement connu nombre d’historiens majeurs
du XXe siècle fut pour moi un apport inestimable. Louis Bergès,
alors directeur des archives départementales de la Gironde, fut un ami
très efficace pour dresser la liste des chartistes à intégrer
au Dictionnaire; Nicole Cadène, membre du groupe «Femmes Méditerranée»,
chercheuse associée à l'UMR Telemme de la Maison méditer-ranéenne
des sciences de l'homme de l'université d'Aix-en-Provence, m’a apporté
sa connaissance approfondie de l’histoire des femmes pour sélec-tionner
les historiennes du Dictionnaire.
J’ai enfin bénéficié
de la chaleureuse complicité d’Alice Gérard et de Charles-Olivier
Carbonell, mes mentors de longue date en histoire de l’historiographie, dont
j’ai fait la connaissance au séminaire de recherche animé par
Jean Glénisson à Paris entre 1975 et 1985. Je reconnais ainsi
volontiers ma dette envers leurs travaux pionniers: le pénétrant
ouvrage d’Alice Gérard, la Révolution française, mythes
et interprétations: 1789-1970 (Flammarion, 1970), qui mériterait
assurément d’être réédité, et toute l’œuvre
du professeur Carbonell, en particulier sa thèse Histoire et historiens,
parue en 1976 chez Privat à Toulouse, ses nombreux articles – dont on
trouvera la liste dans ses Mélanges, Une passion de l’Histoire: Histoire(s),
mémoire(s) et Europe, dont j’ai assuré la publication chez Privat
en 2002 – et sa lumineuse synthèse L’Historiographie (1981), disponible
dans la collection Que sais-je ? Et c’est adossé à leurs écrits
stimulants que j’ai pu me lancer dans l’aventure du Dictionnaire auquel Alice
Gérard et Charles-Olivier Carbonell apportent également leur amicale
contribution.
Un Dictionnaire des historiens pour quoi faire?
«La simple vue de Firenzuola m’en apprend plus sur les républiques
italiennes que les dix volumes de M. de Sismondi». Avec une superbe désinvolture,
le Voyage en Italie de Jean Giono, publié chez Gallimard en 1954 (nouv.
éd. Folio, 1979, p. 177), semble frapper de discrédit tout récit
historique, coupable de stériliser et de fossiliser le passé.
Mais si le frisson de la vie écoulée ne peut être vraiment
saisi que par la magie de la littérature et si toute entreprise érudite
n’est qu’un tombeau, n’est-il pas vain de consacrer un Dictionnaire de plus
de trois cent pages à des historiens? N’est-il pas absurde de privilégier
des enseignants, des rats de bibliothèques et d’archives, qui auraient
passé une existence terne et étriquée, enfermés
dans une sorte de tour d’ivoire poussiéreuse, ou dans les murs de leurs
«amphis», de leurs salles de cours ou de leurs laboratoires, coupés
de la vie même, le plus souvent incapables de manifester cette ivresse
du «bonheur fou» qu’exprime l’œuvre romanesque de Jean le Bleu
?
Les
sarcasmes de l’ami Giono ne m’ont cependant pas découragé de mener
ce projet à son terme. Après tout, et sans aucune provocation
de ma part, le maître de Manosque aurait légitimement mérité
de figurer en personne dans le Dictionnaire des historiens, lui qui se fit,
dans le cadre de la collection des Trente journées qui ont fait la France,
chez Gallimard, le chroniqueur inspiré de la Bataille de Pavie. Mais
surtout, le contenu de notre répertoire collectif démontre à
tout lecteur de bonne foi que l’on peut être à la fois un historien
réputé et un grand écrivain. Du reste, la lecture des œuvres
de Montesquieu, de Voltaire, d’Augustin Thierry, de Taine, de Georges Duby,
entre autres, confirme ce jugement. Sans oublier Michelet, à qui Flaubert,
dans sa correspondance, a plusieurs fois rendu un vibrant hommage :
«Au
collège, je dévorais votre Histoire romaine, les premiers volumes
de l’Histoire de France, les Mémoires de Luther, l’Introduction, tout
ce qui sortait de votre plume. Avec un plaisir presque sensuel, tant il était
vif et profond. Ces pages (que je retenais par cœur involontairement) me versaient
à flots tout ce que je demandais ailleurs vainement : poésie et
réalité, couleur et relief, faits et rêveries. Ce n’étaient
pas des livres pour moi. Mais tout un monde». (Lettre du 26 janvier 1861,
dans G. Flaubert, Correspondance choisie. Texte établi par Jean Bruneau,
Gallimard, 1998, p. 398 Folio classique n° 3126)
Cependant, reconnaissons-le
d’emblée, ce n’est pas cette dimension littéraire de la démarche
historienne que le Dictionnaire a vraiment privilégiée; elle n’y
apparaît que par surcroît, voire même par effraction. L’ambition
de ce chantier est d’une autre portée: dresser un bilan de quinze siècles
de culture historique dans la société française et francophone,
et surtout essayer de répondre modestement à plusieurs questions
de fond très complexes: qu’est-ce qu’un historien? Comment devient-on
un historien? Qu’est-ce qu’une œuvre historique? Et s’il est vrai, comme le
souligne pertinemment Gérard Noiriel, que «le regard que les historiens
portent sur le passé est fortement tributaire de leur expérience
vécue» (Penser avec, penser contre: itinéraire d’un historien,
Belin, 2003, p. 4) quels rapports, quels liens se nouent, se tissent, chez un
historien, entre ses convictions politiques et religieuses intimes, ses engagements
publics dans la cité et ses travaux personnels? Du reste, en explorant
cette piste biographique, nous tentons une démarche scientifique ouverte
par Georges Duby lui-même, il y a plus de vingt-cinq ans, lorsqu’il proclamait
«la nécessité d’observer l’observateur lui-même, de
savoir ce qu’il croit, ce qu’il craint, de faire l’histoire des historiens,
la sociologie des sociologues, de mesurer l’apport du mental dans le fonctionnement,
non plus cette fois des sociétés, mais des sciences humaines.
D’interroger par conséquent les savants» (G. Duby «Le mental
et le fonctionnement des sociétés humaines», dans Georges
Duby, dossier de L’Arc, n° 72, 1978, p. 92).
D’autre part brille, au
cœur de cette démarche de nature historiographique, ce que j’appellerai
le paradoxe de l’historien. Ce fin limier du passé, chargé de
tirer les événements de l’oubli, est le plus souvent condamné,
lui et son œuvre, à sombrer dans l’oubli. «Tu es poussière,
et tu retourneras à la poussière, ton élément naturel»
semblent lui dire ironiquement les documents inédits qu’il a patiemment
exhumés. Deux exemples démontrent la fragilité du souvenir
des historiens. Léon Poliakov a ainsi attiré l’attention sur le
destin d’Arnold Toynbee (1889-1975), historien britannique universellement connu
de son vivant, et dont Poliakov se demande à juste titre «si ce
nom dit encore quelque chose aux lecteurs des années 2000» (L.
Poliakov, Mémoires, nouv. éd., Paris, J. Grancher, 1999, p. 236-37).
De son côté, l’écrivain Bernard Frank regrette que le Larousse
fasse au début du XXIe siècle silence sur la vie et l’œuvre de
Louis Madelin (Le Nouvel Observateur, 30 octobre/5 novembre 2003), dont il a
relu avec plaisir l’Histoire du Consulat et de l’Empire dans la collection Bouquins.
Or, j’aimerais tout simplement que les noms des historiens répertoriés
par ce Dictionnaire, dans lequel figurent précisément Louis Madelin
et Léon Poliakov, disent encore quelque chose aux lecteurs du troisième
millénaire…
Dictionnaire biographique des historiens français et francophones
de Grégoire de Tours à Georges Duby. Voilà un intitulé
qui va paraître, à juste titre, bien prétentieux en postulant
une continuité intellectuelle et culturelle linéaire de Grégoire
de Tours, qui écrivait en latin, à Georges Duby, dont on connaît
la réputation littéraire justifiée, comme si l’historiographie
française était une donnée immuable et immédiate
de la culture, placée délibérément hors du temps,
et qui s’imposerait à tous sans discussion préalable, et non le
produit complexe d’une longue histoire tourmentée et bigarrée!
Sur un tout autre plan, celui des conditions sociales et politiques de l’écriture
de l’histoire, n’est-il pas téméraire d’oser mettre en parallèle
le statut de l’historien dans l’Antiquité tardive, au Moyen Âge,
à l’âge classique, à l’époque romantique et enfin
au XXe siècle, comme si toutes ces époques aussi éloignées
dans le temps étaient comparables? Autrement dit, est-il vraisemblable
d’établir un lien, fût-il ténu, entre le fondateur mythique
de l’historiographie française et le «patron» de la Nouvelle
histoire? Possèdent-ils réellement ce qu’on pourrait appeler un
air de famille?
Sur le premier point je plaide volontiers coupable: c’est
par pure commodité que j’ai donné, faute de mieux, ce titre académique
au Dictionnaire. Sur le second, en revanche, je maintiens la validité
de la proposition, au moins à titre d’hypothèse. Si l’on s’accorde
en effet pour qualifier d’historien toute personne qui tente de connaître
et de comprendre de bonne foi le passé en s’appuyant sur des documents
de toute nature tenus sincèrement pour vrais – papiers d’archives, sources
imprimées et iconographiques, témoignages oraux, la liste est
loin d’être exhaustive – et qui s’efforce de raconter, d’abord en latin,
ensuite en français, puis de transmettre ses découvertes aux spécialistes
et au grand public, il me semble alors possible de trouver, toutes proportions
gardées, un dénominateur commun aux chroniqueurs médiévaux,
aux Bénédictins érudits, aux créateurs romantiques,
aux universitaires positivistes et aux maîtres de l’École des Annales.
Cependant
si la communauté historienne réunit, comme j’en suis intimement
persuadé, tous ceux qui tentent d’instituer un lien réfléchi
et informé entre les groupes humains et leur passé, il était
impossible de répertorier l’ensemble des historiens français et
francophones, des dizaines de volumes n’y auraient pas suffi. Il a donc fallu
effectuer un tri sévère et je reste naturellement convaincu que,
malgré le choix, subjectif j’en conviens volontiers, de 348 noms, de
nombreuses et graves lacunes altèrent une telle entreprise. Pour parvenir
à cette sélection draconienne, j’ai privilégié deux
critères complémentaires: l’importance d’une œuvre écrite
– plus rarement orale dans le cas de ce que Jean-François Sirinelli appelle
un «maître éveilleur de conscience» – qui s’impose
à ses contemporains par l’ambition de son projet, l’originalité
de sa démarche, la rigueur de sa méthode, l’audace de ses conclusions,
voire aussi, nous l’avons déjà signalé, par ses qualités
littéraires. Le second critère renvoie au rayonnement national
et international de travaux dont l’influence se traduit par l’ampleur des tirages
de ventes, le nombre élevé de rééditions et de traductions,
l’existence parfois d’un centre d’études portant le nom de l’auteur,
comme c’est le cas par exemple pour Fernand Braudel aux États-Unis.
En
vertu de ces critères de qualité scientifique et littéraire,
on retrouvera donc dans le Dictionnaire la plupart des classiques de la culture
française, dont voici un échantillon non exhaustif: le Siècle
de Louis XIV de Voltaire; les Récits des temps mérovingiens d’Augustin
Thierry; l’Histoire de France de Michelet; l’Ancien Régime et la Révolution
de Tocqueville; la Cité antique de Fustel de Coulanges; la Méditerranée
de Fernand Braudel; Saint Bernard et l’art cistercien de Georges Duby.
J’ai
complété la sélection des plus éminents représentants
de l’historiographie classique et contemporaine par un choix de figures de proue
de la recherche en sciences humaines et sociales au XXe siècle, comme
Raymond Aron, Georges Dumézil, Michel Foucault, Maxime Leroy, dont les
réflexions épistémologiques ont constitué, pour
les historiens, une solide armature conceptuelle et exercé, sur leurs
travaux, une profonde influence méthodologique.
Cependant, attentif
aux leçons de Charles-Olivier Carbonell, je ne voulais surtout pas restreindre
cette entreprise à la seule recension «des chefs-d’œuvre et des
génies» (L’Historiographie, p. 3). En effet limiter la portée
du Dictionnaire à cette seule orientation élitiste risquait notamment
de marginaliser une autre facette, plus ingrate mais indispensable et indis-cutable,
du métier d’historien entendu au sens large, qui renvoie à l’accès
fondamental aux sources. En raison de ma formation chartiste, j’ai en effet
considéré qu’étaient historiens non seulement celles et
ceux qui, appartenant à la corporation universitaire, composent des livres
d’histoire sérieusement documentés, d’esprit critique et problématique,
mais aussi celles et ceux qui, relevant de la confrérie des érudits,
favorisent, par des travaux peu gratifiants, notamment la rédaction d’inventaires
de sources (d’archives, de bibliothèques, de musées), la communication
aux chercheurs de documents sans lesquels il ne peut y avoir de travail scientifique
digne de ce nom. Dans cette perspective plurielle, apparaissent ainsi volontairement
des noms de chartistes fort peu connus du grand public, voire même des
spécialistes eux-mêmes: ceux par exemple de Brutails, modèle
des archivistes départe-mentaux qui s’investirent au XXe siècle
dans la protection et la conservation du patrimoine local, de René Gandilhon,
infatigable promoteur des sociétés savantes de province aux curiosités
illimitées (y compris la bouse de vache!), et de Françoise Zehnacker
qui par ses catalogues d’incunables d’Alsace a accompli un travail scientifique
exemplaire qui méritait d’être ainsi publiquement reconnu.
Il
va de soi qu’en agissant ainsi, je n’entends nullement mettre sur un même
plan de probes artisans (parmi lesquels je me range) et de brillants universitaires,
perçus au XIXe siècle comme des prophètes de l’âge
romantique (Michelet) et, au XXe siècle, comme des maîtres de la
culture française (Fernand Braudel et Georges Duby), reçus sous
la coupole de l’Académie française. Je rappelle seulement que
la communauté historienne ressemble à mes yeux à un corps
de métier ouvert, qui associe délibérément, pour
mieux défricher et mettre en valeur son territoire, de solides bûcherons
et de savants jardiniers, ou encore – si l’on me permet de filer la métaphore
sportive – à une équipe de rugby à quinze du mythique Temps
des Boni (Denis Lalanne), où se retrouvaient ensemble tous les gabarits
physiques et toutes les compétences techniques: elle rassemblait idéalement
deux catégories de joueurs très différents et parfaitement
complémentaires, les avants, souvent qualifiés de déménageurs
de piano, en raison de leur carrure athlétique, et de frêles arrières,
qui, par leur génie de l’attaque et leur imagination créatrice,
étaient des virtuoses du piano déplacé par d’autres, des
Mousquetaires de l’ovale. A l’image de ce groupe sportif idéal, le Dictionnaire
s’efforce donc d’être représentatif de toutes les manières
d’écrire l’histoire, depuis les plus ingrates jusqu’aux plus valorisantes,
d’être équitable pour tous, en réservant une place non seulement
aux plus illustres intellectuels, mais aussi aux plus laborieux et modestes
savants, et surtout de ménager aux historiennes un espace à la
mesure de leur immense talent.
Dans le cas des femmes, leur représentation
ici est-elle juste? A l’énoncé brutal des chiffres (37 historiennes
valorisées sur 348 auteurs retenus), la réponse est négative:
elles constituent à peine dix pour cent du corpus global des historiens
étudiés, ce qui est notoirement insuffisant au regard de leur
influence dans la recherche historique aujourd’hui. Certes, si j’avais voulu
adopter les critères «politiquement corrects» de la discri-mination
positive à l’américaine, j’aurais pu artificiellement gonfler
leur place en leur réservant des quotas: pour y parvenir, il suffisait
d’intégrer deux catégories d’auteurs où les femmes ont
été, au XIXe siècle, sur-représentées, les
mémorialistes et les écrivains pour la jeunesse. Dans le premier
cas, j’ai retenu la proposition pertinente de Jérôme Grondeux de
consacrer une notice à la comtesse de Boigne, dont le regard sur son
temps est d’une qualité exceptionnelle, mais je persiste à penser
que la plupart des mémorialistes (hommes ou femmes du reste) ne sont
pas de véritables historiens, mais des témoins privilégiés,
qui laissent un matériau brut (souvent superbe sur le plan littéraire)
sur l’époque dont ils furent les contemporains.
Dans le second cas,
j’aurais pu facilement intégrer dans la grande armée des historiens
une cohorte féminine d’auteurs pour la jeunesse: Joséphine de
Gaulle, la grand-mère du général, Eudoxie Dupuis, Mme Barbé,
Blanche de Besserve, Mathilde Bourbon, Mme Tastu, etc. Or, je ne l’ai pas fait
pour deux raisons majeures: ces notices existent déjà dans mon
Répertoire des auteurs de manuels scolaires et il me semblait inutile
de les répéter. D’autre part et surtout, l’œuvre de Joséphine
de Gaulle et de ses consœurs relève non de la science historique, mais
de l’édification morale et religieuse saint-sulpicienne, situation qui
risquait de donner du travail des historiennes au XIXe siècle une image
particulièrement mièvre. J’ai donc refusé cet artifice
dévalorisant pour les femmes.
La trop faible place réservée
aux femmes dans le présent Dictionnaire résulte avant tout de
raisons historiques précises, l’injuste exclusion des femmes de l’enseignement
supérieur et de la recherche au XIXe siècle et dans la première
moitié du XXe siècle, et de leur accession tardive aux chaires
de l’Université, aux laboratoires du CNRS et aux séminaires de
l’École pratique des hautes Études. En Belgique, Claire Préaux
devient assistante à l’Université libre de Bruxelles en 1934 et
professeur en 1944; un peu plus tard en France, Raymonde Foreville et Émilienne
Demougeot sont probablement les premières historiennes professeurs des
Universités. Sur le plan des responsabilités administratives exercées
dans des centres de la recherche scientifique, elles ont été sans
doute précédées par Jeanne Vielliard (1894-1979), première
au concours d’entrée de l’École des chartes en 1920, première
au classement de sortie, et première femme membre de la prestigieuse
École française de Rome en 1924. Jeanne Vielliard fut aussi, dès
1940, nommée directrice de l’Institut de recherche et d’histoire des
textes. Elle est, à un an près, l’exacte contemporaine de
Lili Boulanger (1893-1918), première femme à décrocher,
en 1913, le premier grand prix de Rome… Fatalement le Dictionnaire ne peut qu’enregistrer
cette situation défavorable longtemps assignée aux femmes dans
l’enseignement supérieur, heureusement appelée dans un proche
avenir à disparaître.
Les problèmes rencontrés dans la construction du Dictionnaire
ne se limitent pas à la question, pour ainsi dire verticale, de la hiérarchisation
des différentes manières de produire et d’écrire de l’histoire
ainsi qu’aux relations longtemps inégalitaires entre hommes et femmes
au sein de la communauté historienne. Ils touchent également,
sur un plan que l’on pourrait qualifier cette fois d’horizontal, à l’économie
générale du temps de l’histoire. Cet ouvrage qui s’inscrit nécessairement
dans la très longue durée du Temps de l’histoire (Philippe Ariès)
devait en effet respecter deux équilibres fragiles: éviter en
premier lieu de privilégier la période contemporaine au détriment
du Moyen Âge et de l’époque moderne en présentant notre
siècle comme la terre promise de la recherche historique. Or, les nombreuses
notices consacrées aux chroniqueurs du Moyen Âge, aux humanistes
de la Renaissance et aux philosophes des Lumières rappellent sans ambiguïté
qu’il existe, dans le temps long des sociétés occidentales, plusieurs
façons d’écrire et de faire de l’histoire qu’il convient, sous
peine de succomber au péché d’anachronisme, de replacer dans leur
environnement historique. De même, la présence des savants réputés
de l’Ancien Régime confirme avec éclat tout ce que le métier
d’historien doit encore aujourd’hui à la méthode scientifique
forgée par les Bollandistes et les bénédictins érudits
de la congrégation de Saint Maur à l’âge classique, dette
du reste reconnue par Marc Bloch lui-même dans son Apologie pour l’histoire…
Il fallait d’autre part tenir compte, dans l’organisation du travail universitaire,
du découpage arbitraire opéré, dans la première
moitié du XIXe siècle, en quatre séquences académiques,
Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes, époque contemporaine,
périodisation complétée, à la fin du XXe siècle,
par l’invention de la notion de Temps présent. Là encore le Dictionnaire
se doit de refléter aussi équitablement que possible cette institutionnalisation
administrative et politique de la connaissance historique en accordant une importance
équivalente aux différents représentants de ces périodes…
De
manière plus générale ce Répertoire biographique
ne constitue en aucun cas un Panthéon élevé à la
gloire des historiens disparus – au fronton duquel serait gravée cette
pompeuse devise: «Aux historiens, la Science reconnaissante» – dépeints
en Immortels; un mausolée de marbre où les lecteurs seraient invités
à vénérer des personnalités idéalisées
et couronnées de lauriers. Le Dictionnaire des historiens n’est pas une
réactualisation de la Morale en action de Laurent-Pierre Bérenger
(1749-1822), diffusée sans interruption de 1783 à 1900 environ!
Certes on y relève nombre de figures qui s’imposent autant par leur comportement
courageux, voire héroïque, que par leur œuvre scientifique: Arthur
Giry, Paul Meyer et Paul Viollet, paléographes rigoureux, qui mettent
en pièces les falsifications des nationalistes lors de l’affaire Dreyfus;
Lucie Varga, juive autrichienne chassée de son pays par les nazis, qui
meurt en 1941 dans la solitude à Toulouse sans avoir eu le temps d’accomplir
son œuvre; Marc Bloch, résistant exemplaire fusillé par les Allemands
en 1944 et son élève André Déléage, tué
au combat en décembre 1944 à Luxembourg; Henri Maspero et Robert
Fawtier déportés pour faits de résistance, par exemple.
Malheureusement, pour une poignée de héros, on relève davantage
d’historiens qui, malgré leur intelligence, n’ont guère brillé,
au XXe siècle, par leur lucidité politique.
Cependant, ce qui
importe ici, ce n’est ni d’instruire un procès en canonisation de certains
auteurs, ni de diaboliser rétrospectivement des égarés,
encore moins de désigner des suspects à la vindicte de la postérité.
Du reste le réquisitoire n’est pas la procédure ordinaire en usage
dans cette maison commune, ce Parlement des chercheurs, cette Bourse des idées,
cette auberge espagnole conviviale, accueillante à tous ceux qui apportent
leur savoir pour le partager fraternellement que représente à
mes yeux le Dictionnaire des historiens.
Le but que j’ai poursuivi, qui était
déjà celui du professeur Carbonell, est plus simplement de désacraliser
l’historien en déposant sa toge magistrale au vestiaire, de remettre
sa carrière en situation, en perspective historique et de rappeler avec
une infinie modestie et sans élever la voix que les œuvres les plus réputées
sont souvent conditionnées par les passions politiques et religieuses
de leur temps. Sans remonter aux guerres de religion, citons, pour le XIXe siècle,
la vaste fresque des Moines d’Occident de Montalembert, livre de combat politique
romantique, dont l’objectif était de légitimer ouvertement la
réintégration des ordres religieux dans une société
en voie de sécularisation. Dans l’autre camp, Napoléon Peyrat
exhume le souvenir des cathares et célèbre la mémoire des
camisards pour mieux accabler rétrospectivement l’Église catholique.
La Jeanne Darc, robuste fille du peuple au franc-parler démocratique
campée par le libre-penseur Quicherat est une parente très éloignée
de la Jeanne d’Arc, dont l’épopée est psalmodiée sur un
air de cantique par le catholique Henri Wallon! Alfred Rambaud, chef de cabinet
de Jules Ferry, «le Tonkinois», légitime par ses travaux
scientifiques l’œuvre coloniale de la Troisième République dont
il est un des caciques. Dans un tout autre registre, Ernest Renan, Charles Guignebert
et Henri-Irénée Marrou, universitaires distingués, proposent
des premiers temps du Christianisme des interprétations pour le moins
radicalement divergentes, c’est un euphé-misme, qui illustrent, voire
résument peut-être les irréductibles passions religieuses
françaises contemporaines?…
Au XXe siècle, on relève, autour
de Jacques Bainville et de Pierre Gaxotte, chefs de file de l’Action française,
une école «capétienne», dont les livres élégants
et classiques réhabilitent avec panache l’Ancien Régime monarchique
et vouent la Révolution aux gémonies, tandis que, par une sorte
d’effet symétrique, les historiens communistes et leurs compagnons de
route perçoivent longtemps dans la Révolution de l’An II les prémices
de «cette grande lueur à l’est», décrivent en Robespierre
le précurseur génial de Lénine et de Staline, dressent
une filiation directe entre Jacobins et Bolcheviks…
Il existe également
une tradition française (une exception culturelle?) qui consiste à
rehausser, à l’époque contemporaine, une carrière politique
par l’éclat de l’écriture de l’histoire, tendance illustrée,
au XIXe siècle par Thiers, Guizot, Lamartine, Emile Ollivier et, prolongée,
au XXe siècle, par Edgar Faure, qui furent tous ministres et chefs de
gouvernement. D’autre part, nombre d’historiens, sans occuper des postes de
responsabilité aussi prestigieux, furent néanmoins de zélés
militants, engagés corps et âme dans les luttes politiques et religieuses
de leur temps, comme Jean Jaurès, Albert Thomas, Jean Guiraud, Albert
Soboul, Jean Bouvier, Annie Kriegel, etc.
Précisément pour sortir
de ces stériles affrontements de mémoire franco-français,
le chantier du Dictionnaire a délibérément mis le cap sur
le grand large de la francophonie. Or, on retrouvera ici non seulement les territoires
classiques de la langue et de la culture françaises – la Belgique, la
Suisse, le Québec – mais aussi des foyers plus inattendus de l’Europe
centrale et orientale: on découvrira ainsi le versant historique de l’œuvre française du comte polonais Potocki,
surtout connu aujourd’hui pour son merveilleux Manuscrit trouvé à
Saragosse; Inna Lubimenko et Myrrha Lot-Borodine sont de subtiles représentantes
d’une historiographie russe de langue française. Sans oublier le stimulant
domaine germanique de la francophonie illustré ici par Lucie Varga et
Bernhard Blumenkranz.
Pour rendre compte de la carrière et de la production
de la communauté historienne d’hier et d’avant-hier, j’ai fait appel
aux membres de la communauté historienne d’aujourd’hui en privilégiant,
chaque fois que cela était possible, ses meilleurs spécialistes,
choisis parmi les jeunes les plus prometteurs. J’ai également procédé
à une sorte d’amalgame systématique entre les membres de l’Université,
les chercheurs du CNRS et de l’École pratique des hautes études,
et les conservateurs en poste dans les archives, les bibliothèques issus
pour la plupart de l’École des Chartes. Les soixante et onze collaborateurs
rassemblés ici témoignent à leur manière complémentaire
de la vitalité de l’École historique française et francophone.
Dans
la perspective plurielle adoptée ici – ouverture aux sciences humaines
et sociales ; à «toutes les familles spirituelles de la France»;
aux patrons du monde universitaire comme aux grands professionnels des archives,
des bibliothèques et des musées; aux horizons lointains de la
francophonie, etc. – le Dictionnaire ne se contente pas d’inventorier des ouvrages
de premier plan et de retracer des itinéraires emblématiques,
il représente lui-même l’œuvre commune d’auteurs de chair et de
sang et le produit d’une histoire vivante, voire brûlante. Il n’existerait
probablement pas sans cette profonde exigence de mémoire qu’exprime notre
société depuis l’effondrement des utopies révolutionnaires
et qu’éclaire Paul Ricœur dans La mémoire, l’histoire et l’oubli
(Seuil, 2000). En ce sens, et à son modeste niveau, il s’efforce de prolonger
la grande entreprise des Lieux de mémoire conduite par Pierre Nora chez
Gallimard de 1984 à 1993, sans laquelle il n’existerait probablement
pas. Il constitue aussi, à sa manière, la réponse à
cette volonté légitime de travail de mémoire, qui s’efforce
de dresser un bilan problématique de notre culture au moment où
nous sortons à peine d’un XXe siècle à jamais meurtri par
de terrifiants phénomènes totalitaires et où nous basculons
dans le troisième millénaire.
Bilan, ce mot de la comptabilité
n’est pas pour me déplaire, à condition de préciser aussitôt
que cet inventaire critique demeurera délibérément en permanence
inachevé, en pointillé, dépourvu de tout point final, toujours
sans clôture. Contrairement à l’abbé de Vertot, qui, selon
une légende célèbre rappelée ici même par
Jean Marie Goulemot, aurait péremptoirement répondu à ceux
qui lui apportaient de nouveaux documents sur le siège de Rhodes par
les chevaliers de Malte, dont il venait de terminer le récit –
«Mon siège est fait !» – j’espère que le Dictionnaire
des historiens ne sera jamais réellement «fait», terminé,
mais qu’il restera toujours en chantier, ouvert sur un passé sans limites
et sans rivages, qu’il proposera toujours une perpétuelle et vivante
quête du Temps perdu et retrouvé.
Christian Amalvi