Couverture

Natalie PETITEAU, Lendemains d'Empire. Les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle

 

format 15,5x24 cm, 400 pages, ISBN 2-910828-29-8, 22 euros
© Boutique de l'Histoire éditions, 2003

Introduction

Conclusion

Table des matières

Les légendes nationales font une large part aux soldats de Napoléon, des grognards aux Marie-Louise en passant par la garde de Waterloo ou par les maréchaux hauts en couleurs. Mais si l'attention s'est souvent portée sur leurs exploits, sur leurs destinées exceptionnelles ou sur leurs talents de propagandistes, la masse des hommes de troupe qui passèrent quelques années dans les armées, avant de revenir dans la vie civile pour le reste de leur existence, est restée dans l'ombre. Ce livre tente de reconstituer les destins de ces anonymes. Comment ont-ils vécu les combats, quelle a été leur expérience de la guerre, qu'ont-ils pu en retenir? Mais leur histoire ne s'arrête pas en 1815. Comprendre leur devenir après la guerre révèle l'importance des années 1800-1815 pour toute l'histoire du XIXe siècle: la conscription a brassé des milliers d'individus, dont les attitudes politiques, les trajectoires sociales ou encore les choix culturels ont marqué le siècle.
En croisant de multiples sources, lettres, mémoires, enquêtes, listes d'invalides ou de décorés, archives judiciaires ou notariées, ce livre explore les modalités du passage de la vie militaire à la vie civile en montrant quelles ont été les réalités humaines cachées derrière tous les clichés de la légende napoléonienne. Paradoxalement, ces hommes, aux origines et aux expériences disparates, souvent décriés dans les années 1820, se retrouvent peu à peu réunis dans une communauté de fait devant l'opinion du pays, indépendamment de leurs réussites sociales ou de leurs échecs. C'est donc l'histoire de la constitution d'un groupe essentiel de la France contemporaine qui est proposée ici.

L'auteur : Natalie Petiteau, après avoir été maître de conférences à l'Université d'Avignon, est aujourd'hui professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Poitiers. Elle a notamment publié Élites et mobilités: la noblesse d'Empire au XIXe siècle, La Boutique de l'Histoire, 1997, et Napoléon, de la mythologie à l'histoire, Le Seuil, 1999.

 

 

Introduction

 

Si les historiens du XXe siècle ont largement pris en compte l'impact de la Première Guerre mondiale et le rôle des anciens combattants de ces quatre années terribles, les études sur le XIXe siècle ont presque totalement laissé dans l'ombre les conséquences humaines de ces années sans pareilles qu'ont été celles des guerres de l'Empire. Années sans pareilles, en effet, car elles mettent en oeuvre à plein régime la loi Jourdan de 1798 établissant la conscription, années sans pareilles parce que ces conscrits ont combattu jusqu'aux extrémités de l'Europe continentale, années sans pareilles parce qu'elles sont politiquement, socialement et culturellement fondatrices du contemporain, expérimentant constitutions et individualisme post-révolutionnaire, tout en laissant éclore les premiers traits du romantisme.
De ces temps spécifiques, les combattants les plus modestes des armées impériales, des sans-grade aux officiers subalternes, ont été des acteurs qui méritent particulièrement l'attention: car ils ont été les instruments essentiels de la conquête de l'Europe, en appartenant à une armée différente des autres, conduite par un chef charismatique, si du moins l'on suit ce qui a été habituellement écrit. Par ailleurs, plus que d'autres sujets de l'Empire, ils ont été concernés par la modernité de l'organisation d'un État centralisé, tandis que leur seul rôle militaire a suffi à leur imposer une découverte d'espaces jusqu'alors inconnus de la plupart d'entre eux. Ils entrent donc, en 1815, dans ce que l'on appelle habituellement l'ère contemporaine, riches d'une expérience souvent douloureuse mais à nulle autre semblable: aux souvenirs des combats dans des guerres d'une inédite «brutalisation», s'ajoute sans doute en eux la mémoire des heures que la propagande a immortalisées sous le sceau de la gloire, mais aussi de la rencontre avec une réalité nationale qu'ils n'avaient peut-être guère eu l'occasion de percevoir dans les cellules communautaires auxquelles leur vie antérieure les avaient habitués. De gré ou de force, ils ont été mêlés à une formidable aventure politico-militaire à l'issue de laquelle ils sont renvoyés à l'anonymat d'une vie civile dans laquelle ils demeurent, pourtant, porteurs de leur passé.
Pour saisir la portée de l'Empire sur l'ensemble du XIXe siècle, l'historien trouve en ces hommes un observatoire privilégié de l'impact de ces années fondatrices de la France contemporaine. Tenter de reconstituer leur destin devrait permettre de suivre les voies de diffusion des différentes images de l'Empire; cela devrait également offrir l'opportunité de comprendre les modalités du passage de la vie militaire à la vie civile, d'observer, donc, les reconversions, mais aussi l'attitude des autorités face à ces hommes qui ont servi la patrie mais qui n'ont pas forcément droit à la reconnaissance des années données pour des guerres dénoncées après 1815. Tenter de donner une cohérence aux bribes de ces vies auxquelles les sources donnent accès, c'est avancer dans la connaissance de ce que les années impériales ont induit dans l'existence de nombre de foyers français, de ce que les souvenirs de l'Empire ont introduit dans la vie des villages ou des cités, de ce que les premiers combats de masse ont laissé de séquelles dans le quotidien d'hommes qui n'avaient pas choisi la guerre pour métier.

Une légende forte et disparate
Mais ce qui domine à propos des vétérans de l'Empire, ce sont avant tout les images de la légende qui ont fait de ceux qui étaient nommés «les vieux débris de la Grande armée» - seule terminologie consacrée - des personnages de mythologie fortement typés. Mythe du vétéran ne vivant que par et pour les souvenirs de ses campagnes, nourrissant pour Napoléon un culte fervent et préparant à son profit, ou à celui de sa dynastie, de rocambolesques complots. Du reste, la mythologie du soldat pourrait bien avoir été initialement forgée par ce propagandiste hors pair qu'était Napoléon lui-même. Alan Forrest a en effet montré comment des représentations particulières du soldat et de la vie militaire ont été imposées à l'opinion publique par la propagande napoléonienne: Napoléon a élaboré une image populaire de ses armées et de ses soldats pour la postérité, se plaisant à les montrer d'une nature généreuse et loyale, avec un sens remarquable de l'honneur militaire et une réelle dévotion pour la France. Mais les sources de la légende des vétérans les montrent plus encore prêts au service de Napoléon qu'à celui de la patrie. Même Chateaubriand a contribué à la construction de cette image: «Le soldat seul mourut pour Napoléon avec une sincérité admirable». Toutefois, en 1852, la pièce Le porte-drapeau d'Austerlitz rétablit l'image d'un soldat combattant pour la France tout autant que pour l'empereur. Lorsque le personnage de La Balafre se remémore la bataille de Waterloo, il montre comment la légende diffusée à l'heure où se prépare la restauration impériale joue de nouveau, comme sous le Premier Empire, de la confusion entre le service de la nation et celui de l'empereur: «à cette grande bataille, à cet immense désastre... oh! si la trahison n'avait pas veillé, nous aurions vaincu, nous aurions sauvé l'Empereur, la France». Et cette image domine encore lors de la remise des médailles de Sainte-Hélène en 1858:

Vénérables débris d'un empire héroïque
Qui fit longtemps trembler les peuples et les rois,
Souffrez que de ces vers l'hommage sympathique
Se mêle aux doux accents d'une éloquente voix.
A l'arbitre éternel des trônes de la terre,
Vous venez, devant lui courbant vos nobles fronts,
D'adresser, plein de foi, votre ardente prière
Pour l'auguste vengeur de vos sanglants affronts,
Pour votre souverain dont la main glorieuse
A rendu leur prestige à nos drapeaux vainqueurs
Naguère en secouant la poussière honteuse
Qui ternissait encor leurs splendides couleurs.
[.]
A l'hiver de la vie, à travers tant d'orages
Vous voilà parvenus, magnanimes soldats
Et nul de vous, proscrit ou saturé d'outrages,
De ses convictions, n'a dévié d'un pas.
Portez donc fièrement la digne récompense
Dont même plus d'un roi s'honore en ce moment.
Plus tard vos fils diront: «ce prix de la vaillance
De mon illustre aïeul paya le dévouement.
A la France on le vit consacrer son épée,
Au temps de ses succès comme de ses revers.
Il fut un acteur de la Grande Epopée,
Dont la gloire, vingt ans, étonna l'Univers». 

Mais au delà de ce respect pour la patrie et pour les couleurs nationales, indice du rôle de l'image du vétéran dans la construction de l'identité nationale, persiste celle du vieux soldat témoignant d'une fidélité à toute épreuve à l'endroit de Napoléon: Balzac l'a amplement mise en scène dans Le médecin de campagne en campant les personnages de Goguelat et de Genestas. Et en 1852, la pièce intitulée Une petite-fille de la Grande armée témoigne de la postérité de tels portraits avec les personnages du général Redon et du sergent Valentin, pièce qui diffuse également l'idée selon laquelle ces fidèles vétérans étaient prêts à comploter en faveur du retour de Napoléon.
Les chansons populaires ont par ailleurs contribué à construire l'image de ces vétérans se plaisant à une remémoration des heures de gloire sur les champs de bataille, tels ces Souvenirs d'un vieux militaire écrits par Émile Debraux en 1817:

Te souviens-tu de ces jours trop rapides,
Où le Français acquit tant de renom ?
Te souviens-tu que, sur les Pyramides,
Chacun de nous osa graver son nom ?
Malgré les vents, malgré la terre et l'onde,
On vit flotter, après l'avoir vaincu,
Notre étendard sur le berceau du monde.
Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu ? [.].

Les regrets de la gloire semblent animer en permanence les vétérans: la pièce intitulée Le porte-drapeau d'Austerlitz en témoigne lorsque le choeur entame ce refrain:

Nous les vieux débris de l'Empire,
Réunissons-nous aujourd'hui ;
Qu'en ce moment il nous inspire
Des voux qui soient dignes de lui.        
L'Empereur      
Fut vainqueur   
Sur la terre et sur l'onde,     
Je le vois, je le vois
Quand il nous guidait autrefois,
Nous étions les maîtres du monde
En obéissant à ses lois.

Le corpus des chansons de Béranger conserve quant à lui l'image de ces vieux soldats vivant dans l'espoir du retour de l'empereur:

Mais dans Paris, parmi le peuple en fête,
J'ai cru le voir, je l'ai vu, c'était lui.
De la colonne, il contemplait le faîte,
Ému, troublé, je cours, il avait fui.
Reconnaissant un vieux compagnon d'armes,
Si de ma joie, il a craint le transport,
Pour se cacher, ma joie avait des larmes,
N'est-il pas vrai, mon Dieu, qu'il n'est pas mort?.

Toutefois, cette mythologie montre également des vétérans en proie à la misère matérielle et morale. Il en est ainsi dans Le vieux drapeau de Béranger:

Il est caché sous l'humble paille
Où je dors pauvre et mutilé,
Lui qui, sûr de vaincre, a volé
Vingt ans de bataille en bataille!
Chargé de lauriers et de fleurs,
Il brilla sur l'Europe entière.Quand secourai-je la poussière, etc...

Quant au héros du porte-drapeau d'Austerlitz, il ne survit que grâce au secours pécuniaire d'un médecin bienveillant, tentant de surcroît de le guérir de la folie dans laquelle il a sombré au lendemain de Waterloo. Ces lignes ne taisent pas, du reste, l'horreur des combats: le récit de Waterloo montre La Balafre luttant seul sur un terrain jonché de cadavres, tandis que son surnom traduit bien sûr les séquelles de la bataille, «ces deux sillons tracés sur ma figure par la charrue anglaise». Or, à suivre La Rabouilleuse, cette misère aurait conduit certains vétérans à se comporter comme des soudards et à se transformer en canaille de haut vol: joueur, coureur, Philippe Bridau, ancien de la campagne de Russie et de Waterloo, ruine sa famille et fait mourir sa mère. Quant à Maxence Gilet, à Issoudun, son genre de vie en fait un réprouvé pour presque toute la ville. En revanche, le mythe du soldat-laboureur met en scène un vétéran désireux, en dépit de sa fierté de la gloire conquise sur les champs de bataille, de retrouver une existence paisible dans le retour à la vie agraire. Reste la figure de La Ramée, mis en scène notamment par les images d'Épinal, qui montre surtout que le vétéran est un homme ayant acquis une certaine instruction à l'armée, riche, de plus, de sa connaissance de contrées lointaines mais impuissant à rompre avec les habitudes de la vie militaire; cependant il est en même temps vu comme un paresseux choisissant de vivre de la charité publique, tout en se faisant parfois sorcier ou guérisseur, incapable, toutefois, de se marier et de fonder une famille. Ainsi, littérature et chansons laissent de l'ancien soldat une image contrastée. Gérard de Puymège l'a par ailleurs confrontée à celle du soldat Chauvin qui n'est, lui, qu'un jeune blanc-bec plutôt froussard, mais initié à la vie militaire sous la houlette des prestigieux grognards dont l'image mythologique la plus percutante est sans doute celle du Flambeau d'Edmond Rostand. Cette oeuvre montre comment, à la fin du XIXe siècle, ce qui reste des vétérans est avant tout le souvenir d'hommes dévoués corps et âmes à la cause impériale
.En 1899, Jules Garsou affirme d'ailleurs que «les plus actifs créateurs de la Légende furent, sans conteste, les vieux soldats [...] Nouveaux rhapsodes, ils contèrent, dans les veillées, d'innombrables fragments d'une épopée grandiose et exaltèrent, jusqu'à la déification, la personnalité de leur ancien chef». Le grand responsable de la légende napoléonienne serait donc bien le vétéran de la Grande armée. En 1931, Jules Dechamps soutient à son tour que la légende serait née d'elle-même, dans l'amour des humbles pour Napoléon, et avant même l'apparition de la littérature apologétique et des écrits de Sainte-Hélène. Selon lui, les soldats rentrés dans leurs foyers auraient joué un rôle fondamental dans la naissance d'un véritable culte populaire: «les soldats de Napoléon n'avaient-ils pas foi en lui comme dans un être surhumain? Ce qu'ils sentaient obscurément, ce qu'à la veillée des narrateurs s'employaient à rendre, les poètes n'ont eu qu'à l'exprimer avec un souffle plus puissant: la légende de Napoléon n'est pas le fruit d'une invention individuelle». En 1960, Jean Lucas-Dubreton reprend lui aussi cette thèse et présente un soldat revenu à la vie civile mais gardant «un souvenir vivace des persécutions subies dans son propre pays après Waterloo; il y puisera un attachement plus profond à l'empereur» et, par ses récits, bâtira la légende à la façon d'une chanson de geste. Il semblerait donc qu'à partir de 1815, chaque village de France ait compté au moins un vétéran s'employant à entretenir, dans l'âme de ses concitoyens, le culte d'un souverain paré de toutes les vertus: «c'est par les survivants de la Grande armée que le peuple - en Belgique presque autant qu'en France - fut élevé dans le culte bonapartiste», affirme encore Jules Garsou.
Il est vrai que le livre de raison du tisserand Claude Vilain, ex-sergent major, semble montrer «à quel point le peuple vit de l'Empire» puisque se trouvent consignées dans ces modestes pages nombre d'anecdotes légendaires montrant la bonté de Napoléon. Mais l'auteur d'un tel document ne fait que transcrire ce qu'il a lu par ailleurs: sans doute nourrit-il une réelle nostalgie pour les années impériales, il n'est cependant en aucune façon l'un des inventeurs d'une hypothétique chanson de geste napoléonienne. Et c'est encore sous l'influence de la littérature de théâtre, après être allé voir une pièce militaire au Cirque olympique, qu'un ancien soldat, sous la Monarchie de Juillet, reprend, devant une gravure représentant l'empereur, une tirade entendue sur la scène: «Mon Empereur! Mon grand Empereur! Chapeau bas, frères!». Il semble donc qu'il a existé chez certains une réelle ferveur napoléonienne, mais il faut regretter que la suggestion de Jules Dechamps n'ait pas été suivie d'effet: «on aurait pu faire autrefois ample moisson de récits oraux; il en courait dans tous les villages d'où étaient partis, où étaient revenus les soldats des grandes guerres, dans tous les lieux où étaient passés les uniformes chamarrés. De ces contes vifs et pittoresques narrés à la veillée, on retrouve dans beaucoup de familles un écho bien affaibli. Aujourd'hui il subsiste néanmoins des traditions locales qu'on peut encore essayer d'arracher à l'oubli». Mais ce corpus de témoignages oraux n'a jamais été constitué et l'on ne peut que se fier aux récits des contemporains.

Des hommes tout à la fois célèbres et inconnus
Il reste donc à prendre la mesure de la mythologie pour mieux la dépasser: analyser le destin de tous les obscurs et de tous les sans-grade, c'est tout d'abord s'interroger sur l'impact physiologique et psychologique des guerres de l'Empire. Si des auteurs comme Maurice Genevoix, Henri Barbusse et Roland Dorgelès, Ernst Jünger et Erich-Maria Remarque, ou encore Jean Giono et Louis-Ferdinand Céline ont dit la portée psychologique de la Première Guerre mondiale, ce qu'il en a été pour les jeunes Français partis sous les drapeaux à l'orée du XIXe siècle n'a jamais été écrit de la même façon. L'historien est en fait privé de témoignages semblables à ceux des acteurs du conflit de 1914-1918: Balzac n'a jamais écrit La bataille et il n'était pas, de toutes façons, un acteur des guerres de l'Empire; Fabrice, né sous la plume d'un Henry Beyle qui a certes suivi un temps les armées, ne fait qu'un court passage à Waterloo; quant aux mémoires et aux lettres des soldats de l'Empire, ils sont d'un style bien différent de ce qui a été donné à lire aux lendemains de 1918, d'une sécheresse qui indique que l'outillage culturel de ces modestes combattants est trop succinct, sans doute, pour leur permettre de transcrire avec précision les émotions ressenties, la dureté des souvenirs conservés. Si la bataille des temps de l'Empire n'est pas comparable aux âpres combats des tranchées, elle ne laisse pas pour autant les hommes exempts de séquelles. Et même si ces guerres n'ont rien légué de comparable aux monuments aux morts et aux écrits faisant de la Grande Guerre le paroxysme de la tragédie guerrière, elles ont imprimé dans la mémoire de leurs acteurs ou des familles endeuillées d'indicibles blessures qui ont été le lot de tous les silencieux de ces générations ayant fait rêver les romantiques. Pour ceux qui ont fait l'expérience douloureuse de la violence de guerre, la question même de retour au foyer ne pose-t-elle pas avant tout celle de la façon dont ces hommes ont assumé une histoire individuelle passant par les atrocités des champs de bataille?
Cette génération de la guerre n'a-t-elle donc pas été, bien plus gravement que celle, postérieure, des romantiques, une génération perdue? Quelle place la société post-révolutionnaire, réputée individualiste, a-t-elle faite à ceux qui, enrôlés dès leurs vingt ans, et parfois même avant, ont été souvent privés de l'apprentissage d'un métier ou de l'occasion de prendre, en temps voulu, la succession d'un père à la tête d'une exploitation agricole? Quel rang a-t-elle réservé, à l'heure où l'armée a perdu une part de son prestige, à ceux qui avaient acquis la satisfaction d'un modeste commandement de sous-officier? La société française du premier XIXe siècle, tout en s'adaptant à ce qui, de l'héritage révolutionnaire, est conservé par l'Empire puis par la Restauration, a été mise à l'épreuve d'un phénomène inédit de reconversion qui, sans être massif, n'en a pas moins concerné chaque commune de France, chaque quartier des grandes villes: se trouvent ainsi désignés des lieux d'analyse des forces et des faiblesses du monde contemporain en train de se forger. En 1814 comme en 1815, les sources administratives et militaires évoquent le «retour au foyer» de ces hommes qui, bon gré, mal gré, ont servi la France les armes à la main. Mais que signifie cette expression, au quotidien, dans la trajectoire des individus qui ont été mobilisés? Le fait même que le départ aux armées engendre, par définition, un déracinement, a-t-il induit une tendance à la mobilité géographique plus forte que chez leurs concitoyens?
Pourtant les acteurs les plus nombreux, ceux-là mêmes qui ont nourri les romantiques de rêves de gloire, ceux-là mêmes qui étaient censés exporter la modernité politique française et l'égalitarisme révolutionnaire, disparaissent dans les silences de l'histoire, sitôt éteint le fracas des armes. Les études consacrées au destin des combattants des guerres napoléoniennes sont en effet très rares. Certes, l'histoire des grands noms a souvent été écrite et les biographies des maréchaux ne manquent pas; généraux et colonels ont fait l'objet de dictionnaires fort précis. Mais toute interrogation sur le devenir des officiers subalternes et des sous-officiers ne trouve guère de réponse que dans l'ouvrage que Jean Vidalenc a consacré aux demi-solde; Gustave Schlumberger, sous un titre annonçant une étude des vieux soldats de Napoléon, évoque en fait les seuls officiers; si le destin des hommes de troupe après 1815 est évoqué anciennement dans l'étude de Maurice Bottet sur les frères d'armes de l'Empire français, tandis que le «soldat impérial» de Jean Morvan achève, lui, son existence en 1814, le comte de Sérignan déplore l'oubli dans lequel se trouvent plongés les soldats de l'Empire après 1816, et les grognards dépeints par Marcel Dupont quittent eux aussi la scène après l'ultime défaite napoléonienne. Seules quelques silhouettes de soldats revenus à la vie civile apparaissent rapidement dans les premières ou dernières pages des ouvrages de Jean Lucas-Dubreton et de Georges Blond. Quant à André Zeller, il rappelle avec justesse, mais sans grandes précisions, comment les «soldats perdus» se fondent dans la masse dont ils ne se distinguent que par quelques propos séditieux parfois signalés par les préfets. Et si, en 1979, l'historien anglo-saxon Isser Woloch consacre un ouvrage aux vétérans français, de la Révolution à la Restauration, il n'évoque le destin des soldats après la chute de Napoléon qu'en conclusion, sous un angle institutionnel qui prend surtout en considération, une fois encore, les demi-solde mais aussi les invalides. Finalement, le silence de l'Histoire militaire de la France réalisée sous la direction d'André Corvisier semble révéler le vide historiographique au sujet d'un groupe social demeuré à l'écart des préoccupations des historiens, soucieux, dans la lignée de l'«école» des Annales, de s'éloigner de l'histoire événementielle qui a longtemps réduit l'histoire napoléonienne à une succession de récits de batailles. Les sans-grade n'ont en fait récemment préoccupé que les rares historiens des médaillés de Sainte-Hélène qui ont livré cinq études locales pour les Vosges, les pays rhénans, la Haute-Marne, la Meurthe et la Drôme.
Ainsi, des acteurs majeurs de ces années de transition demeurent dans l'ombre d'une historiographie abusivement fascinée par les grands noms et par les événements saillants. Pourtant, affrontés aux modernités d'une société dans laquelle ils ne sont pas forcément privés des bienfaits de certaines solidarités, les vétérans ne contribuent-ils pas eux-mêmes à introduire dans la France du XIXe siècle des traits caractéristiques du monde contemporain? Le service dans des troupes nourries des discours patriotiques distillés par les Bulletins de la Grande armée n'a-t-il pas contribué à la construction du sentiment de l'identité nationale? Jean-Paul Bertaud a notamment montré comment les vétérans des armées révolutionnaires ont constitué des pépinières, dans chaque village, de militants politiques, affichant dans les maisons communes la liste des camarades morts pour la patrie, érigeant parfois des monuments à leur souvenir, portant dans leur chair les stigmates d'un combat voué à sauver la nation. Si ses travaux ont fait le point sur le sentiment patriotique nourri dans les armées de la Révolution, comme sur le discours patriotique sous l'Empire, il reste à cerner la portée de cet apprentissage politique dans une armée où il n'est plus forcément aisé de comprendre le sens du combat mené: comment être convaincu que l'on défend la patrie lorsque l'on combat à l'extrême sud de l'Espagne ou aux portes de Moscou? Les hésitations de la mythologie, entre fanatisme pour l'empereur et dévouement à la patrie, ne sont-elles pas de précieux indices? Pourtant, tous les soldats de l'Empire ont été nourris des mêmes discours, certains pendant plus de dix ans. Ces hommes qui ont entendu les proclamations de Napoléon aux armées ont ainsi pu être amenés à réfléchir sur le sens des combats: tous ces anonymes ont traversé des heures majeures de l'histoire nationale, mais en quels termes en ont-il eu la conscience? Quelles idées rapportent-ils dans leur quartier ou dans leur village? Examiner leur attitude politique est donc un moyen de saisir les modalités de construction de la nation. Les années de service, quand bien même elles n'ont pas été aussi longues que la légende le laisse croire, ont induit, pour les jeunes Français des débuts de l'ère contemporaine, l'expérience du service de la nation: ils ont sans doute eu l'opportunité, dans les rangs d'une armée qui brasse des hommes d'origines géographiques différentes, d'avoir une nouvelle approche des réalités de la communauté nationale. Examiner le devenir des soldats de l'Empire doit donc conduire à s'interroger sur les éventuels modes d'intériorisation de cette identité dans la France du début du XIXe siècle. Cet examen induit également une observation des processus d'entrée dans le premier siècle de l'ère contemporaine: l'armée n'a-t-elle pas été, pour certains, sinon un lieu d'apprentissage de l'écriture, en tout cas de familiarisation avec la culture écrite, ne serait-ce que dans sa dimension administrative. En définitive, étudier le destin des vétérans de l'Empire apparaît un biais pertinent pour une relecture de l'histoire politique, sociale et culturelle de la France du XIXe siècle.

Des anonymes insaisissables
Reste que, aux silences de la littérature et de l'histoire correspond la difficulté à suivre ces hommes dans les sources. Même pour les anciens combattants de la Première Guerre mondiale, Antoine Prost a souligné qu'ils ne constituent pas un groupe social au même sens que les ouvriers, ils forment tout au plus une génération ou un groupe d'âge: «les anciens combattants n'existent comme tels que dans la mesure où ils le veulent». Or, si les combattants de 1914-1918 se sont très tôt regroupés dans des associations destinées à défendre leurs droits, il n'en a rien été pour les soldats de l'Empire qui se trouvaient de toutes façons confrontés aux lois interdisant de tels regroupements. De ce fait, la notion d'ancien combattant n'existe pas dans la société du premier XIXe siècle. Il est par conséquent fort rare, du moins jusqu'à la délivrance de la médaille de Sainte-Hélène, qu'un vétéran soit identifié comme tel dans une source qui ne renvoie pas directement à son passé militaire. Ainsi, les milliers d'hommes rentrés dans leurs foyers échappent à l'historien, car ils se fondent très vite dans la masse des anonymes des villages ou des cités. Il convient donc d'élaborer une méthode d'investigation permettant de comprendre les voies de la réinsertion de ces hommes dont le destin contient tout de même une part essentielle de l'histoire du XIXe siècle français. Mais une telle démarche n'a d'intérêt que dans la mesure où sont préalablement cernés les cadres de la vie des combats afin de percevoir l'expérience avec laquelle les soldats sont rentrés dans leurs foyers: il faut donc relire tous les témoignages, lettres et mémoires, laissés par ces acteurs, nombre d'entre eux font d'ailleurs actuellement l'objet de rééditions. Alan Forrest vient d'ailleurs d'en livrer une synthèse, mais en mettant l'accent sur la période révolutionnaire plus que sur l'Empire, et en esquivant la délicate question des modalités de traitement de ces sources: ne conviendrait-il pas, en effet, de songer à dresser une typologie quantifiée des thématiques des lettres des soldats, ainsi qu'une analyse précise du vocabulaire employé? Pour l'étude présente, il n'était pas question de s'engager dans une telle voie puisque le sujet initial est l'après 1815. Toutefois, il a paru impossible de faire l'économie de la prise en compte des témoignages sur la façon dont les combats ont été vécus, puisque cela éclaire l'état d'esprit dans lequel ces hommes sont retournés à la vie civile. Ont donc été utilisées les lettres publiées, ainsi qu'un fonds disponible aux archives départementales de Vaucluse, pour dégager les différents thèmes abordés par les hommes des armées impériales dans leur correspondance, afin de cerner ce qu'ont été  ces expériences intérieures singulières
.Au-delà de ces témoignages directs, les archives conservées au Service historique de l'Armée de Terre ont constitué un terrain de recherche privilégié, mais il s'est révélé tellement vaste, entre contrôles de troupes et dossiers de pension, qu'il a fallu opérer des choix6. Des départements échantillons ont été retenus: l'un, le Vaucluse, pour des raisons tenant à ma résidence professionnelle, mais aussi parce qu'il est un département théoriquement épargné par la conscription en raison de son hostilité toujours manifestée à l'Empire; l'autre, le Doubs, parce qu'il appartient inversement à cette France nord-est si prompte à pourvoir les armées. Afin de percevoir les conditions dans lesquelles les jeunes recrues sont parties aux armées puis ont fait leur service, des sondages ont été réalisés dans les registres des contrôles de troupes. Le destin de quelques cohortes d'un régiment d'infanterie de ligne a été étudié: le 52e de ligne a été choisi car il regroupait à la fois des conscrits du Vaucluse et du Doubs. Afin de mieux saisir comment ces hommes ont quitté l'armée, les dossiers de pension, également disponibles au Service historique de l'Armée de Terre, ont été utilisés. Ils constituent une masse gigantesque puisque tous les dossiers de ceux qui ont eu droit à une pension sont conservés, classés par département, du moins pour les pensions fixées avant 18128. Tous les dossiers des Vauclusiens ont été dépouillés en détail, une partie de ceux du Doubs a fait l'objet du même traitement. Mais il convient parallèlement de s'interroger, en utilisant les sources juridiques, sur la réponse apportée par les gouvernements successifs aux attentes éventuelles de ces hommes qui ont donné une partie de leur jeunesse pour la défense de la patrie: cette approche confirme que ces dossiers de pension ne peuvent concerner qu'une minorité des survivants puisque, parmi les simples soldats, seuls ceux qui avaient trente ans de service accomplis ou de très graves blessures pouvaient prétendre à une pension.
Ces sources ne permettent donc en aucune façon d'épuiser la question du destin des soldats puisqu'elles ne concernent qu'une minorité d'entre eux: nombreux sont d'ailleurs les cas de soldats pour lesquels les registres de contrôles de troupes ne comportent pas même toutes les indications qu'ils devraient officiellement fournir. Il en est ainsi de tous ceux qui disparaissent à l'issue d'un combat. Pour quelques-uns, la mention «mort» apporte une relative certitude au chercheur. Mais pour d'autres, le silence de la source ne signifie pas forcément disparition définitive et tel soldat peut réapparaître de façon hasardeuse dans un autre régiment. De surcroît le temps des guerres napoléoniennes connaît encore des Martin Guerre, et Balzac, en campant le personnage du colonel Chabert, a pu songer à des cas réels qui apparaissent dans les archives. Les sources produites par l'armée elle-même ne permettent donc pas une histoire nominative exhaustive d'une cohorte de soldats, et ces lacunes mêmes révèlent combien, en dépit de la volonté impériale de connaître jour par jour les effectifs de chaque régiment, l'armée napoléonienne n'a pas été totalement une armée des temps contemporains. Le désir d'un suivi nominatif de chaque combattant a bien existé sous l'Empire, mais il n'a jamais pu être entièrement satisfait.
De plus, l'historien ne peut se satisfaire de sources ne cernant que les aspects militaires de l'existence d'un individu: les militaires qui ont reçu la Légion d'honneur sont tenus au respect d'une discipline qui les place sous le contrôle de l'Ordre même après qu'ils ont quitté les rangs de l'armée; si bien que les dossiers disciplinaires des membres de la Légion d'honneur ont également été particulièrement utiles. En complément, les demandes de secours formulées par les vétérans, adressées quelquefois à Louis XVIII ou à Charles X, mais plus systématiquement à Louis-Philippe, avant comme après 1830, puis à Napoléon III, constituent une source précieuse: les dossiers conservés département par département dans la série O4 livrent de nombreuses lettres sollicitant une aide ponctuelle ou une pension. Souvent formulées par l'intermédiaire d'un écrivain public en milieu urbain, parfois même, peut-être, par le maire en milieu rural, ces missives livrent parfois de véritables récits de vie qui peuvent être reconstruction a posteriori, mais qui renseignent en tout cas non seulement sur les voies de la réinsertion ou sur les conditions de l'échec de celle-ci, mais aussi sur le processus de constitution d'une mémoire des campagnes napoléoniennes. Mais les demandes de secours incitent également à faire l'analyse des termes dans lesquels sont exprimées les souffrances induites par les conséquences de l'expérience de la guerre. Du reste, les archives des Invalides comme les registres des hôpitaux apportent des renseignements sur les éventuels traumatismes de guerre: y apparaissent en effet les cas de folie ou de suicide. Néanmoins, de telles sources mettent l'accent sur les échecs, réels ou inventés, de la réinsertion. Elles ne concernent que des minorités: après celles qui sont pensionnées, il y a là essentiellement celles qui sont aptes à engager des démarches auprès des autorités. En dépit de leur abondance et de leur richesse qualitative, ces sources laissent donc à l'historien le sentiment que bien des réalités du destin des vétérans lui échappent encore.

Une approche par juxtaposition d'échantillons
Force est alors d'aller dans les villages où, après tout, commence le processus d'incorporation dans les armées. Mais là encore, en dépit du fait que l'ère napoléonienne est productrice, pour la première fois, de listes de conscription systématiques, le chercheur peine souvent à savoir qui, dans telle commune, est réellement parti: les listes de conscription, presque toujours conservées dans les séries R des départements, ne permettent jamais de savoir où finit la liste des conscrits ayant tiré un mauvais numéro et où commence celle des jeunes hommes dispensés de partir dans l'armée active. Des premières approches ont donc été tentées en constituant des corpus à partir d'autres sources: les dossiers des médaillés de Sainte-Hélène, constitués à partir de 1857, ont été exploités qualitativement dans le Doubs et dans le Nord tandis que les recensements de vétérans, menés dès 1850, ont été utilisés, particulièrement en Vaucluse, mais aussi dans le Doubs, y compris en les recoupant avec d'autres sources en plusieurs cantons ruraux. Dans le but de cerner les processus de réinsertion en milieu urbain, où les pratiques de l'histoire sociale fine sont moins aisées qu'à l'échelon plus réduit du village, un recoupement systématique a été opéré entre le corpus des 365 médaillés de Sainte-Hélène avignonnais et le recensement de la population du chef-lieu du Vaucluse de 1856. Il existe cependant un inconvénient majeur à travailler à partir des listes de vétérans établies sous le Second Empire: celles-ci laissent bien évidemment dans l'oubli tous les anciens soldats morts avant 1850.
Toutefois, le Premier Empire a également produit des rôles de contrôle des départs: s'ils sont rarement conservés, ils sont notamment disponibles en Vaucluse, du moins à partir de 1806. Ils offrent une voie d'approche bien plus satisfaisante que les recensements constitués après 1850, puisqu'ils permettent un repérage de la totalité des hommes partis au combat. Il a alors semblé opportun de choisir une commune du Vaucluse où il serait possible de disposer de toutes les sources souhaitables pour travailler sur l'ensemble des conscrits partis aux armées: le village d'Ansouis, dans l'arrondissement d'Apt, au pied du Lubéron, situé, donc, dans la zone du Vaucluse réputée être la plus favorable à l'Empire, est l'une des rares communes du Vaucluse capable d'offrir ce propice terrain d'enquête. Comptant un peu moins d'un millier d'habitants sous l'Empire, elle a fourni un corpus de 74 soldats partis après 1806, nés ou domiciliés à Ansouis. Dès lors, toutes les sources classiques de l'histoire sociale ont été utilisées, les membres survivants du corpus ont été suivis dans les archives de l'enregistrement, du cadastre et de la justice, ils ont été repérés dans les recensements comme dans l'état-civil: en fait, ils ont été traqués systématiquement dans toutes les sources disponibles afin de prendre en compte la quasi totalité des traces qu'ils ont laissées. Reste que l'analyse de la spécificité éventuelle des destins de vétérans demanderait de pouvoir replacer la communauté formée par ces derniers dans un contexte communal précis. Toute histoire du devenir des vétérans appellerait ainsi, préalablement, une monographie villageoise des plus complète, permettant de faire des comparaisons dans les domaines du rapport à la terre, à la famille, à la vie politique, au métier. Il y a là une tentative d'histoire totale au ras du sol, qui va au delà, donc, de la méthode des «études pinagotiques». Tout travail biographique doit en effet préalablement construire les états successifs du champ dans lequel une trajectoire s'est déroulée, «donc l'ensemble des relations objectives qui ont uni l'agent considéré - au moins dans un certain nombre d'états pertinents - à l'ensemble des autres agents engagés dans le même champ et affrontés au même espace des possibles». Mais si cette reconstitution exhaustive des caractères de l'espace des possibles offerts aux vétérans est irréalisable à l'échelon d'une recherche individuelle, il est toutefois possible d'utiliser les connaissances déjà disponibles sur le Vaucluse, mais aussi sur l'arrondissement d'Apt. On pourra aussi reconstituer les structures de la propriété lors de la confection de la première matrice cadastrale.
De toutes façons, toute interprétation de trajectoires individuelles pose aussi le problème des usages de la biographie: l'âge tardif au mariage d'un vétéran doit-il être forcément interprété en fonction de son passé militaire? Son éventuelle mobilité géographique résulte-t-elle forcément de son expérience du service ? Son mariage avec la sour de l'un des ses frères d'armes n'aurait-il pas eu lieu même sans sa mobilisation? L'historien butera toujours sur la reconstitution des motivations des individus laissant peu de traces écrites, hormis celles offertes par les sources publiques. Il faut bien reconnaître que, «quant à la saisie de la singularité individuelle, de la connaissance historique de l'individu, de son monde ou des traces qu'il a laissées, le défi [.] est [.] utopique, tant les zones d'ombres de toute vie sont nombreuses». Mais on doit aussi convenir que ce sont les probabilités qui constituent l'objet de la description, moyennant quoi les biographies individuelles peuvent contribuer au portrait d'un groupe à un moment donné: il s'agit donc de porter son attention tout à la fois sur l'éventail des possibles et sur les sens que peuvent prendre les éventuels écarts à la norme.
Il devient alors légitime de s'engager dans la reconstitution de ces 74 destins, mais il convient aussi de s'interroger sur le sens même d'un travail à l'échelon communal. La recherche initiale de ces 74 militaires a été faite dans les tables de l'enregistrement des successions du canton de la commune d'Ansouis, car cette source a précisément le mérite d'embrasser l'échelle cantonale et non pas seulement communale. Après quoi cette recherche a été complétée par la même investigation dans le canton voisin de Cadenet, qui, avec celui de Pertuis,  constitue  précisément  l'entité  du  pays  d'Aigues:  finalement, seuls 13 membres du corpus n'ont pas pu être retrouvés. Pour autant, il convient de ne pas déduire du silence des sources vauclusiennes sur certains membres du corpus la mort aux armées. D'autres sources prouvent l'installation de vétérans dans des départements éloignés de celui de leur naissance. En tout cas, pour au moins 42 vétérans d'Ansouis, le retour au foyer a bien signifié «retour au pays», à Ansouis même ou dans un village voisin. Les processus de réintégration ainsi observés seront comparés avec ceux qu'il a été possible de mettre en lumière par d'autres approches communales moins approfondies et plus ponctuelles: à Montlebon dans le département du Doubs, à Sault et au Thor, dans le Vaucluse. Mais de tels suivis nominatifs ne peuvent que laisser dans l'ombre les processus de la mobilité à l'échelon national.
Méthodologiquement, celle-ci apparaît au travers de diverses sources face auxquelles il convient également de poser la question de leur traitement. Ainsi, les dossiers des pensionnés du Vaucluse ou la liste des invalides de la succursale d'Avignon permettent d'observer comment un département, à la suite des guerres de l'Empire, a accueilli des vétérans venant de départements voisins, d'autres régions françaises, ou même d'autres pays européens. Il en va de même des procès-verbaux de gendarmerie de la Restauration: dans le Vaucluse, ils font apparaître la présence d'ex-militaires sans passeports, venus parfois de l'autre extrémité de la France. Pour les cas extrêmes, citons encore l'apport des actes de naturalisation de la centaine de militaires souhaitant bénéficier de l'accueil de la succursale des invalides d'Arras. Par ailleurs, des sondages ont été faits dans les registres de la succursale des invalides d'Avignon conservés au Service historique de l'Armée de Terre: les années 1812 et 1820 ont été enregistrées sur base de données. Paris apparaît bien sûr comme un lieu d'accueil privilégié pour les anciens soldats: ils se trouvent entre autres à l'hôtel royal des invalides: ainsi la cohorte des 187 décédés de 1822 a été analysée. Mais on repère aussi des vétérans dans les registres des hôpitaux parisiens. Celui de Bicêtre a été choisi à titre d'échantillon parce qu'il n'accueille que des hommes, parce qu'il est l'un des plus importants hôpitaux parisiens d'alors et parce qu'il est à la fois une prison et un hôpital; les registres d'entrée ont été systématiquement dépouillés de 1814 à 1822, tous les «pensionnaires» identifiés comme «ex-militaire», qui, pour cette période, sont au nombre de 93, ont été recensés, tandis qu'un sondage sur la mobilité géographique d'une cohorte de 100 pensionnaires a permis d'établir des comparaisons. Par ailleurs, à la suite de la destruction des archives de l'hôtel de ville en 1871, les autorités parisiennes renouvellent, en 1872, le recensement des vétérans établis à Paris, offrant ainsi un autre observatoire de l'attraction parisienne, du moins lorsque, dans tel ou tel arrondissement, les lieux de naissance ont été relevés. Enfin, les dossiers des pensions attribuées à presque tous les survivants en 1869 ont été utilisés: conservés dans les archives du Musée de la Légion d'honneur, ils n'ont été retrouvés, au moment des dépouillements réalisés pour ce livre, que pour quelques départements. S'ils ne concernent par définition qu'une étroite minorité de vétérans, ils n'en sont pas moins un observatoire fort appréciable de la mobilité car ils mentionnent systématiquement lieu de naissance et lieu de résidence en 1869 puis en 1879, date du renouvellement des bordereaux de versement de la pension.

A la rencontre des points de vue
Au total, les méthodes d'investigation sont de deux types: un travail systématique d'histoire sociale fine met en lumière une réinsertion faite d'un «retour au foyer», tandis que les sources exceptionnelles, concernant invalides, malades ou délinquants, sont une voie d'approche d'une réinsertion dans la société civile fondée sur la mobilité géographique. Il y a là peut-être un indice de ce que les guerres de l'Empire ont induit un brassage de population propre à favoriser une homogénéité nationale. De la même façon, le recours aux sources nationales laisse apparaître, sur le plan politique, ceux des vétérans qui ont contribué à la construction du cliché du vieux grognard bonapartiste vivant dans le culte de Napoléon. Les archives de la police, tant aux archives nationales qu'à la préfecture de police ou dans les départements, révèlent en effet l'existence des demi-solde impliqués dans les complots, ou des vétérans simples soldats proférant des cris séditieux. Le sujet du destin des vétérans de l'Empire est donc bien une voie d'approche de certains aspects de ce qu'ont pu être les processus de politisation, dans les catégories sociales exclues du suffrage censitaire au cours du premier XIXe siècle, ou même à l'heure d'un suffrage «universel» bâillonné par le neveu de Napoléon.
L'histoire des vétérans de l'Empire va donc du social au politique et au culturel: il y a là tentative d'une histoire qui n'est pas initialement fondée sur l'approche de la famille, non plus que sur celle du hameau, pas même sur celle du groupe professionnel. En partant de l'analyse d'un groupe inchoatif, dont l'existence ne tient initialement qu'à une expérience commune mais momentanée, celle de la guerre au temps des campagnes napoléoniennes, on ambitionne de proposer une nouvelle approche des réalités de la vie des Français du premier XIXe siècle, de ce premier XIXe siècle sur lequel plane tellement, précisément, l'ombre portée de Napoléon. Certes, pour des raisons de commodité méthodologique, il est ici envisagé de passer notamment par le groupe villageois: mais il n'y a pas là qu'artifice de méthode. Les armées napoléoniennes ont été majoritairement constituées d'hommes provenant des campagnes françaises, elles ont massivement recruté des ruraux, pour lesquels, en grande majorité, rentrer dans ses foyers a signifié revenir dans son village natal. L'angle d'observation qu'offre la commune d'Ansouis, mais aussi celles de Montlebon, de Sault ou du Thor, apparaît donc pertinent, tandis que les destins des vétérans citadins ne seront pas pour autant oubliés: on quittera alors les voies de l'histoire sociale fine pour une utilisation des sources nationales ou départementales mettant en scène délinquants, malades, opposants politiques ou demandeurs de secours. En prenant toujours garde aux dangers de l'effet de telles sources, il n'en restera pas moins possible d'esquisser des bribes de vie, dans la certitude qu'une connaissance exhaustive demeure de toutes façons utopique, mais dans l'expérimentation de diverses voies d'approche de l'histoire des anonymes.
Il s'agit donc d'éviter tout schéma globalisant pour mener à bien une histoire qui veut avant tout rendre compte des différences sociales en prenant en considération au plus près de ce qui a été vécu les expériences individuelles. Or, la méthodologie qui vient d'être exposée témoigne des difficultés qu'impose dans cette optique l'histoire de ces anonymes dont les destins divergent sans doute fortement les uns des autres: aucune source ne permet d'envisager, ne serait-ce que pour une partie d'entre eux, la totalité de leurs trajectoires après 1815. Leur histoire, comme celle de tous les gens de peu, n'est perceptible que par les bribes laissées par les documents qui ont saisi certains événements de leurs vies. Le désir de brosser des tableaux cohérents, sans lacunes, qui est au cour de l'histoire sociale classique est ici inopérant, tant les limites du groupe sont fluctuantes, tant les renseignements obtenus sont disparates.  Mais si aucune des sources disponibles n'est pleinement satisfaisante, leur croisement, enrichi d'une étude fouillée d'un échantillon, doit permettre d'élaborer un portrait de groupe qui peut ne pas être trop éloigné des réalités. Il s'agit donc de croiser les analyses des pratiques individuelles et collectives, pour appréhender l'ensemble des dynamiques qui conduisent à la cohésion ou à l'éclatement du groupe.
Reste que chaque type de source impose de travailler à différentes échelles, l'obligation de recourir à cet éventail varié de pistes archivistiques conduit à juxtaposer des corpus différents. Ce qui revient à poser la question des formes de l'adéquation entre la taille des objets d'étude, les modalités de l'observation et les problématiques. Or, les problématiques exposées ci-dessus renvoient à des niveaux d'observation différents qui ne sont pas forcément corrélables: s'interroger sur les sensibilités politiques n'implique pas forcément d'utiliser le mode d'analyse qui permet de poser, par exemple, la question des réinsertions par le mariage. Travailler sur les demandes de secours ne relève pas de la même méthode qu'étudier le devenir socioprofessionnel de vétérans rentrés dans leur village. Pourtant aucune de ces voies ne doit être négligée. Chacune introduit à un pan essentiel de l'histoire des hommes de la Grande armée. S'il est impératif de travailler tout à la fois à l'échelon national, à l'échelon départemental et à l'échelon communal, le fait que les différents corpus ainsi constitués ne puissent pas être recoupés les uns avec les autres ne doit pas conduire à renoncer à leur utilisation. Chacun a sa cohérence et participe en tant que fragment à la mosaïque globale. Mais il s'agit de ne pas se laisser alors induire en erreur par les changements d'échelle, il faut être bien au contraire conscient de ce que «à chaque échelle, on voit des choses qu'on ne voit pas à une autre échelle et que chaque vision a son bon droit».
Cela pose alors la question de l'écriture de l'histoire, qui tente d'être récit d'un roman vrai, avec tous les dangers de linéarité, précisément, du récit. Il conviendra donc de ne pas renoncer à dire les artifices de méthodes afin de ne pas se laisser duper par les variations de focale. Il n'y a pas ici prétention à une histoire exhaustive, il y a avant tout modeste tentative pour avancer dans l'histoire des petits et des sans-grade, à l'heure où l'historiographie des élites a, pour sa part, déjà amplement démontré tous ses apports en une méthodologie qui souffre beaucoup moins de l'absence de sources. Au total, l'histoire des sans-grade est ici traitée de façon à articuler tous les éléments vrais de leurs vies, sans prétendre au récit rendu possible pour les élites, et sans tomber dans la recherche abyssale des recherches pinagotiques. Il s'agit de tenter de rendre compte de ce qui est vrai pour chacun et pour tous, dans la brutalité des faits, dans l'éclatement des vies, dans l'exploration des bribes de ce qu'on connaît.

 

Conclusion

Les guerres des années 1800-1815 ont doté tous les conscrits d'une expérience initiale commune faite, même, d'aventure, au sens que les sociologues donnent à ce concept: n'ont-ils pas, en effet, connu une rencontre permanente de l'imprévu, la découverte d'un «extrême ailleurs», le dépassement de soi, l'arrachement à la quiétude quotidienne, la rupture avec les repères familiers, l'intensité d'être, l'abandon des assises sécuritaires? Tous ont connu la violence en même temps que le rapport à un souverain charismatique en qui une partie d'entre eux a pu reconnaître la nation incarnée. L'unité de ce groupe est due à la participation à cet événement fracassant qu'est la guerre. Mais alors que cette image tend à être pérennisée par la légende, l'étude des réalités sociales après 1815 fait éclater cette apparente unité. L'Empire débouche en fait sur une diversité de destins, politiquement, socialement et culturellement. A un temps d'expérience humaine commune succède celui d'itinéraires personnels qui montrent, par leurs voies diverses, comment chacun réagit différemment à l'expérience de la guerre.
Histoire sociale ancrée notamment dans le passage de la vie militaire à la vie civile, l'histoire des vétérans montre comment, à ceux qui reprennent tant bien que mal leur place au village ou dans l'atelier urbain s'opposent ceux qui ont choisi de rester sous l'uniforme, dans l'armée, la gendarmerie ou aux Invalides. S'opposent aussi à ceux qui sont revenus au foyer, ceux qui ont tenté d'autres aventures sur de nouvelles voies, parfois simplement en direction des emplois de la modernité économique ou administrative. C'est en abordant l'histoire par des biais autres que les classements socioprofessionnels que l'on peut saisir les réalités des destins de ces anonymes. Or, les mutations de la société française, induites par la multiplication des postes de modestes employés de l'administration publique, ont souvent facilité ces reconversions. Les vétérans sont donc un biais essentiel pour l'observation des nouveaux groupes sociaux. Cependant, les reconversions sont par ailleurs facilitées par le fait que, dans leur immense majorité, ces hommes ont de fortes attaches à la terre: le retour au foyer a donc bien souvent signifié le retour sur la terre natale, ne serait-ce que dans le but de mettre à profit une part d'héritage. Quant aux ascensions modestes qu'il est possible de repérer parmi ces vétérans revenus au village, il est parfois difficile de dire dans quelle mesure elles sont le produit de l'expérience connue sous les drapeaux, même si le rang social occupé au retour, dans la vie civile, reproduit souvent celui atteint à l'armée: ceux qui avaient un grade modeste et une petite pension jouissent à leur retour d'une petite notabilité locale, il est même possible de déceler que même les sans-grade jouissent du prestige que confère l'expérience de la guerre et du voyage lointain. En ce sens, les guerres de l'Empire semblent avoir contribué aux fluidités de la société française des débuts de l'ère contemporaine. Cependant, le retour au foyer n'a pas été le fait de tous et les mobilités géographiques au-delà de l'échelle du canton ne sont pas rares, ouvrant la voie à d'autres types de mobilité sociale, tant ascendantes que déclinantes. L'absence de cohésion du groupe tient de plus au fait que l'obtention de secours ou de pensions dépend souvent de l'efficacité des recommandations et des protections dont jouissent certains et qui manquent à d'autres.
Par ailleurs, en révélant les vicissitudes de ces hommes face aux régimes politiques que la France a connus entre 1814 et 1870, leur histoire commune, au-delà des spécificités individuelles, met en évidence des traits essentiels de l'attitude des régimes politiques du XIXe siècle à l'égard des héritages impériaux. Elle montre tout d'abord combien la Restauration a été un temps de rude répression et de refoulement systématique, bien souvent dans le but d'une dépolitisation. Elle dit ensuite comment la Monarchie de Juillet n'a manifesté qu'un respect relatif et lointain pour des hommes qui, par ce qu'ils incarnaient d'un passé alors revisité, commençaient à constituer un enjeu politique. Et si celui-ci semble disparaître en 1848, il devient particulièrement important avec la restauration impériale qui, pour mieux instrumentaliser les anciens de la Grande armée, finit par leur attribuer des secours individuels plus substantiels que ceux qui leur avaient été accordés antérieurement. Et c'est finalement en créant la médaille de Sainte-Hélène que le régime de Napoléon III donne un semblant d'unité à un groupe qui jusqu'alors n'avait aucune existence reconnue dans la société française.
L'éclatement n'est-il d'ailleurs pas apparu dès l'Empire? Les plus anciens semblent avoir reconnu en Napoléon un chef, mais les nouveaux venus des levées d'hommes d'après 1811 se sont sans doute positionnés par rapport à cette identité, soit en l'intériorisant, soit en la rejetant. L'image légendaire des vétérans est fondée sur le noyau des officiers subalternes, comptant de longues années de services et véritablement floués par la Restauration. La création de la médaille de Sainte-Hélène produit une prise de conscience aboutissant à un large consensus dans un groupe désormais dominé quantitativement par les «Marie-Louise». Ceux-ci en viennent à exprimer une souffrance sociale tout en affichant à leur tour une identité de vieux briscards et de fidèles de l'empereur. Tous ne ressemblent-ils pas alors aux vétérans de Charlet ou à l'invalide des
Français peints par eux même? La représentation qui s'est construite des survivants de la Grande armée, celle d'un groupe placé aux marges de la société et fasciné par un souverain au charisme indéniable, ne finit-elle par correspondre à la façon dont la plupart se mettent en scène à l'heure où le régime de Napoléon III leur rend officiellement hommage?
Toujours est-il qu'il y a un réel attachement, dans la France du XIXe siècle, au souvenir de la prééminence exercée par le pays sous l'égide de Napoléon. Mais que des publications récentes sur l'idée de patrie passent sans transition de 1792 à 1879 ou à 1883 montre à quel point il semble encore difficile de prendre en compte l'effet que la participation aux guerres de l'Empire a pu avoir sur la constitution des identités citoyennes. Or on peut constater, en observant que bien des anciens soldats de la Grande armée ont été au cour des liens sociaux - des cabarets ou cabinets de lecture aux conseils municipaux en passant par les loges de concierge ou les fonctions de garde champêtre - qu'ils ont joué un rôle dans la politisation de leurs concitoyens et qu'ils ont contribué à préciser en chacun l'idée de nation. De la même façon que leur identité s'est forgée dans le regard de leurs concitoyens et en réaction à l'attitude de l'État à leur égard, leur propre vision de leur histoire et de celle de leur pays s'est peu à peu transformée, assimilant pour la postérité la cause de Napoléon à celle du drapeau tricolore. Il convient certes de prendre en compte le pacifisme de certains: les vétérans de l'Empire ne sont pas tous forcément des chantres de l'épopée guerrière de Napoléon, ce qui renvoie aux récentes remises en perspective de la mentalité des soldats de la Première Guerre mondiale. Il existe d'ailleurs une chronologie de la remémoration, et le discours d'un vétéran en 1816 n'est sans doute pas le même que celui qu'il tient en 1857, après la création de la médaille de Sainte-Hélène. D'ailleurs, des vétérans ont tenté de faire échapper leur fils à la conscription, que d'autres - à moins que ce ne soient les mêmes? - ont désapprouvé le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, que beaucoup ont été meurtris par le sort qui leur a été réservé après la guerre. Mais il n'en est pas moins vrai que les vieux soldats ont souvent favorisé l'intériorisation de l'idée de nation par leurs concitoyens, qu'il s'agisse de leurs conscrits épargnés par la guerre ou des hommes appartenant aux plus jeunes générations. De toutes façons, en exprimant de plus en plus clairement que la nation a envers eux des devoirs, ils manifestent qu'ils se refusent à demeurer des individus isolés et qu'ils se pensent donc comme membres d'une nation.
L'histoire des vétérans révèle cependant que certaines réalités ont été soit oubliées, soit grossies par la légende. Elle invite notamment à nuancer l'idée de l'omniprésence du bonapartisme au sein de ce groupe, même si une minorité particulièrement visible dans les sources a compté parmi les vecteurs du bonapartisme populaire, et même si la ferveur napoléonienne fait peu à peu tache d'huile au sein du groupe. Mais il serait nécessaire de poursuivre les recherches ici expérimentées dans d'autres régions aux couleurs politiques opposées: les vétérans de l'Isère ou de la Meuse sont-ils semblables à ceux de la Bretagne ou de la Vendée? En Dauphiné, Henry Dumolard soutient que «jusqu'au fond des moindres villages [le culte de l'empereur] était entretenu par les anciens soldats». Du reste, repérés certes par leurs cris séditieux ou leur propension à se regrouper, ces vétérans influençaient-ils forcément leurs concitoyens? La diffusion des souvenirs qu'ils ont conservés des guerres de l'Empire, la transmission de leurs éventuelles convictions bonapartistes n'étaient-elles pas plus aisément assurées lorsqu'ils occupaient des fonctions d'encadrement? Ces instituteurs ruraux issus des rangs de l'armée n'ont-ils pas inculqué aux nouvelles générations une ferveur napoléonienne plus sûrement que les anciens soldats tapageurs si facilement repérés par la police, trop facilement soupçonnés, de ce fait, d'avoir forgé la silhouette des Napoléon du peuple. En tout cas, se trouve ici posée la question de la transmission de la mémoire des guerres et des temps de l'Empire jusqu'à l'orée du XXe siècle.
Un contraste subsiste donc entre le discours des romantiques qui contribuent à la légende dorée des guerres de l'Empire, et les séquelles qui existent dans les corps et les âmes. On a jusqu'ici oublié de lire les guerres de l'Empire comme on relit actuellement la Grande Guerre, tandis que l'histoire des attitudes devant la mort ne prend pas réellement en compte l'impact de ces guerres, si ce n'est pour remarquer que la Restauration n'a pas, évidemment, exalté les morts de ces combats là: ces lacunes historiographiques tiennent d'une part à ce que l'histoire de l'Empire a longtemps conservé mauvaise presse dans l'Université française, d'autre part à ce que la prise de parole des vétérans de l'Empire n'est pas comparable à celle des combattants de 1914-1918. Mais cette prise de parole existe, plus difficile à repérer cependant, entre demandes de secours, bribes de souvenirs publiées et lettres dormant encore dans des archives privées ou dans des fonds publics. Or, ces sources encouragent les progrès de l'histoire des anonymes. Car l'histoire des vétérans est une voie privilégiée de l'approche «des petits, des obscurs, des sans-grade» de la vie civile. Mêlés à leur corps défendant aux événements fondateurs du contemporain, ces hommes sont des acteurs de l'histoire dont il semble particulièrement opportun, par ce fait même, de suivre le destin.
Prétexte à une histoire totale au ras du sol, les vétérans illustrent un des modes d'entrée des Français dans l'ère contemporaine. Ils révèlent combien la conscription et les campagnes militaires ont ouvert les horizons de chacun, car, s'ils n'ont pas tous chanté les louanges de l'empereur, certains n'ont pas négligé de tirer gloire des aventures, réelles ou amplifiées, auxquelles ils ont été mêlés: en racontant de façon plus ou moins précise leurs expériences, ils ont communiqué à leurs contemporains un peu de leur connaissance de l'ailleurs. Or, c'est précisément à l'orée du XIXe siècle que l'étranger n'est plus celui qui vient simplement d'ailleurs mais celui qui est issu d'un autre État: après que les conscrits aient dû apprendre que leurs intérêts individuels devaient s'effacer devant l'intérêt collectif, les années impériales ont décidément conduit les Français à vivre de moins en moins en référence au local, et de plus en plus en prenant en compte la dimension nationale, même si la plupart des vétérans sont restés enracinés dans leur canton natal. Leurs destins montrent d'ailleurs comment l'apprentissage de la vie politique a pu se faire en référence à la reconnaissance et aux secours qu'ils attendaient de la nation, si bien qu'ils éclairent les ressentiments à l'encontre des gouvernements successifs, et notamment de la Restauration. Jusqu'aux premiers temps de la IIIe République, ils appellent l'État à assumer un passé qui n'a pourtant jamais suscité l'adhésion de l'ensemble des Français. Ils obtiennent tant bien que mal qu'un statut d'ancien combattant s'esquisse dans les faits en trouvant un écho à certaines de leurs revendications. Ils peuvent aujourd'hui être promis à un succès posthume si l'histoire de l'ombre portée des années impériales sur le XIXe siècle, débarrassée de ses aspects polémiques, fait d'eux non plus forcément les chantres de la légende napoléonienne mais des acteurs essentiels dans une nation en quête de son identité et de sa modernité.

 

Table des matières

Introduction     page 7
PREMIÈRE PARTIE : DE LA GUERRE À LA PAIX  35
Chapitre 1 : Partir aux armées        37
1) Les effectifs      37
2) Chronologie et sociologie du refus         40
3) L'état des esprits : des conscrits résignés aux soldats enthousiastes      45
Chapitre 2 : Les réalités du service  51
1) Un isolement partiel       52
2) La durée du service        55
3) La vie quotidienne du soldat, de cantonnements en marches forcées  57
4) L'expérience des champs de bataille: du quotidien des combatsau paroxysme de la souffrance         63
5) Blessés et prisonniers     68
6) Destins des familles       71
Chapitre 3 : Sortir de la guerre      75
1) Les morts de la guerre     75
2) Les désertions     78
3) Les démobilisations        83
Chapitre 4 : L'aide parcimonieuse de l'État   89
1) Le dédain des Bourbons    92
2) L'apparente sollicitude de la Monarchie de Juillet         96
3) Sincérités et faux-semblant de la politique de Napoléon III        100
4) Un héritage encore géré par la IIIe République    104
Chapitre 5 : L'impossible oubli      107
1) Les traumatismes physiologiques et psychologiques         108
2) D'espoirs comblés en impossibles deuils   114
3) Discrétion et rareté des hommages rendus aux victimes     118
4) Une mémoire cultivée et recomposée        128
5) Des indices de ferveur napoléonienne      131
6) Les expressions du patriotisme    134
CONCLUSION DE LA PREMIÈRE PARTIE     137

DEUXIÈME PARTIE : LES VOIES DE LA RECONVERSION       139
Chapitre 6 : D'impossibles réinsertions      141
1) Des temps de marginalité 142
2) Le déclassement des officiers subalternes et des sous-officiers   148
3) De la fragilité économique à l'indigence  154
Chapitre 7 : Reconversion et mobilité spatiale       159
1) L'importance des micro-mobilités  161
2) L'attraction de Paris et de sa région     166
3) Les déplacements dans l'espace national   172
4) Le choix des horizons lointains   182
Chapitre 8 : La réintégration sociale par les réseaux d'alliances    189
1) Acceptations et refus des rosières        190
2) Des vétérans généralement soucieux de fonder un foyer     195
3) Alliances salvatrices et force de l'endogamie     201
Chapitre 9 : La mise à profit des compétences acquises à l'armée     207
1) Les réengagements         207
2) Éducateurs et surveillants        210
3) Les opportunités offertes par l'administration    214
4) L'encadrement des populations : des emplois réservésaux fonctions d'arbitrage     217
Chapitre 10 : Une dispersion dans la masse des «gens de peu»         227
1) La diversité des reconversionsentre artisanat, petit commerce et industrie        228
2) De l'artisanat à la notabilité locale     232
3) La pluri-activité des ménages de cabaretiers      236
4) Des retours à la terre réussis    238
5) Les sans-grade du monde de la terre       245
CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE     249

TROISIÈME PARTIE : ENTRE SOLIDARITÉ ET SOLITUDE      251
Chapitre 11 : Les vétérans au regard de leurs concitoyens    253
1) De la méfiance initiale des populations...        254
2) . au prestige des vieux briscards         257
3) L'aide des maires et le soutien des notables      260
Chapitre 12 : La diversité des opinions politiques   267
1) Réalités du bonapartisme d'une minorité   269
2) De l'armée napoléonienne à l'acceptation des Bourbons     281
3) Des combattants des journées révolutionnaires de la Monarchie de Juillet  284
4) Les engagements sur la scène politique locale entre 1815 et 1848  288
5) Les vétérans face à l'Empire restauré     291
Chapitre 13 : Les solidarités de groupe      299
1) Les Invalides, lieu de mémoire ?  299
2) Les solidarités des espaces urbains       302
3) Des regroupements générés par la défense des droitsdes serviteurs de la patrie    304
4) Un groupe finalement soudé par la médaille de Sainte-Hélène       308
5) Les fraternités au village        312
Chapitre 14 : La quête d'une solidarité nationale    317
1) Une minorité instruite prête à revendiquer        318
2) Du refus de l'exclusion au rappel des devoirs de la nation        325
3) L'attente d'une sollicitude pour les «Vieux Débris de la Grande Armée»    330
4) La défense des droits des enfants         334
Chapitre 15 : Des soirs de vie       339
1) Des vétérans nombreux à entrer dans la grande vieillesse?         340
2) La mort des proches       343
3) Des fins de vie souvent bien entourées    346
4) Des vieillesses indigentes        349
5) Affronter la vieillesse à l'hospice       350
CONCLUSION DE LA TROISIÈME PARTIE    355

CONCLUSION GÉNÉRALE  357

Sources manuscrites  363
Sources imprimées    371
Bibliographie        375
Table des illustrations      397

 

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