Pierre RENUCCI, AUGUSTE le révolutionnaire

format 14x22 cm, 396 pages, ISBN 2-910828-28-X, 20 euros
© Boutique de l'Histoire éditions, 2003

Prologue

Epilogue

Table des matières

Le génie d'Auguste fut avant tout politique, en ce sens qu'il se trouve à l'origine d'une formule capable de faire vivre ensemble des hommes de cultures, de langues, de religions diverses en paix, sans détruire leurs particularismes, mais en leur donnant le sentiment d'appartenir à une même famille, d'habiter une maison commune.
Auguste est un révolutionnaire. Pas un révolutionnaire au sens que le monde moderne donne à ce terme. Le Romain n'est ni Robespierre ni Lénine, il n'a pas prétendu faire table rase des données fondamentales de la société, ni changer l'Homme. Sans doute est-ce pour cela que son ouvre a été acceptée par une longue suite de générations regroupées dans une multitude de peuples si différents les uns des autres. Certes, l'Empire romain a fini par disparaître après de nombreux siècles d'existence, mais ce fut d'épuisement sous la pression incessante de vagues migratoires de plus en plus fortes et qu'il devint impossible d'endiguer ou d'assimiler. La révolution augustéenne n'a pas connu de Thermidor, ne s'est pas non plus effondrée d'elle-même minée par un fiasco politique et économique.
La tâche était ardue. Les armes romaines avaient conquis déjà avant Auguste l'essentiel de ce que sera le territoire de l'empire, mais le régime sombrait depuis des décennies dans la guerre civile, vivait du pillage des contrées acquises par la force, se montrait incapable de se réformer. La vieille République était moribonde, mais se refusait à mourir quitte à entraîner dans sa tombe Rome et le monde dont elle avait la garde.
C'est le parcours de ce personnage exceptionnel que retrace le présent livre.

L'auteur : Historien du droit, des institutions et des faits sociaux, Pierre Renucci est l'auteur d'une thèse sur Les idées politiques et le gouvernement de l'empereur Julien publiée aux Éditions Latomus

 

 

Prologue

 

Auguste est un révolutionnaire. Pas un révolutionnaire au sens que le monde moderne donne à ce terme, sous l'influence écrasante des révolutions française et soviétique. Le Romain n'est ni Robespierre ni Lénine, il n'a pas prétendu faire table rase des données fondamentales de la société, ni changer l'Homme. Sans doute est-ce pour cela que son ouvre a été acceptée par une longue suite de générations regroupées dans une multitude de peuples si différents les uns des autres. Certes, l'Empire romain a fini par disparaître après de nombreux siècles d'existence, mais ce fut d'épuisement sous la pression incessante de vagues migratoires de plus en plus fortes et qu'il devint impossible d'endiguer ou d'assimiler. La révolution augustéenne n'a pas connu de Thermidor, ne s'est pas non plus effondrée d'elle-même minée par un fiasco politique et économique.

Le génie d'Auguste fut avant tout politique, en ce sens qu'il se trouve à l'origine d'une formule capable de faire vivre ensemble des hommes de culture, de langue, de religions diverses en paix, sans détruire leurs particularismes, mais en leur donnant le sentiment d'appartenir à une même famille, d'habiter une maison commune.

La tâche était ardue. Les armes romaines avaient conquis déjà l'essentiel de ce que sera le territoire de l'empire, mais le régime sombrait depuis des décennies dans la guerre civile, vivait du pillage des contrées acquises par la force, se montrait incapable de se réformer. La vieille République était moribonde, mais se refusait à mourir quitte à entraîner dans sa tombe Rome et le monde dont elle avait la garde.

Le lecteur peu ou pas familiarisé avec l'Antiquité romaine ne pourrait aborder ex abrupto l'ouvre d'Auguste. Celle-ci n'est jamais que le produit et la suite d'une histoire qu'il faut avoir présent à l'esprit sauf à ne rien comprendre au sujet. On prend difficilement un train en marche. C'est pourquoi, il faut à mon avis se plonger dans cette « écume des événements » dont parlait Paul Valéry. Que notre lecteur se rassure et ne referme pas le livre immédiatement ! Il ne s'agit pas d'entrer dans le détail des quelque quatre siècles d'histoire qui précédèrent l'avènement de notre héros, mais d'en retirer la substantifique moelle. Cela suffira pour repérer les grands axes d'une histoire événementielle et politique, qu'Auguste prolongera et infléchira.

***

Depuis le départ de leur dernier roi, Tarquin le Superbe en -509, un régime s'était installé à Rome, que l'Histoire nomme République. Encore faut-il s'entendre sur les mots et ne surtout pas définir les choses du passé -particulièrement les institutions- au moyen d'une grille propre à notre époque. La Res publica ne signifie rien d'autre que chose publique, ce que le langage moderne connaît sous le nom d'État. Ce terme de res publica existera sous cette acception tout au long de l'histoire romaine, même lorsque l'Empire prendra la relève de l'ancien système. Aussi bien, le mot d'Empire que nous employons pour désigner la période et la ''constitution'' postérieure à la République est-il inconnu des Anciens.

Dirigée par un monarque, la Res publica fut prise en charge à partir de -509 par quelques grandes familles qui créeront un système de pouvoir et de contre-pouvoir propre à éviter toute tentation de retour à la monarchie abhorrée. Le système, qui bien sûr ne s'est pas mis en place du jour au lendemain, mûrira jusqu'à parvenir à un équilibre subtil au cours du IIIème siècle avant J.-C.. L'historien grec Polybe pourra écrire au siècle suivant que « personne.n'aurait pu dire avec certitude si l'ensemble du régime était aristocratique, démocratique ou monarchique. Car lorsqu'on regardait le pouvoir des consuls, le régime paraissait parfaitement monarchique et royal ; mais d'après le pouvoir du sénat, c'était cette fois une aristocratie ; et si maintenant on considérait le pouvoir du peuple, cela semblait nettement une démocratie » . Quel était le secret de cette réussite ? Sur le plan institutionnel, les Romains avaient monté un mécanisme soigneusement élaboré qui reposait autour de quelques axes.

Pour commencer, hormis l'exceptionnel dictateur qui était nommé pour six mois en cas de crise grave et le censeur pour dix-huit, les magistrats étaient soumis à la règle de l'annalité et devaient rendre compte de leur action au sénat à leur sortie de charge. Encore à l'exception des deux mêmes, ils partageaient leur pouvoir avec des collègues en vertu de la règle de collégialité : les consuls étaient deux, le nombre des préteurs, édiles, questeurs et tribuns de la plèbe varia en fonction des nécessités. Chacun dans leur sphère, les magistrats disposaient de la plénitude des pouvoirs. En conséquence, rien ne se décidait à l'unanimité ou à la pluralité : l'originalité tient à ce qu'au sein d'un même collège, chaque magistrat pouvait paralyser l'action de son alter ego préventivement par la prohibitio, ou en annulant sa décision par l'intercessio. Une hiérarchie fondée sur la nature des pouvoirs distinguait les différentes magistratures. Au sommet, les consuls disposaient de l'imperium, qui est fondamentalement le pouvoir de commander aux armées, mais qui emportait aussi le droit de convoquer les assemblées populaires et le sénat, et de faire emprisonner des citoyens ; ils étaient en somme l'exécutif de la cité et les détenteurs de l'initiative des lois. Ils détenaient un second pouvoir intimement lié au premier dans une société où le politique et le sacré ne font qu'un, celui d'interroger les dieux : l'auspicium. Immédiatement après, on trouvait les préteurs, chargés eux de l'organisation judiciaire et investis d'un imperium inférieur à celui des consuls. En dessous, les autres magistrats ne disposaient que de la simple potestas sans imperium : c'était les questeurs chargés des finances, les édiles chargés de l'approvisionnement en blé de Rome et de la police. Le censeur chargé du recensement des citoyens était également dépourvu d'imperium, bien qu'il fût un magistrat supérieur comme les consuls et les préteurs.

Une place à part doit être réservée aux tribuns de la plèbe. Ceux-ci n'étaient pas à proprement parler des magistrats, mais des défenseurs de la plèbe contre le patriciat. À cette fin, ils disposaient d'un pouvoir strictement négatif les autorisant à paralyser l'action de tout magistrat s'ils l'estimaient contraire aux intérêts de leurs électeurs, cela par le jeu de l'intercessio ou de la prohibitio. La fameuse formule par laquelle les tribuns intervenaient : veto c'est-à-dire je m'oppose à traversé les siècles pour se retrouver aujourd'hui dans l'expression droit de veto. La seule façon de faire échec au veto d'un tribun était de lui opposer l'intercessio d'un autre tribun. Avec cela, le tribunat de la plèbe était l'unique institution dotée de la « sacro-sainteté », qui faisait de son détenteur une personne inviolable ; porter la main sur elle entraînait la sacratio et la confiscation des biens du coupable.

Tous ces magistrats étaient élus par des assemblées : les magistrats supérieurs et les édiles curules par les comices centuriates, les autres par les comices tributes. Les comices curiates votaient ensuite la lex curiata de imperio qui revêtait les magistrats supérieurs de l'imperium ; ce n'était plus qu'une formalité d'investiture, mais elle était indispensable.

Les assemblées centuriates et tributes votaient également les lois sous la présidence des magistrats à imperium perchés sur leur tribunal et assis sur la chaise curule. Mais elles ne disposaient ni du droit d'amendement, ni de l'initiative. Le concile de la plèbe avait une place à part. Réservée aux seuls plébéiens, cette assemblée élisait les tribuns de la plèbe dont nous avons parlé plus haut et les édiles plébéiens. Elle confectionnait aussi des lois appelées plébiscites, d'abord applicables aux seuls plébéiens, mais qui le seront aussi aux patriciens à partir de -287. Cette réforme jointe au poids politique grandissant des tribuns entraîna deux conséquences. D'une part concile et tributes eurent tendance à se confondre. D'autre part, les comices tributes prendront une place prépondérante, au point qu'elles fourniront la plus grande partie de la législation dès le milieu du IIIème  siècle.

Le sénat enfin, était la composante aristocratique du système. Ses membres étaient désignés par le censeur qui choisissait les meilleurs citoyens. Pour être sûr de ne pas se tromper, il inscrivait en premier lieu les anciens magistrats curules, savoir les magistrats supérieurs et les édiles curules (et non les édiles plébéiens). Mais au fil des années, le sénat s'ouvrit à tous les autres magistrats et aux tribuns de la plèbe. Les sénateurs étaient donc des gens d'expérience, pour la plupart des membres de la nobilitas puisque, on le sait, ce groupe social monopolisait les magistratures. Ils portaient le titre de Pères (patres), qui évoque très bien le caractère vénérable de leur assemblée, mais aussi son tonnage politique.

Comme les autres assemblées, le sénat se réunissait sur convocation d'un magistrat supérieur qui présidait la séance. Paradoxalement, le sénat ne votait pas les lois, il se contentait de les entériner ; en -339, cette ratification fut remplacée par l'autorisation préalable qu'il accordait aussi en matière électorale. Mais ce qu'on appelait l'auctoritas patrum, si elle ne liait pas les assemblées législatives en droit, était suffisamment forte pour qu'on ne pût guère leur proposer un projet ou un candidat sans l'autorisation des sénateurs.

Concrètement, une fois convoqué, le sénat rendait un avis appelé sénatus-consulte sur l'affaire soumise par le magistrat. Il est facile de comprendre que ce dernier ne pouvait passer outre cette manifestation de l'auctoritas. En langage juridique moderne on dirait que le magistrat était lié à l'avis conforme du sénat. On doit en outre être conscient de ce que les patres ne découvraient pas le sujet le jour de la réunion. Ces professionnels de la politique y avaient déjà réfléchi, et savaient parfaitement où ils voulaient en venir. En somme, les lois votées par les assemblées centuriates et tributes avaient plus ou moins directement une origine sénatoriale. Lorsque le magistrat sortait de la curie, il avait dans les mains un projet de loi qui était autant le sien que celui du sénat. On le voit, la haute assemblée était donc incontournable. Ce n'est pas tout. Dans le domaine militaire, elle autorisait la mobilisation, organisait les territoires conquis, confiait les commandements aux magistrats supérieurs. La politique étrangère ne se déterminait pas sans elle, puisqu'elle recevait les ambassadeurs, négociait avec eux et intervenait dans la conclusion des traités. Elle contrôlait aussi les finances publiques en décidant des dépenses importantes relatives par exemple aux grands travaux et à l'armée. Gardienne des cultes, elle veillait à la pureté de la religion et autorisait la dédicace de lieux sacrés. Bien sûr, comme les magistrats, les patres disposaient de l'auspicium.

On trouvera curieux que ce savant mécanisme destiné à éviter le pouvoir personnel n'ait pas abouti à un blocage. Des magistrats qui pouvaient s'empêcher les uns les autres, un sénat qu'il fallait convaincre pour engager toute mesure, des assemblées basses qui votaient les lois, des tribuns de la plèbe dont on pourrait craindre qu'ils fussent systématiquement opposés à un sénat et à des magistrats recrutés dans la noblesse, tout cela paraît un terrain favorable à la paralysie. C'est oublier que les institutions ne sont jamais que ce que les hommes en font. Or, la société romaine baignait à cette époque dans un consensus large rendu possible grâce à une classe moyenne nombreuse, saine et vigoureuse, constituée de petits propriétaires terriens et qui formait l'essentiel du Peuple Romain. Un peuple qui ne voyait guère d'inconvénients à confier la direction de la cité à une aristocratie soucieuse de ses responsabilités et qui avait accepté un certain partage des pouvoirs, même si elle conservait l'essentiel de la maîtrise. On nous rétorquera que le mécanisme de vote dans les centuriates donnait la part belle aux citoyens les plus aisés, même après un correctif démocratique intervenu autour de -241, que la pratique du clientélisme aboutissait à un résultat analogue dans les tributes. C'est vrai. Mais encore une fois, gardons-nous d'appliquer trop crûment au passé nos standards d'aujourd'hui. Le scrutin universel tel que nous le pratiquons n'a jamais eu cours à Rome et remarquons au demeurant que nous l'appliquons depuis fort peu de temps. C'est que les Romains ne croyaient pas à l'égalité telle que nous la concevons. Ils croyaient en revanche à la libertas. Et que signifiait cette liberté ? Un minimum de droits civils et politiques qui garantît au citoyen de ne pas être soumis à un pouvoir monarchique. Un point c'est tout. Mais retenons bien ce mot de libertas et son concept, ils reviendront souvent dans le débat politique à l'époque d'Octave.

Tant que durera cette harmonie sociopolitique, il n'y aura pas de blocage, ce que le pénétrant Polybe explique ainsi : « Lorsqu'en effet un des éléments tend à s'enfler, cherche des querelles et devient trop prédominant, il est évident qu'aucun d'entre eux n'étant indépendant.et chacun pouvant voir son intention contrebalancée et entravée par les  autres, aucun des éléments ne parvient à s'enfler ni à s'enorgueillir. Tous restent en l'état, réfrénés dans leur élan ou craignant dès le début l'opposition du voisin » .

Ainsi, au cours de ce IIIème siècle qu'à la suite de J. Rouvier, nous qualifierons de « siècle d'or de la république romaine », les institutions étaient parvenues à un point d'équilibre idéal parce que la société elle-même était bien équilibrée. S.P.Q.R., Senatus Populusque Romanus, « le Sénat et le Peuple Romain », la devise de Rome résumait sa formule politique toute empreinte de mixité et de mesure. Les esprits chagrins s'offusqueront de ce que le sénat, nommé en tête, eût préséance sur le peuple. Cela n'est pourtant que la marque de ce consensus que nous évoquions tout à l'heure. Ce sénat qui ne légifère pas, qui ne gouverne pas, mais sans l'auctoritas duquel rien ne se fait, est le premier garant de la libertas, et donc le représentant suprême de la Res publica.

Mais voilà que les guerres puniques changent tout. Après les revers militaires infligés par le général carthaginois Hannibal, particulièrement à Cannes en -216, la donne politique se modifie radicalement. Face au péril mortel, Rome confie son destin aux Patres qui, par le biais du sénat, concentrent entre leurs mains l'essentiel du pouvoir. Quant à la classe moyenne qui faisait la force de la République, elle est laminée. Physiquement d'abord : rien qu'en deux ans, entre -215 et -216, les légions civiques laissèrent sur le carreau quelque 80.000 hommes, ce qui à l'échelle d'une cité antique vaut bien et dépasse peut-être la saignée de notre Grande Guerre. Économiquement ensuite : lorsqu'en -202, la victoire romaine de Zama mit fin à la deuxième guerre punique, les survivants après une vingtaine d'années sous les enseignes, retrouvèrent leurs propriétés en friche et en seront bientôt expulsés par les nobles, maîtres d'immenses latifundia cultivées par des bandes d'esclaves. Il ne leur resta plus qu'à venir grossir la plèbe urbaine déjà enflée par les réfugiés qui avaient fui l'invasion d'Hannibal et s'étaient incrustés. S'en était fini de l'équilibre, rompu par la destruction de la classe civique.

La nobilitas aussi avait beaucoup changé. Où étaient passés vertu, piété et patriotisme qui seuls aux yeux du peuple lui donnaient sa légitimité ? À l'aube de ce IIème  siècle, ce n'était plus qu'avidité, athéisme, esprit de caste. Au mépris de la noblesse, répondait la haine de la plèbe, et puisque celle-ci était contrainte de se vendre, elle se vendrait au plus offrant.

Or, précisément, la noblesse devrait compter désormais avec un groupe social promis à un bel avenir : les chevaliers. Aux origines de la République, il s'agissait des citoyens suffisamment riches pour appartenir à la première classe censitaire. Cela les autorisait à recevoir un cheval public et à servir dans la cavalerie. Par la suite, la fortune de l'equester ordo s'est nourrie des grandes conquêtes du milieu du IIIème  siècle, des guerres puniques et de la pénétration en Orient. Les chevaliers étaient devenus des hommes d'affaires enrichis par les fournitures aux armées, l'investissement dans les pays nouvellement conquis, le commerce maritime, les adjudications publiques ; parmi eux, on trouvait aussi les publicains qui, un peu comme nos anciens fermiers généraux, étaient chargés de la collecte des droits de douane et de certains impôts. Bref, aucun secteur économique ne leur échappait. Ainsi, groupe à l'origine mal défini, si ce n'est par sa richesse, les chevaliers ont constitué ensuite un ordre véritable doté de prérogatives propres, surtout après les mesures favorables prises à son endroit par Caius Gracchus dans les années 123-121 av. J.-C. et dont nous reparlerons. La noblesse aura dorénavant à compter avec ce nouveau venu immensément riche. Dans la lutte pour le pouvoir qui passe désormais par le racolage du peuple prostitué, les chevaliers regroupés dans de puissantes sociétés capitalistes disposaient comme l'aristocratie de l'arme essentielle : l'argent.

Un nouveau péril se profile encore pour l'aristocratie patricienne : l'armée, surtout si elle a à sa tête un chef prestigieux qui bénéficie de l'aura mystique de la victoire et qui commande un peu trop longtemps les légions. La première angoisse vint de Scipion, dont la victoire de Zama sur Hannibal lui valut le cognomen « l'Africain ». Sous la pression des nécessités, ce simple édile reçut l'imperium proconsulaire en -211 et ne le rendit qu'en -201 après la défaite d'Hannibal. Pendant ces dix ans, il mena les enseignes en Espagne, en Sicile et pour finir en Afrique. Certes Scipion l'Africain ne perpétra pas de coup d'État, se contentant du titre honorifique -et influent- de prince du Sénat. Mais ses pairs avaient remarqué le prestige immense dont il jouissait auprès de l'armée et de la plèbe qui voulurent le nommer consul à vie, et même auprès des vaincus espagnols qui voulurent le faire roi !

Cette société en décomposition est à présent mûre pour la guerre civile. Tous les acteurs sont en place: le peuple à vendre, l'aristocratie, les financiers, les généraux.

La peur du pouvoir personnel militaire conduisit dans un premier temps le sénat à laisser pourrir ce qui restait de classe moyenne. Pourquoi ? Parce que le service militaire impliquait que chaque citoyen-soldat eût les moyens de fournir son équipement : les plus riches, capables d'entretenir un cheval servaient dans la cavalerie -c'était nous le savons les chevaliers- ; puis venait l'infanterie lourde légionnaire avec casque, cuirasse, bouclier ; enfin, les vélites, sorte de voltigeurs, qui composaient les troupes légères. Les plus pauvres ne servaient pas. La politique du pire consistait donc à laisser se développer un prolétariat qui pût noyer la classe moyenne, clientèle potentielle des généraux. Que pèseraient en effet ces derniers soldats-laboureurs à leur retour dans les assemblées populaires, face à l'innombrable plèbe urbaine devenue, elle, la clientèle de la classe sénatoriale ? Et de fait, cela commença par réussir. Il faudra attendre la fin du IIème siècle pour que l'armée arbitre la vie politique. Entre temps, Rome aura reconquis la Gaule cisalpine, se sera solidement implantée dans les territoires espagnols cédés par Carthage, aura supprimé le puissant royaume de Macédoine pour le placer sous administration directe, mis la Grèce sous tutelle, abattu et rasé Carthage, pris pied en Asie mineure après la défaite du royaume séleucide d'Antiochos III.

Pourtant, si l'heure des généraux n'était pas encore venue, les nobles assis sur leur immense fortune, devaient conjurer le risque de l'homme providentiel fût-il un civil. Ils devaient pour cela et malgré leur répugnance, s'allier avec les chevaliers. Or, ceux-ci mettaient comme préalable à toute entente, l'amplification de la guerre et des conquêtes dont ils vivaient. Cela nécessitait la résurrection des légions civiques, donc de la classe moyenne par une loi agraire qui lui serait favorable. On sait que l'aristocratie ne voulait pas en entendre parler. Tant pis pour elle. Les financiers s'entendront alors avec les candidats au pouvoir personnel contre le sénat !

Et c'est ainsi, qu'aidés par un petit nombre de sénateurs modérés, ils lancèrent dans l'arène les frères Gracchus, Tiberius d'abord (162-133 av. J.-C.), Caius ensuite (154-121 av. J.-C.). Avec eux commença une guerre civile entrecoupée de quelques périodes de calme et qui ne prendra fin qu'avec la révolution augustéenne. Ces jeunes gens de très bonne famille choisirent de se retourner contre leur caste. Élu tribun de la plèbe, Tiberius mit en chantier une réforme agraire qui consistait à distribuer des lots de 7 à 8 ha aux plus défavorisés, à réactiver une loi inappliquée limitant à 125 ha la possession des terres pris sur l'ager publicus c'est-à-dire sur le domaine public. Ce dernier point revenait à remettre en cause les immenses latifundia, que s'étaye taillées la noblesse. En contrepartie, les propriétaires dépossédés seraient exonérés de toute redevance. Le but était clair : restaurer la classe moyenne et repeupler les légions civiques dont les chevaliers avaient besoin pour relancer la conquête. La loi fut votée. On se doute que le parti sénatorial n'attendait qu'une occasion pour abattre son initiateur. Tiberius lui en fournit le prétexte avec sa candidature à un second tribunat consécutif, ce qui était illégal. Accusé d'aspirer à la royauté, il fut massacré à la faveur d'une émeute conduite par le grand pontife lui-même ! C'est la première fois qu'un conflit politique dégénérait en émeute et que la sacro-sainteté tribunitienne était violée.

Caius, élu tribun en -124, prit le relais et amplifia les réformes de son frère. Sa loi étendit la zone de lotissement à l'Italie du sud et l'outre-mer. Voilà qui élargissait le vivier des légions. Dans cette même optique, il voulut aussi accorder aux Latins le titre de citoyen et aux alliés le droit latin, afin que chacun gravît un degré dans les droits politiques ; mais ce projet n'aboutit pas. En outre, s'étant avisé de la dépendance excessive d'une plèbe entièrement clientélisée, il fit voter une loi frumentaire permettant la distribution du blé à bas prix : quand on mange à sa faim, on sollicite moins de protection. Il devait aussi quelques amabilités aux chevaliers qui l'avaient porté au pouvoir. Sur le plan protocolaire, Caius leur donna des droits jusque là réservés à la nobilitas : celui de porter l'anneau d'or, celui d'orner leurs vêtements de la bande pourpre étroite dite « angusticlave », la bande large ou « laticlave » continuant d'être réservée à la classe sénatoriale, celui encore d'avoir des places réservées au théâtre. Tous ces signes marquaient officiellement l'existence de l'ordre équestre. À côté de ces gâteries décoratives, le tribun leur livra l'exploitation de la riche province d'Asie. Surtout, au grand dam des sénateurs, il leur transféra les tribunaux chargés de juger les auteurs de malversations dans les provinces, c'est-à-dire eux-mêmes. C'était ni plus ni moins installer l'ordre équestre aux commandes : « Je viens de briser le pouvoir du sénat ! » se serait écrié Caius une fois cette loi-ci votée . Sans doute est-ce vrai ; en tout cas son existence s'en trouva raccourcie par le glaive. Dans l'année -121, il tomba dans la rue au milieu de ses partisans, à la suite d'une provocation habilement montée qui dégénéra. S'ensuivit une répression où périrent plus de trois mille citoyens dont on se doute qu'ils n'eurent droit à aucun procès légal.

Qu'importe, l'ordre équestre avait ramassé la mise et pouvait se passer de Caius Gracchus, qu'il venait d'ailleurs d'abandonner pour se rapprocher de la noblesse. Celle-ci sortait d'un cauchemar pour en vivre un autre, car à présent il lui faudrait payer aux financiers le prix de leur trahison envers les Gracques par la relance des conquêtes. Pour avoir refusé de partager le pouvoir quand il en était encore temps, ils allaient bientôt le perdre définitivement. Car déjà se profile l'ombre de celui qui le prendra : l'homme nimbé de l'aura de la Victoire, drapé dans son paludamentum  et détenteur du seul pouvoir qui compte désormais à Rome, l'imperium. Une ombre immense, parce qu'elle est celle aussi des dizaines de milliers de légionnaires qui le portent. Le temps de la toge est passé, arrive celui de la cuirasse.

L'accord passé par les deux premiers ordres ne dura pas. Le sénat, peu désireux d'accroître la puissance des chevaliers et celle de l'armée, laissait pourrir la guerre d'Afrique, d'autant plus volontiers que le roi Jugurtha achetait sa compréhension avec beaucoup de générosité. Furieux, l'equester ordo se rapprocha du parti populaire intéressé lui aussi par les conquêtes et fit élire consul pour -107 un certain Marius. Le choix était judicieux, car qui était ce Marius ? Un petit chevalier d'origine modeste, mais présentement lieutenant du général de l'armée d'Afrique Metellus. Or, ce dernier qui appartenait à l'une des familles sénatoriales les plus influentes, se hâtait lentement depuis trois ans de gagner la guerre. Aussi, outre le consulat, les comices tributes donnèrent à Marius malgré l'avis du sénat la direction des opérations contre Jugurtha. Mais elles firent mieux encore, elle lui confièrent ce commandement sans limite de temps : l'annalité disparaissait.

Désemparé, le sénat ne pouvait plus qu'espérer l'enlisement de la guerre pour déconsidérer Marius. Celui-ci devrait se contenter de la fantomatique armée d'Afrique, il n'aurait pas un soldat et pas un sesterce de plus. Marius répliqua par une véritable révolution qui consistait ni plus ni moins à supprimer le caractère censitaire de l'armée : désormais tous les pauvres pouvaient y entrer. Voilà qui était passablement plus simple que de recréer une classe moyenne pour lever les traditionnelles légions civiques ! Oui, c'est bien une révolution dont il s'agit. Fini, les soldats-laboureurs de la République, qui s'identifiaient à elle, qui étaient son sang, parce que précisément, ils étaient laboureurs et soldats, parce que lorsqu'ils revêtaient leur armure payée avec leur argent, c'était pour défendre leur terre, leur famille, leurs mânes, leur République ! Marius venait de créer l'outil avec lequel lui et ses successeurs prendraient le pouvoir et transformeraient la vieille cité. Désormais, une toute autre mentalité régnerait dans ces légions de laissés-pour-compte. Le nouveau légionnaire était un volontaire, un professionnel qui n'avait rien à perdre et que rien ni personne n'attendait dans un foyer que la plupart du temps il n'avait plus. Sa patrie était avant tout sa légion ; la devise de nos képis blancs d'aujourd'hui aurait pu être la sienne : Legio patria nostra. Une chose seule l'intéressait : la solde, et les campagnes dont il comptait tirer sa part de butin. Le général ambitieux trouvera en ce soldat dévoué corps et âme le défricheur qui lui ouvrira le chemin du pouvoir personnel.

Dans l'immédiat, Marius dut réorganiser ces légions où affluaient des milliers de recrues. Les effectifs de chacune d'entre elles passaient de 4 000 à 6 000 hommes, l'armement était unifié en sorte que disparaissait la distinction entre unités lourdes et légères. Symbole de la révolution mentale et technique de l'institution, chaque légion recevait une enseigne d'argent, objet d'un respect religieux. La discipline restaurée et l'entraînement sévère firent de la nouvelle armée une machine de guerre redoutable.

Jugurtha prisonnier en -105 après plusieurs revers l'expérimenta le premier. Puis vint le tour des Cimbres et des Teutons qui après avoir culbuté en Gaule plusieurs armées romaines, menaçaient Rome. Marius les écrasa : les Teutons d'abord à Aix-en-Provence en  -102, ce qui explique que de nos jours encore Marius soit un prénom courant en Provence, puis les Cimbres à Verceil en Cisalpine l'année suivante.

Marius était à son apogée, mais ne sut en profiter malgré cinq consulats consécutifs de -104 à -100. On reprit bien la politique des Gracques, mais les populares instauraient aussi un régime de terreur avec la lex de maiestate - la loi sur la majesté du peuple- qui permettait d'empêcher toute opposition aux lois populaires. Les chevaliers s'en inquiétèrent et par un mouvement de balancier dont ils étaient coutumiers, se rapprochèrent du parti sénatorial. Marius ne pactisait pas avec ce désordre qu'il avait lui-même contribué à déchaîner : à la fin de l'année -100, déférant au senatusconsultum ultimum des Patres, il se lança dans une répression sanglante de ses anciens alliés. Désormais sous la coupe du sénat, Marius venait de porter un coup d'arrêt à sa carrière politique.

De -91 à -88, allait se greffer un nouveau conflit terrible connu sous le nom de Guerre Sociale qui opposa Rome à ses alliés italiens, c'est-à-dire aux peuples conquis lors de sa première expansion. Allié se dit socius en latin, d'où le qualificatif « social » donné à cette guerre civile. Or, les Italiens malgré le sang versé pour Rome, ne bénéficiaient pas de la citoyenneté. Outre l'infériorité de leurs droits politiques, cela leur suscitait des manques à gagner économiques tout aussi douloureux : les chevaliers romains prenaient la plus grande part des adjudications, le partage du butin des guerres favorisait les soldats citoyens, et la question récurrente de la redistribution agraire angoissait les paysans italiens qui craignaient d'être expulsés, ou irritait les socii qui voulaient en bénéficier mais craignaient d'en être évincés. On se souvient que les Gracques avaient souhaité sans succès donner la citoyenneté aux Latins et le droit latin aux autres. En -91, un démagogue du nom de Livius Drusius déposa un projet de loi accordant la citoyenneté à tous les Italiens, mais l'oligarchie se déchaîna et le fit assassiner, ce qui déclencha la Guerre Sociale. Les Romains finirent par l'emporter très difficilement, mais pour rien, puisqu'ils accordèrent la citoyenneté aux alliés dès -90 c'est-à-dire avant la fin des hostilités.

Dans ce conflit émergea un général brillant qui sut aussi manier la diplomatie : Sylla. Il avait déjà beaucoup aidé Marius dans la guerre contre Jugurtha, mais à présent il l'éclipsait. Fort de ses succès, il obtint le consulat pour -88 et espérait la direction des opérations contre le roi du Pont Mithridate, qui contestait à Rome ses conquêtes orientales. Or les populares à nouveau soutenus par les chevaliers, avaient confié le commandement au vieux Marius, dont ils voulaient relancer la carrière. Sylla accomplit alors le premier un sacrilège lourd de conséquences : il entra à Rome avec ses troupes, brisant un tabou fondamental de la République qui interdisait à l'armée de franchir l'enceinte sacrée du Pomoerium. Puis, de -87 à -83, pendant que Sylla guerroyait en Orient, Marius avait repris le pouvoir et massacré les partisans de son concurrent. À son retour, Sylla vainqueur de Mithridate, enleva Rome le 1er novembre -82.

Il prit alors des mesures qui sont autant d'innovations dont se serviront ses successeurs en tout ou partie, y compris Octave. Très imaginatif, il commença par inventer un nouveau mode de terreur : la proscription. Proscribere signifie afficher. Cela consistait donc à placarder des noms de personnes indésirables dont la tête était mise à prix et leurs biens promis à la confiscation. Reconnaissons que la purge se limita à 520 proscrits, ce qui était un progrès en comparaison des tueries aveugles perpétrées par les populares du temps de Marius, lequel avait d'ailleurs prudemment pris la fuite. Octave et Antoine utiliseront avec profit ce précédent.

Sur le plan institutionnel, tout en conservant son apparence à la République, il exerça un pouvoir personnel et militaire sous la vieille formule de la dictature. Mais il s'agissait cette fois d'une dictature dite legibus scribundis et rei publicae constituendae, entendons « dictature législative et de restauration de l'État » et qui durera trois ans. César et les triumvirs s'en souviendront. Il fallait encore que notre autocrate eût la caution des dieux, sans lesquels rappelons-le il n'est pas de pouvoir. Ses nombreuses victoires attestaient certes la bienveillance des immortels à son égard ; encore fallait-il un mot pour la traduire, car les hommes sont des animaux qui parlent en sorte que pour eux une chose ou un concept sans nom n'existe pas. Ce lien entre le Ciel et Sylla, c'est la felicitas. Ce mot, Sylla ne l'a pas inventé, les Romains appelaient déjà ainsi le don mystérieux des grands chefs forcément protégés des dieux, ces généraux qui étaient gratifiés d'un triomphe et qui recevaient le titre d'imperator. Mais il se l'est approprié en se qualifiant lui-même de felix, ce que la traduction directe « l'Heureux » rend imparfaitement si l'on ne sous-entend pas « béni des dieux ».

Ainsi donc s'esquissaient avec Sylla les grands traits d'un nouveau consensus qu'Octave établira définitivement. Il appartiendra à ce dernier de fixer le nouveau ''mode d'emploi'' des anciennes institutions, ce qui n'avait rien d'aisé et qui coûtera d'ailleurs la vie à César. Mais déjà, Sylla avait réuni deux des ingrédients de la future formule impériale. Avec sa lex de imperio de -82, celle qui lui conféra cette nouvelle forme de dictature, Sylla officialisait la suprématie de l'imperium, ce qui revenait à faire du chef militaire le seul prétendant possible au pouvoir. En s'appropriant une sacralité propre, il établissait un lien direct et, peut-on dire, privilégié entre la divinité et le nouveau maître. Tout cela, c'est déjà, sinon l'empereur, du moins le candidat. Lorsqu'Octave aura réuni sur sa tête la sacro-sainteté tribunitienne et la mystérieuse auctoritas sénatoriale, l'empire sera véritablement né.

Sylla abdiqua en -79 pour des raisons qui nous échappent. Il aura eu le temps de pratiquer une restauration aristocratique en restituant aux sénateurs le monopole des tribunaux que leur avaient ôté les Gracques, en affaiblissant l'intercession des tribuns, en soumettant les plébiscites à l'auctoritas des Patres. Il réforma aussi les magistratures qu'il multiplia et dont il réglementa l'accès par un cursus sévère : il fallait désormais 29 ans pour accéder à la questure, 39 pour la préture, 42 pour le consulat.

Sylla avait eu un lieutenant qui s'était illustré dans la guerre contre les marianistes : Pompée, que ses soldats saluèrent du titre de Magnus, « le Grand ». Les deux hommes se sont ensuite brouillés, et après l'abdication de Sylla, Pompée apparut immédiatement comme l'homme du sénat. Il eut à mâter en -77 la tentative insurrectionnelle d'un ancien consul désolé de n'avoir pu obtenir un second consulat. Puis celle de Sertorius, un excellent général marianiste qui s'était installé en Espagne après la défaite des populares, et qui s'y était constitué un fief personnel. Il se serait bien vu lui aussi maître de Rome, et il était aidé financièrement par l'inévitable Mithridate, lequel avait mal vécu ses défaites contre Sylla et voyait là un bon moyen d'attiser les conflits internes de ses ennemis. Doté d'un imperium infinitus maius, Pompée vint à bout de Sertorius en -72. Remarquons qu'une fois encore les légions sont arbitres, et que ce qui reste d'autorité « légale » s'appuie sur un imperium dilaté, qualifié ici d'« infini et supérieur ». À peine rentré d'Espagne, Pompée dut prêter la main à Crassus chargé de mettre un terme à la révolte armée des esclaves conduits par Spartacus.

En -70 les deux compères se firent élire consuls en parfaite illégalité, Pompée parce qu'il n'avait exercé aucune magistrature antérieure, Crassus parce qu'il était préteur l'année précédente et devait laisser passer un délai. Tous deux  se rapprochèrent des populares, et annulèrent les réformes syllaniennes. Reconnaissants et toujours à l'affût des bonnes affaires, les chevaliers mesurèrent le parti qu'ils pourraient tirer d'un ambitieux comme Pompée, qui était au demeurant des leurs.

Avant de relancer les conquêtes, il fallait d'abord nettoyer la Méditerranée des pirates qui prélevaient une part un peu trop importante des navires affrétés par les financiers. Ce fut l'occasion d'une autre innovation constitutionnelle. Une loi de -67 confia à Pompée l'imperium pour trois ans sur mer et sur les côtes jusqu'à 70 km à l'intérieur des côtes, le tout du Bosphore jusqu'au détroit de Gibraltar ; notons que cela revenait à inclure Rome et la botte italienne dans sa juridiction. Pour faire bonne mesure, Pompée recevait 20 légions et le droit de nommer lui-même ses légats c'est-à-dire les lieutenants-généraux qui commanderaient chacune d'entre elles. Cela ne s'était jamais vu et on imagine que le sénat n'y était pas favorable, sauf l'un de ses membres promis à un bel avenir, Jules César.

Dès le mois de mai de la même année, la piraterie était extirpée. L'étape suivante consistait à régler définitivement son compte à Mithridate qui prétendait encore concurrencer Rome en Orient. Une seconde loi d'exception confirmait la première avec en outre le droit pour Pompée de conclure traités et alliance ; cette fois le sénat perdait toute initiative en matière extérieure. Toujours est-il qu'en -65, Mithridate était chassé de son royaume du Pont, et que Pompée rattachait à Rome une nouvelle province : le Pont-Bithynie. L'année suivante, la Syrie dont la dynastie séleucide était moribonde, tombait sans combat et même avec une certaine allégresse. Ainsi, entre les provinces directement administrées et les États-clients telles l'Arménie et la Galatie, l'Orient était romain jusqu'aux frontières de l'Empire parthe. Pompée poussa même jusqu'à la mer Caspienne, probablement pour reconnaître les routes caravanières qui devaient intéresser les hommes d'affaires romains.

De retour en Italie en -62, Pompée fit sa rentrée à Rome en janvier de l'année suivante. Était-il trop sûr de lui ? Craignait-il de rallumer la guerre civile ? Toujours est-il qu'il licencia ses légions. Or, il était coupé du sénat qui se méfiait de cet homme trop heureux et qui repoussa en septembre son triomphe de orbi universo, « sur le monde entier » ! Il était aussi délaissé par les populares qui s'étaient ralliés à César et Crassus durant son absence. Isolé, il dut consentir à s'allier à ces deux derniers : c'est le premier triumvirat. Pompée avait manqué sa ''monarchie''. Reste qu'à eux trois, ils tenaient tous les leviers : Crassus apportait une fortune gigantesque et un réseau d'affaires qui regroupait la crème de l'ordre équestre, Pompée un immense prestige et la foule de ses vétérans, César garantissait l'appui des masses et bénéficiait de l'aura que lui conférait son titre de grand pontife.

Toute la question était de savoir à l'avantage duquel de ces trois hommes, qui d'ailleurs ne s'appréciaient guère, la situation allait tourner. Le triumvirat était en réalité un accord secret qui ne sera officialisé qu'en -56 par les accords de Lucques. Dans un premier temps, César consul en -59 fit ratifier les actes de Pompée en Orient et distribuer des terres à ses vétérans ; pour satisfaire Crassus et les publicains, une loi allégea leur dettes envers l'État d'un tiers. Le mariage de Pompée et de la fille unique de César scellait le pacte. Puis, après les accords de Lucques de -56, les triumvirs se partagèrent les tâches ainsi : Crassus et Pompée prenaient le consulat pour-55 ; il était décidé que le premier recevrait ensuite le gouvernement de la Syrie dont il se servirait comme base de départ de l'invasion de la Parthie, et que le second prendrait les Espagnes. Quant à César qui avait entrepris la conquête des Gaules depuis -58, son gouvernement y était prolongé de cinq ans.

Derrière cette façade, l'anarchie complète régnait à Rome, où elle atteignit son sommet entre -54 et -53. Les bandes armées battaient le pavé sous le commandement de deux tribuns de la plèbe. Le premier s'appelait Claudius mais avait fait changer son nom en Clodius pour faire plus peuple. C'était l'homme de César, celui que le conquérant des Gaules avait chargé d'entretenir son souvenir auprès du bon peuple pendant son absence ; mais il finissait par en faire un peu trop, au point qu'on peut se demander s'il n'avait pas dans l'idée d'agir pour son propre compte. Le second était l'homme des optimates, entendons de la classe supérieure par opposition aux populares ; il s'appelait Milon. Clodius finit par être assassiné, à la grande fureur de ses admirateurs qui mirent le feu au siège du sénat.

Il n'y avait d'autre solution pour les sénateurs que de confier le pouvoir à Pompée. César était en Gaule, Crassus avait trouvé la mort en -54, à la suite d'une cuisante défaite infligée par les Parthes à Carrhae en Mésopotamie. Consul en -52 et détenteur d'un imperium proconsulaire, Pompée rétablit à peu près l'ordre tout en ménageant la chèvre et le chou.

Très vite, l'alliance de Pompée et du sénat se tourna contre César. Ce n'est pas tant que les Patres eussent beaucoup d'illusions sur Pompée, mais César en tant que lideur  des populares les inquiétaient davantage. Après de nombreuses péripéties juridiques sur la durée des pouvoirs de l'un et de l'autre, les sénateurs décidèrent le remplacement de César en Gaule et prirent un sénatus-consulte suprême le 7 janvier -49, ce qui mettait César hors-la-loi et relançait la guerre civile. Le 12 janvier, à la tête d'une avant-garde, l'imperator de l'armée des Gaules franchissait le Rubicon, un petit fleuve qui symbolisait la limite entre sa province et l'Italie.

La rapidité manouvrière de César empêcha Pompée de lever des troupes pour défendre l'Italie. Maître des mers, celui-ci parvint pourtant à s'embarquer à Brindes le 17 mars -49 pour rejoindre l'Orient et y constituer ses forces. César devait maintenant compter avec les sept légions pompéiennes d'Espagne, contre lesquelles il se retourna immédiatement, en laissant au passage son légat Trebonius investir Marseille toujours fidèle à Pompée. Fin septembre, après une campagne de poursuite, César obtenait la reddition de ses ennemis sans coup férir. L'année suivante, le 9 août -48, la bataille décisive eut lieu à Pharsale en Grèce. Nettement vaincu, Pompée s'enfuit en Égypte, poursuivi par ses ennemis. Le roi Ptolémée XIV ordonna son exécution croyant faire plaisir à César, mais celui-ci s'en indigna sincèrement. Le conflit connut deux rebonds, en Afrique d'abord où s'étaient regroupés le parti de l'oligarchie et les derniers pompéiens qui furent étrillés à Thapsus le 6 avril -46, en Espagne ensuite où la victoire de Munda le 17 mars -45 fit désormais de César le maître incontesté de Rome.

Le maître, mais de quelle manière ? Dès l'année -49, il reçut plusieurs magistratures traditionnelles, mais dans des conditions telles que leur substance républicaine s'évaporait pour laisser place à un pouvoir autocratique.

Dans une première étape qui s'acheva avec la bataille de Thapsus, César alterna dictature et consulat. En -49, il est dictateur onze jours, le temps de présider les comices tributes qui l'élisent consul pour l'année suivante. Il enchaîne en -47 avec une deuxième dictature prévue illégalement pour un an au lieu de six mois et avec des pouvoirs élargis à la manière de Sylla. Le voilà à partir de -46 de nouveau consul mais cette fois pour 5 ans par la grâce des assemblées populaires qui pouvaient se référer à l'exemple de Marius.

Après Thapsus, on lui confère la dictature pour dix ans. Il la cumule avec son quatrième consulat, qu'il exerce d'ailleurs sans collègue. César ne pouvait pas être tribun de la plèbe, puisqu'il était un patricien, mais il obtient l'inviolabilité tribunitienne dans tous les territoires soumis. Les censeurs procédaient traditionnellement à la révision de l'album c'est-à-dire de la liste des sénateurs où ils inscrivaient les nouveaux membres. Or le sénat constituait la place forte de ses ennemis. En -46, grâce à la préfecture des mours qui lui échoit, il recompose la curie à sa façon. En bref, les règles d'annualité, de collégialité, de non-réitération et de non-cumul ne sont plus que des souvenirs. Enfin en -44 sa dictature devient viagère.

Si l'on ajoute à tout cela son grand pontificat détenu depuis -63, son titre d'imperator, c'est-à-dire de « général victorieux » dont il fut salué trois fois par ses troupes et qui retentit encore dans les défilés triomphaux de -46, les 39 légions qui regroupaient après la défaite de ses ennemis plus de 200 000 hommes pour la plupart à sa dévotion, les richesses immenses accumulées au cours des campagnes, César détenait derrière les apparences un authentique pouvoir monarchique.

Quelle forme définitive avait-il l'intention de donner au nouvel État ? Les Ides de mars laissent la question en suspens. Nous aurons l'occasion d'y revenir en accompagnant son successeur. Car c'est avec lui maintenant que nous allons poursuivre le chemin.

 

Epilogue

Voilà. Octave, cet être chétif et anxieux était maintenant placé au rang des dieux, après avoir joué toute sa vie la comédie du pouvoir. Au début du IVème siècle, l'évêque Eusèbe pouvait encore écrire :

« Par le passé, ce n'était que guerre, séditions. La division du pouvoir chez les Romains disparut du fait qu'Auguste avait établi une monarchie au moment même de l'apparition de Notre Sauveur. Depuis lors et jusqu'à nos jours, on ne peut pas voir comme auparavant, des cités faisant la guerre aux cités, un peuple combattant un peuple, ni l'existence des hommes s'épuisant dans la confusion d'autrefois. »

Poussé par son enthousiasme, notre évêque oublie quelque peu les secousses qu'a supportées l'Empire depuis la fondation augustéenne. Mais enfin il tenait encore, malgré précisément la poussée des Barbares aux frontières, malgré ses imperfections, malgré aussi quelques empereurs tarés. Je me demande d'ailleurs, si la meilleure preuve de la qualité des nouvelles institutions, n'est pas qu'elles ont pu s'accommoder de fous dangereux du genre de Caligula ou de Néron, mais aussi de changements plus ou moins brutaux de dynasties, comme si la vitesse acquise permettait au navire d'avancer malgré la carence intermittente du timonier. De fait, pendant plusieurs siècles, les peuples qui cohabitaient dans cet ensemble bigarré, allaient connaître ce qu'ils ne connaîtront jamais plus sur un laps de temps aussi long : la concorde. Il y aura certes des guerres à la périphérie, des conflits dynastiques sanglants, mais on ne verra plus des Grecs faire la guerre aux Italiens, des Italiens faire la guerre aux Africains, des Gaulois se répandre l'épée à la main jusqu'en Galatie, les royaumes hellénistiques se chamailler etc. Qu'on n'aime ou pas le système, il faut bien admettre qu'il avait créé cette « florens domus, composita res publica », « la maison florissante, l'État pacifié », que l'implacable Tacite reconnaît comme une réussite, malgré ses penchants républicains . De l'Atlantique à l'Euphrate, de la Mer du Nord au Sahara, le consensus l'emportera, parce que chacun en définitive trouvait son intérêt à se placer sous la protection d'un toit aussi solide

Alors, je sais bien, on entend beaucoup de choses sur l'esclavagisme, sur l'impérialisme romain, sur l'exploitation des peuples, et sur la sanction fatale pour tant de crimes : la chute finale, inscrite comme il se doit dans le sens de l'histoire. Certes, la société romaine pratiquait l'esclavagisme comme toutes les sociétés antiques, mais le lecteur attentif se rappelle sans doute qu'elle savait aussi assimiler ses esclaves et ses affranchis. Et il se souvient encore qu'Auguste a mis fin au pillage institutionnalisé des provinces. Pour le reste, je suis trop sot ou trop sceptique pour voir dans quelle direction va l'histoire. J'ai d'ailleurs cru remarquer que les savants du déterminisme historique, très forts lorsqu'il s'agit de prophétiser sur le passé, ont commis quelques erreurs regrettables dans leurs prédictions sur le futur. N'est pas haruspice qui veut.

N'est pas non plus Auguste qui veut. Qui a fait mieux ? Où et quand ? Quel chef inspira non seulement à son peuple proprement dit mais à la totalité des nations dont il avait la charge, une telle confiance et un tel dévouement ? Quel homme politique peut se vanter d'avoir donné à sa réussite une ampleur aussi universelle ? Il est certes arrivé que des personnages charismatiques fédèrent leurs nations et conquièrent les voisines. Mais combien en ont ensuite obtenu comme Auguste l'adhésion sincère ? Charlemagne avait de la trempe, mais aucune idée de ce qu'était un État qu'il partagea entre ses fils comme un patrimoine familial. Au XIXème siècle on connaît l'État, mais cette fois c'est le nationalisme qui étrique les esprits. La Révolution française et Napoléon s'imaginèrent ressusciter l'Empire auquel ils n'avaient rien compris, et ne firent que subordonner pour peu de temps des nations à une autre nation. Et que dire des monstruosités nazie et communiste toutes deux fondées sur le déterminisme historique, si commode pour donner une justification ''scientifique'' à leur barbarie. Si l'on ajoute à ces exemples récents les empires coloniaux des grandes puissances européennes, on remarque qu'ils ont tous en commun la domination d'un peuple sur d'autres peuples. C'est pourquoi ils n'ont pas duré.

Le succès d'Auguste tient précisément à ce qu'il a su éviter le piège fatal de la domination dans lequel s'empêtrait la République. À la place, il réalisa cette oïkouménè chère aux stoïciens, c'est-à-dire cette grande communauté humaine qui transcendait mais en les respectant races et peuples. Devenu son chef, il en fit une patrie commune : Roma patria communis nostra.

Auguste fut un homme d'État exceptionnel, l'un des plus grands que l'Occident ait engendré. N'espérons pas trop en voir venir un autre de cette nature. Non seulement les gens aussi doués sont rares, mais les circonstances leur permettent plus rarement encore de se manifester. Mais enfin, à l'heure où nous, Européens cherchons à nous unir sans diluer l'âme de nos peuples, nous devrons nous souvenir de ce que notre père commun Auguste nous a enseigné il y a 2 000 ans. Cela nous aiderait à retrouver notre patria communis, notre nouvelle Rome.

 

Table des matières

PROLOGUE, page 9
PREMIÈRE PARTIE : ADVLESCENS
CHAPITRE  I  Petit-neveu de César     29
CHAPITRE  II Un certain Marc Antoine  35
CHAPITRE  III Orphelin de César        43
CHAPITRE  IV L'héritier et le consul  52
CHAPITRE  V Chassé-croisé    58
CHAPITRE  VI Coup d'État sénatorial   71
CHAPITRE  VII Mars communis    77
CHAPITRE  VIII L'Orient républicain     84
CHAPITRE  IX Douze vautours dans le ciel      88
DEUXIÈME PARTIE : TRIVMVIR
CHAPITRE  X   La formation du triumvirat et les secondes proscriptions          99
CHAPITRE  XI  La vengeance de César    110
CHAPITRE  XII  Pérouse ou la vouivre et la belette      119
CHAPITRE  XIII La normalisation de Brindes et de Pouzzoles      126
CHAPITRE  XIV Neptune et Cupidon       133
CHAPITRE  XV  La victoire d'Énée       142
CHAPITRE  XVI  Une société dans l'angoisse      150
TROISIÈME PARTIE : IMPERATOR CAESAR
CHAPITRE  XVII La politique orientale d'Antoine         167
CHAPITRE  XVIII L'universelle aragne     182
CHAPITRE  XIX Actium   200
CHAPITRE  XX Damnatio memoriae        215
CHAPITRE  XXI La fin des Lagides      223
CHAPITRE  XXII Les lendemains de la victoire    229
QUATRIÈME PARTIE : DIVVS AVGVSTVS PATER
CHAPITRE  XXIII Naissance d'un régime    241
CHAPITRE  XXIV La consolidation         253
CHAPITRE  XXV La bonne fée Philosophie         273
CHAPITRE  XXVI Morale, civisme et tradition     283
CHAPITRE  XXVII Réorganisation sociale et administrative de l'Empire     302
CHAPITRE  XXVIII La défense de l'Empire   320
CHAPITRE  XXIX La succession    342
ÉPILOGUE     369
SIGLA        381
CHRONOLOGIE  383
BIBLIOGRAPHIE        391
TABLE DES ILLUSTRATIONS       393

 

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