Couverture

Emile Maury, Mes souvenirs sur les événements des années  1870-1871

Présentés et annotés par Alain Dalotel

format 14x22 cm, 107 pages, ISBN 2-910828-17-4, 79 francs français, 11.40 euros

© Boutique de l'Histoire éditions 1999

Introduction de Alain Dalotel

Extraits

Emile Maury, dans ces courts mémoires sur la Commune de Paris de 1871, a témoigné de son aventure dans le 204e bataillon de la garde nationale durant les deux sièges de Paris. Ce curieux invétéré sillonne la ville bouleversée par les rebelles, du Point du jour au fort de Vincennes, de Montmartre à la Bastille, de Neuilly à la place d'Italie, pénétrant partout, se mêlant aux manifestations et aux fêtes, en véritable "bidasse de l'insurrection". Obscur parmi les obscurs, il nous décrit avec une certaine spontanéité et sans complaisance, ce qu'a été sa dangereuse expérience sous le drapeau rouge au sein d'un bataillon révolutionnaire qui n'avait d'yeux que pour Blanqui et ses lieutenants.

 

 

Introduction

Un bidasse de l'insurrection

par Alain Dalotel

A Jean-Claude Freiermuth en souvenir de nos mille et une discussions sur la Commune

Ces souvenirs des deux sièges de Paris par Emile Maury, garde national et communard, je les ai gardés sous le coude plus de deux décennies, tout en pensant, par-devers moi, qu'ils avaient beaucoup d'intérêt sur plus d'un plan, pour l'Histoire.
Sans doute est-ce parce qu'une fois de plus, j'ai hésité à faire connaître un aspect de cette Commune de 1871 si longtemps étudiée pour une thèse. Déjà de nombreux morceaux de ce travail épuisant avaient nourri un débat aujourd'hui oublié, et sans doute dépassé, contribuant à déchirer en tous sens une synthèse que j'avais voulue de combat.
Le vaste renouveau de l'histoire du XIXe siècle, plus inattendu qu'espéré, relance naturellement l'intérêt pour l'histoire sociale en général et celle de la Commune en particulier. En effet, malgré une étonnante pléthore, l'historiographie de cette révolution n'a pas pu, notamment pour des raisons politiques, engager une étude sereine sur le fond, tant factuelle que théorique.
Ce texte d'un obscur parmi les obscurs - E. Maury ne figure même pas dans le Maitron sans doute parce qu'il a échappé aux conseils de guerre puis ne s'est apparemment pas investi par la suite dans les luttes politiques et syndicales - s'inscrit parfaitement, me semble-t-il, dans les nouvelles problématiques qui peuvent renouveler les approches historiques. Notre anti-héros est loin des vrais militants, ces «gens de convictions», ceux qu'il admire avec nostalgie pour avoir eu un idéal inadapté à la véritable société ou de ceux qu'il désigne comme des «enragés», mais il a vécu les événements révolutionnaires au milieu même du volcan dans ce XIe arrondissement, Popincourt, l'un des plus populaires et des plus effervescents de la capitale. Jeune et doué d'une curiosité presque maladive, à l'en croire, Emile Maury, dans un premier temps, va observer successivement l'effondrement de l'Empire et la trahison du Gouvernement de la Défense Nationale face à la Prusse.
Aux troubles du début 1870, consécutifs à l'assassinat du journaliste de la Marseillaise Victor Noir, puis au plébiscite impérial, succède la guerre. Ici, l'on va retrouver sous sa plume les convictions et les accents patriotiques d'une époque. Pour ce jeune homme de 19 ans, né à Colmar, l'invasion de la France par l'Allemagne est un véritable crime. Il s'engage donc dans la garde nationale pour participer à la résistance contre l'ennemi teuton. Ce n'est pas qu'il ignore l'existence d'une opposition révolutionnaire qui, après s'être affrontée à Bonaparte s'organise contre les faux patriotes du Gouvernement provisoire, mais il veut tout d'abord prendre sa part dans la lutte patriotique. Nous le verrons d'ailleurs regretter que les Français soient tombés dans le piège de la guerre civile, ce «triste événement», dont, selon lui, Thiers est le principal responsable. Témoin de combats acharnés entre Versaillais et Communards, il écrit : «que devaient penser les Allemands spectateurs de cette lutte fratricide?»
Pour Maury donc, la Commune, cette «folie», a d'abord été une tragédie que l'on aurait pu éviter et la population parisienne a été entraînée dans un drame sanglant où les meilleurs de ses enfants ont péri. Les communards de base ont été les victimes innocentes d'un conflit qu'ils ne contrôlaient pas. On peut, cela est certain, se demander si nous n'avons pas dans ces souvenirs une reconstruction de l'Histoire puisqu'ils ont été écrits presque 40 ans après les faits si l'on s'en tient à la date figurant à la fin du manuscrit. On pourrait penser que, pour Maury comme pour la plupart des gens, la «sagesse» lui est venue avec l'âge et qu'il s'est «rangé» mais, en fait, il ne livre que peu de considérations de cet ordre et ses écrits nous permettent plutôt de disposer d'une Commune au jour le jour vue et vécue par un jeune homme moyen et peu politisé. Si nous trouvons, au fil de son récit, des détails extrêmement précis que confirment les archives, tant au niveau des événements que des hommes, l'absence ou presque de développement politique ou philosophique est probablement représentative de l'état d'esprit d'un certain nombre de gardes nationaux de l'époque. Presque tous les noms qui apparaissent étaient connus de tous : Blanqui, Flourens, Duval, Rochefort ; s'il se souvient de Levraud, ce «chicaneur», c'est parce qu'il a été, sous le premier siège puis sous la Commune, son chef de bataillon au 204e; s'il cite Delescluze, dont il aperçoit un ordre en pleine semaine sanglante, que lui montre l'un de ses camarades polonais collaborateur de Dombrowski, encore un nom qu'il a retenu, c'est parce que le grand jacobin était l'un des élus du XIe, son arrondissement, et que, par ailleurs, dans cette famille Maury, on semblait cultiver un républicanisme relativement intransigeant.
Mais Maury, quoique mêlé aux événements de l'année terrible, n'est pas un révolutionnaire déclaré: il ignore les mots «socialisme» et «Internationale». Ce bidasse de l'insurrection n'a pas les réserves des communards purs et durs qui ont pu écrire, suite à 1871, des histoires de la Commune où la stratégie politique fixait les limites d'une relation authentique de l'événement. Maury est pour ainsi dire au ras des pavés. Sa Commune est celle d'un tout jeune homme qui va douter assez vite d'une possible victoire. Il n'est ni un croyant, ni un martyr : c'est un petit gars malin qui fait rapidement le constat d'une situation presque aussitôt désespérée. Son milieu d'expérience privilégié c'est la garde nationale, or ce qu'il y découvre, jour après jour, c'est le désordre et l'indiscipline qui débouchent forcément sur l'inefficacité et donc la défaite. Ce n'est pas la volonté qui manque dans ce milieu mais les véritables combattants sont trop peu nombreux: «C'était toujours les mêmes qui marchaient». En outre, l'encadrement est mauvais, pire encore que sous le siège, affirme-t-il. Le cas de son propre bataillon, le 204e, en principe l'un des fers de lance de la révolution, est exemplaire. Son chef, le blanquiste Edmond Levraud, n'est jamais là dans la mesure où il a une double casquette : commandant de cette unité et responsable à la Préfecture de police. Le bataillon, qui n'en finit plus de se réorganiser, ne monte qu'une fois ou deux au feu. La plupart du temps, ses compagnies sont utilisées dans la répression contre les «versaillais de l'intérieur», les Congrégations en particulier. Il occupe ainsi le couvent des jésuites de la rue des postes puis celui du XIIe, à Picpus, des lieux où l'on ne risque pas sa vie. E. Maury, comme les autres, y passe de bons moments, tapant largement dans la cave des religieux. Il apprécie ces postes «moins dangereux» que les missions extra-muros et conclue : «Nous étions, en somme, un bataillon favorisé». Une situation dénoncée vigoureusement par les «mégères» du Club des prolétaires. La responsabilité de cette gestion désastreuse reviendrait selon Maury - et ici nous retrouvons le communard de base - aux «galonnés» et aux élus : «la Commune passait son temps en vains bavardages et à accuser la plupart de ses membres soit de trahison soit de complicité avec Versailles.»
Il reconnaît pourtant l'extraordinaire indiscipline des gardes nationaux. Sa propre conduite en donne d'ailleurs un bel exemple. Le désordre qui régnait dans l'armée de la Commune n'est pas un scoop mais avec le texte de Maury nous avons un témoignage de l'intérieur. Nous savons ce qui se passait dans la tête d'un communard moyen de base. Son insatiable curiosité nous permet d'avoir des informations sur le style anarchique des fédérés au cours des événements.Voyant le parc d'artillerie de Montmartre à la veille de l'insurrection, il note que son organisation n'est pas très militaire. Le 18 mars, de passage rue Basfroi, autre lieu où les fédérés ont regroupé des canons et qui sert aussi de QG au Comité central, il constate «un tohu-bohu indescriptible, tout le monde commandait et c'est miracle que tout n'ait pas sauté, aucune précaution n'était prise et l'on fumait près des munitions.»
Après la prise du pouvoir et l'élection de la Commune, c'est pire. Maury écrit : «Tout allait à la diable, il n'en pouvait être autrement, tout tournait à l'anarchie et à la démoralisation». Son texte revient à de nombreuses reprises sur cette réalité que mes recherches sur la Commune en général et sur la Commune à Popincourt en particulier ne peuvent que confirmer. Les rebelles de 1871 n'avaient aucun respect pour la hiérarchie. Leurs officiers, souvent des anciens camarades de travail, ne purent jamais imposer leur autorité. D'ailleurs, ils étaient élus pour l'immense majorité et cette situation ne renforçait nullement leur position. On ne les écoutait pas. Les gardes nationaux font souvent ce que bon leur semble. E. Maury, se rappelant un «branle-bas» dans la nuit du 12 avril, note qu'il manquait beaucoup d'hommes à l'appel. Quelques temps après, vers le 20 avril, nouvelle alerte en pleine nuit. La population est réveillée par le rappel, la générale et le tocsin. Ce n'est qu'à 5 heures du matin que le 204e et le 190e se mettent en route pour aller en renfort vers la Porte Maillot. Maury remarque le nombre important de défections, ce qui, pour lui, est plus un signe de bon sens qu'un lâchage : «Il ne restait plus - écrit-il - que les nécessiteux, les enragés et les curieux».
Son baptême du feu ne le rassure guère, car si les gardes et les artilleurs fédérés se montrent très actifs, ils combattent en petit nombre dans la plus parfaite improvisation. L'attitude de Maury au soir de cette journée nous laisse un peu stupéfaits. A 7 heures de soir, il s'en va prendre l'omnibus les Ternes-Bastille pour rentrer chez lui «chacun faisait ce qu'il voulait, il n'y avait plus aucune autorité, aucune discipline».
Là encore, il ne justifie en aucune façon sa propre indiscipline qui lui semble naturelle vu l'absence d'autorité.
Fin avril, Maury se pose beaucoup de questions. Sa réflexion l'entraîne à se détacher de la Commune qui lui apparaît maintenant bien distincte du destin qu'il doit suivre : il craint «que cela ne finit mal pour les communards». Les mauvais «signes» se multiplient. Le 1er mai, voulant, selon ses désirs de promeneur invétéré, aller avec son ami Régnier jusqu'au Point du jour, il ne peut dépasser le Pont de Grenelle «les Versaillais avançaient de jour en jour sur toute la ligne».
Lorsque Edmond Levraud tente de reprendre en main le bataillon, Maury n'y croit plus. Pourquoi suivrait-il ? La discipline est une «chose inconnue». Par ailleurs, à l'en croire, «toutes les basses passions se donnaient libre cours et ne pouvaient amener qu'un désastre». Fait-il allusion à Rossel qu'il n'aime pas - le trouvant douteux ? Le 11 mai, au lieu de suivre son bataillon qui va au Champs de mars puis au village d'Issy, il prend la tangente. La «première sortie» du 204e, accroché par le 17e bataillon de chasseurs est «malheureuse», puisqu'il y a des pertes.
Pour Maury la Commune ne peut plus se redresser - «le gâchis augmentait» - car l'atmosphère est à la division et à la suspicion.
Maury, estimant qu'il n'y a «rien de bon à récolter», se tient, comme il le dit, «tranquille», c'est-à-dire qu'il ne se mêle plus pendant plusieurs jours aux allées et venues des hommes de son bataillon, s'en détachant moralement voire «intellectuellement» ; il en parle même à la troisième personne du pluriel comme s'ils lui étaient devenus étrangers. Il faut néanmoins souligner que ce réfractaire ne se cache nullement puisqu'il va assister à l'un de ces fameux concerts de la Commune et multiplie ses promenades dans Paris. A l'occasion de l'une d'elle, il rencontre des camarades de sa compagnie, de service à la caserne de la Tour-Maubourg. Ceux-là ne lui font pas de remarques comme si sa désertion n'avait aucune gravité. Les «réfractaires» de la Garde nationale se comptent en effet par dizaines de milliers. Trouvant un billet chez lui, il décide de rejoindre la caserne où son unité est en poste. Notons le, Maury n'est pas puni par son nouveau chef. L'affaire se solde par un simple savon. Ce commandant est lui-même un sous-officier déserteur de l'armée.
Dans la nuit du 20 au 21 mai, tandis que le canon tonne, le 204e, dont les 200 hommes présents manifestent «peu d'entrain à marcher», est dirigé vers l'est jusqu'à la place d'Italie. Là, chez un marchand de vin, Maury et un de ses camarades décident de filer «étant donné la tournure que prenaient les événements». Il estime que «la partie était perdue».
Maury décroche presque entièrement à ce moment-là. Il a compris que «le dernier mot va être aux barricades». Etant persuadé par ses observations que la Commune ne peut l'emporter militairement, il va se tenir à l'écart des combats. Cet individualiste ne veut pas périr pour une Révolution qu'il n'a pas compris. On cherche en vain dans ses souvenirs des allusions à l'ouvre de la Commune. Certes, notre garde national, coupé des dirigeants, a conscience d'un affrontement de classes : il parle des bataillons «ouvriers», des réactionnaires qui se sont opposés de mauvaise foi aux fédérés, ne verse pas une larme pour les otages, mais, s'il discerne un mouvement républicain de type révolutionnaire - reportons-nous aux pages consacrées aux manifestations de la Bastille entre l'armistice et le 18 mars - c'est en référence à la grande Révolution. Maury, anti-idéaliste qui raisonne dans le concret, ne voit rien de nouveau. Pour lui, qui a voulu combattre l'envahisseur, l'effervescence des esprits à la veille du 18 mars est due à la déception patriotique. Sa promenade à Saint-Denis, occupé par les Prussiens, et son écourement devant les bruits de bottes, sont caractéristiques à ce point de vue. La suite n'est, d'après lui, qu'un dérapage involontaire, un piège dans lequel les manouvres politiciennes irresponsables ou irréfléchies ont précipité les simples gens.
Maury pense qu'il a été aspiré malgré lui dans un mouvement provoqué par les événements.
Tout cela était imprévu pour ce jeune homme peu politisé. Il n'a pas fréquenté les clubs, trop violents ou incompréhensibles pour lui, il n'a pas été délégué de bataillon à la Fédération et pourtant il est représentatif d'un garde national moyen quelque peu dépassé par sa propre histoire. Ce patriote ne comprend pas la guerre civile que l'on aurait pu, à son avis, éviter facilement. Thiers et sans doute les révolutionnaires convaincus ne l'ont pas voulu.
C'est donc en pur témoin - on pourrait dire en voyeur - que Maury va assister à la semaine sanglante. Assez vite il se débarrasse de ses armes dans une cave de la rue de Charonne. Ses observations sont donc celles d'un badaud et non celles d'un combattant. Son récit, compte tenu de ses promenades en tous sens dans les rues bouleversées de la capitale, et de sa sympathie pour ceux qui vont mourir, est toutefois extrêmement riche. On y retrouve l'ambiance insurrectionnelle du Paris des barricades et les tentatives des communards pour échapper à la défaite. L'ambiance mortelle de ces journées me semble particulièrement bien reconstituée. On y découvre la dernière lutte des «enragés», ces «convaincus» qui sont les seuls à rester en lice; «le nombre des combattants diminuait à vue d'oil» se souvient Maury évoquant le 23 mai. Ses mots, pour traduire la tragédie, ne sont pas ceux que l'on tire fréquemment de cet arsenal conformiste dans lequel on puise pour exalter la mort des autres ; d'ailleurs, à son avis, il y a eu trop de résistance et trop de victimes. Malaise, peur, angoisse, terreur sont les termes choisis pour rendre l'ambiance de la semaine de mai. Un certain nombre de «choses vues» - des anecdotes qui ne s'inventent pas - m'apparaissent marquées du sceau de l'honnêteté. L'agonie de la Commune est de ce fait mieux décrite que dans beaucoup de livres. C'est bien de la mort, celle qu'il a refusée, dont Emile Maury nous parle. Dans ces combats désordonnés des communards, suivis de hideux massacres, c'est toute une société qui disparaît avec ses valeurs.
On devine chez l'auteur une grande nostalgie. L'anecdote du morceau de drapeau rouge est significative: en pleine terreur tricolore, au risque de se faire repérer, il n'a pu s'empêcher de récupérer cette relique sacrée qui figure dûment scotchée à la fin de ses souvenirs.

 

Extraits

           

Première partie: 1870

Cette maudite année débuta par l'assassinat de Victor Noir (un journaliste militant) par le prince Pierre Bonaparte dans le commencement de janvier. Ce leur fut une bien fatale année aux Bonaparte et à la France aussi.
L'enterrement de Victor Noir fut pour moi l'occasion de voir quelque chose d'inattendu et tout à fait nouveau. Tout un peuple se dirigeait vers Neuilly, pour protester contre ce lâche assassinat et contre l'Empire et honorer cette victime des Bonaparte qui représentait les aspirations nouvelles de la masse. Je me rendis donc à Neuilly avec un ami, et là se trouva réunie dans le cimetière et aux alentours une foule immense ; et c'est là que je vis pour la première fois Henri Rochefort, que la foule acclamait et voulait forcer à prendre la direction de ce mouvement. Il fut obligé de se retirer. Je le vis dans un fiacre fermé, plus mort que vif, et il y avait vraiment de quoi influencer les plus vaillants, car il connaissait les conséquences que cela comportait, et il savait que la force armée avait ordre de réprimer tout mouvement.
Effectivement, au retour, je vis dans les fossés des fortifications de la troupe prête à marcher et à nous barrer la route, et des régiments descendaient l'avenue pour prêter main forte. Il fit donc sagement de ne se prêter à aucune manifestation qui eut amené une catastrophe et qui eut fait le jeu des bonapartistes.
Des troubles agitèrent Paris en février ; dans le faubourg du Temple se dressèrent des barricades, les premières que je vis. En mars eut lieu le jugement de Pierre Bonaparte qui comparut devant une Haute-Cour à Tours et qui fut acquitté.
Plébiscite en Mai, l'on vote par oui et par non - pour ou contre l'Empire. Dans ce mois de Mai, je visitai pour la première fois Versailles, qui devait être occupé quelques mois plus tard par les Allemands, qui y couronnèrent le roi de Prusse Empereur d'Allemagne. Heureusement que les glaces de cette galerie du château n'en gardèrent pas l'empreinte et comme tout ce que font les hommes est appelé à s'effacer...
La guerre fut déclarée en juillet et après une suite de revers infaillibles, le sol de la Patrie fut envahi.
J'avais formé le dessein d'aller travailler à Londres, mais les événements prenant tout à fait mauvaise tournure j'y renonçais, et remis cela pour des temps meilleurs.
Tout voulait nous accabler dans cette année de malheur ; la variole sévissait avec assez de gravité et faisait de nombreuse victimes (un malheur n'arrive jamais seul) et cela probablement pour nos péchés et notre légèreté. J'en fut atteint le premier assez légèrement, ainsi que mon père et mon frère Achille mais par contre ma mère en fut gravement atteinte et fut quelques temps en danger et en garda les marques. Notre logement ressemblait assez à une petite salle d'hospice, trois personnes au lit. Etant le premier remis debout, il me fallut tenir le petit commerce de lait que ma mère faisait sous la grande porte à coté de notre demeure. Mon travail menaçait de s'arrêter ; vers le 15 août nous ne faisions plus qu'une demie journée. Je me rappelle encore notre patron Mr Pecquereau-père, attiré par le chant de la Marseillaise nous priant d'avoir un peu moins d'enthousiasme à l'atelier et un peu plus pour les enrôlements et il avait raison.
Le 6 août nous eûmes une alerte, produite par une soi-disant victoire. Je quittai l'atelier avec quelques camarades. Nous nous dirigeâmes vers la Bourse ; arrivés là, nous vîmes une foule délirante de joie: des drapeaux et des pancartes émergeaient au milieu de ce flot humain, et pas moyen d'avancer, mais nous en avions assez vu et retournâmes par les boulevards ou la joie n'était pas moindre. Toutes les voitures avaient des drapeaux ainsi que bien des façades décorées. Nous rentrâmes annoncer la bonne nouvelle qui, le lendemain, était controuvée, ce qui nous décourageait.

[...]

Seconde partie: 1871

Ce fut un bien triste et morne premier de l'an que le premier janvier 1871. Aucuns souhaits de bonne année; chacun prévoit que cela finira mal. Les queues à la porte des boulangeries commencent: 300 grammes alloués par tête. Ce qui est peu. Si encore le pain eût été bon! Quinze jours plus tard il n'était plus mangeable. On pensait manger de la terre. Il vous donnait des maux de gorge à ne plus pouvoir avaler. Aussi la mortalité allait en augmentant, ce qui n'était pas étonnant vu les privations de tous genres et surtout la mauvaise qualité des aliments que l'on pouvait se procurer, le tout joint au grand froid de cette année terrible. Aussi que de vieillards n'ont pu supporter ces privations et sont allés rejoindre les ancêtres! Je faisais la queue à la porte des boutiquiers pour le ménage et par ce froid c'était plutôt pénible, mais à l'âge que j'avais (19 ans) on n'y pense pas trop et l'on trouvait encore le moyen de s'amuser; l'on allumait des feux de tristesse (plutôt que de joie) et l'on tournait en rond autour en chantant pour se dégourdir et se divertir comme l'on pouvait; mais par contre l'on empêchait le voisinage de dormir. Bref toutes ces misères rendaient le monde méchant et méfiant.
Les boulangers distribuent aussi du vin dans l'après-midi en échange de bons de pain, ce qui faisait faire encore de nouvelles stations sur les trottoirs à la porte des boutiques, aussi ne voyait-on plus que cela dehors toute la sainte journée.
Vu la prévoyance de ma bonne mère, nous avions un petit stock de farine, semoule, graisse, oignons, etc., etc., qui, grâce à ses talents de cuisinière, nous permirent de mieux supporter ces privations ; quant à nos bons de pain, nous en faisions profiter des voisins car nous ne pouvions plus l'avaler.

[...]

Troisième partie: Le 18 mars 1871

(A quoi tiennent les événements : s'il eut plu au lieu de faire un temps splendide, cette journée avortait et cela changeait peut-être la face des choses)

Vers les trois heures du matin, la place de la Bastille jusque là déserte se vit remplie de troupes: infanterie, artillerie, cavalerie, gendarmes. Tout s'y trouvait réuni.
Me levant toujours de très bonne heure pour aider ma mère dans son petit commerce, un passant me prévient qu'il y avait du nouveau à la Bastille. Je m'y rendis. Et je vis toutes ces troupes qui prenaient possession de la place et se mettaient en devoir de dépouiller la Colonne de toutes ses décorations; un pompier enlevait le drapeau rouge que le Génie tenait et qui tomba aux acclamations des gendarmes.
Les régiments de ligne n'avaient pas l'air bien enthousiasmés pour ce genre de travail, c'est ce qui décida de la journée. Déjà quelques jours auparavant ils avaient distribué leurs cartouches aux gardes nationaux, lors de la première affaire, le soir, place de la Bastille. Bon nombre de ces troupes de ligne se trouvaient en contact avec les gardes nationaux ce qui refroidissait leur zèle (aussi on le leur fit payer plus tard en les envoyant en Afrique) et ce furent les prisonniers revenus d'Allemagne qui firent la répression par la suite.
Revenons au 18 mars. Même déploiement de forces à la Butte Montmartre. Une colonne de l'armée avait déjà réussi à s'emparer des pièces de canons en surprenant les postes (tellement ils étaient sur leurs gardes), mais le premier moment de stupeur passé, les gardes nationaux donnèrent l'alarme. On commençait à battre le rappel. La Garde Nationale se réveilla, se mit en mouvement et l'on s'organisa pour résister. La colonne d'attaque avait amené des chevaux pour enlever les pièces et bon nombre étaient déjà attelées. Le manque de décision et d'énergie fit manquer la manouvre. La foule et les femmes entouraient les cavaliers qui hésitaient et laissaient faire.
On dételle les pièces qui rejoignent leur place dans les tranchées. Les officiers supérieurs essayent de réagir, commandent le feu: ils ne sont plus obéis. Un régiment de ligne, le 88e, fraternise avec la foule et décide l'affaire. Les soldats se mêlent aux gardes nationaux et arrêtent leurs propres officiers (signe des temps); l'esprit révolutionnaire gagnait tout le monde, les chefs avaient beaucoup perdu en considération. Mais quoi d'étonnant à cela après une aussi triste guerre. La retraite fut ordonnée de crainte de la défection de toutes les troupes. La Butte fut évacuée. Deux généraux sont fusillés rue des Rosiers: le général Lecomte par ses propres soldats pour avoir commandé le feu sur les citoyens, ainsi que Clément Thomas, ex Cdt des Gardes nationales qui est arrêté sur la Butte, où il se promenait en civil, histoire de voir ou d'espionner. L'évacuation de la Butte par l'armée ne se fit pas sans quelques victimes de part et d'autre.

[...]

Vers le 12 avril, nouveau branle-bas dans la nuit. Je suis réveillé par le rappel du bataillon. Ce fut pour faire des patrouilles et s'assurer des hommes à toute heure de jour et de nuit, mais comme à chaque fois bon nombre manquaient à l'appel; c'était toujours les mêmes qui marchaient. Quelques jours auparavant les amis de l'ordre avaient fait une manifestation. Ils s'étaient promené drapeaux tricolores en tête tout en criant «A l'ordre Belleville!» et en se dirigeant vers la place Vendôme par les boulevards. Le hasard voulut que des Fédérés de Belleville se trouvassent justement de ce côté: ils sommèrent les manifestants de se retirer et sur leur résistance firent feu, tuèrent et blessèrent du monde, entre autres quelques boulevardiers de marque. C'était la revanche du 22 janvier. La réaction se remuait encore et l'on se précautionnait à l'Hôtel de Ville, ce qui occasionnait des alertes, et l'on faisait patrouille.
La Commune décréta la démolition de la colonne Vendôme, qui eut lieu le mois suivant. Nous eûmes quelques jours de repos et dans une de ces journées j'allai avec Regnier visiter la maison des jésuites de la rue des Postes; il avait son père dans une compagnie sédentaire et qui justement se trouvait de garde ce jour là, ce qui nous en facilita l'entrée. Les hommes ne se plaignaient pas de ce poste: bon vin, bonne table et bon lit, de vrais coqs en pâte, rien ne manquait. Nous nous mîmes à visiter l'établissement. Nous commençâmes par faire un tour dans le jardin, qui était vaste et beau, mais il s'y trouvait trop de reposoirs à mon idée; nous vîmes la salle de billard, la salle de gymnastique, la salle d'arme, différents préaux couverts pour se livrer à toutes sortes de jeux par les mauvais temps, des cours de différentes grandeurs entourées de bâtiments Louis XIV et Louis XV. Dans une de ces cours nous jouâmes aux quilles (c'était des bouteilles vides de tous calibres). Il y avait là tout le confortable possible jusqu'à un théâtre, enfin de quoi dresser des jeunes gens et les lancer dans toutes les carrières possibles. Les dortoirs, réfectoires, parloirs, la bibliothèque dont tous les livres jonchaient le plancher - tout ayant été secoué -, les cellules des Pères, rien n'échappa à notre curiosité. Tout y était grand. Il y avait même un atelier de peinture pour la réparation des statues, etc., etc. Toutes ces différentes salles étaient ornées de tableaux dont plusieurs représentaient des généraux de l'ordre et plusieurs furent lacérés à coups de baïonnettes lors de la prise du couvent. Dans les étages supérieurs nous entrâmes dans les petites chapelles particulières avec le nom des Pères sur la porte. Il s'y trouvait tout ce qu'il fallait pour dire la messe. Régnier fit marcher un piano orgue. Le tout était richement décoré et curieux à visiter.
Redescendus au corps de garde le père de Régnier nous fit goûter du vin de ces bons Pères, qui fut trouvé excellent, et du rhum comme jamais je n'en goûterai plus de ma vie. La compagnie sédentaire resta là quelques temps. Ils ne voulaient plus déloger et quittèrent ces lieux à regret.

[...]

Quatrième partie : la semaine sanglante

Dire que la résistance qu'opposaient les Fédérés, et l'acharnement des Versaillais, ces deux forces réunies eussent peut-être fait réfléchir les Allemands dans leur entreprise de vaincre Paris.

Ce fut le dimanche 21 mai au matin que nous quittâmes la caserne Latour-Maubourg. Si nous y étions restés seulement quelques heures de plus, nous aurions eu affaire aux troupes de Versailles. Elles venaient d'entrer dans Paris. Le bataillon eut encore la chance d'éviter cette rencontre, en quittant la place comme je l'ai raconté, et d'être envoyé dans un endroit relativement plus calme. Bicêtre était un des points les moins menacés de toute la ligne d'investissement. Quant à moi, je restai à la maison: j'en avais presque assez vu. J'appris que le fort de Vanves venait d'être évacué - la défense souffrait aussi beaucoup à cet endroit, comme partout d'ailleurs - et que l'action allait se continuer à l'intérieur: le dernier mot serait aux barricades. Dans ces circonstances je m'attendais à voir rentrer le bataillon.
Le lundi 22 mai, la nouvelle se répandit que les Versaillais venaient d'entrer dans Paris par les portes de Sèvres et de Saint Cloud, par surprise plutôt que de vive force, et avaient pris pied sur une partie des remparts. Personne ne voulait le croire. Une fois entrés, ils allèrent vite.

Le mardi, je fis une sortie avec mon père afin de nous renseigner et de voir ce qu'il en était. Nous passons l'eau et nous allons jusqu'au Luxembourg. Ce jardin paraissait triste et endeuillé, malgré la sève nouvelle; partout des barricades s'élèvent, les anciennes sont consolidées, toutes les rues sont interceptées. Du jardin où nous étions, nous entendions distinctement la fusillade au loin. Les rues se faisaient désertes, les omnibus avaient cessé leur service. Le boulevard Saint Michel, d'ordinaire si vivant, était tout désert. L'on pressentait que quelque chose de terrible allait se passer, qu'un grand malheur planait sur la capitale, et l'on n'avait guère envie de s'attarder. Nous avions hâte de regagner notre logis, nous n'étions pas en sûreté.Le rappel ne discontinuait de battre et le tocsin de bourdonner, comme pour appeler les défenseurs de la Commune à son aide, car elle allait bientôt entrer en agonie.
Le matin suivant un placard de la Commune parut (un des derniers) qui disait «de faire place aux combattants aux bras nus, plus de galons, tout le monde aux barricades». C'était le dernier appel de la Commune à ses défenseurs qui devenaient de plus en plus rares. Ce n'était plus comme au 18 mars, on était démoralisé par ces deux mois de lutte sans espoir, aussi la résistance ne devait pas être longue. Et elle le fut encore trop, et trop de victimes ensanglantèrent les rues de Paris.
La nuit, la ville était éclairée par les incendies que les Fédérés allumaient sur les principaux points qu'ils étaient obligés de quitter; la fusillade et la canonnade n'arrêtant pas, jetaient comme un voile de deuil et de mort sur la grande cité.
Je sortis encore faire une promenade, mais à l'opposé d'où j'allais d'habitude, vers Saint Mandé, et là, je rencontrai les petites garnisons des forts d'Ivry et des Hautes Bruyères qui rentraient, en tout un millier d'hommes. En regagnant la maison, je vis un officier de Fédérés, membre du Comité Central, qui était accompagné d'un tambour et de quelques gardes. Cet officier, qui portait le bras en écharpe, s'arrêtait de place en place pour lire un dernier appel de la Commune. Il disait entre autres choses que la situation était la même qu'au 18 mars et de «défendre la Commune jusqu'à la mort» et terminait en criant «Vive la Commune!»; ce qui ne trouvait guère d'échos parmi les rares passants attroupés, quelques cris et c'était tout. Ah non! Ce n'était plus l'enthousiasme du début, il s'en fallait. Il n'y avait plus d'illusions à se faire, le nombre des combattants diminuait à vue d'oil; les Versaillais allaient avoir la victoire facile.
Ce soir là, nous regardions de chez nous la fumée des derniers coups de canons tirés du fort de Bicêtre et je pensais au bataillon qui devait être dans ces parages, ou peut-être déjà rentré à mon insu. Tout cela n'était pas gai et malgré soi, un certain malaise vous prenait: quelle serait la fin?

[...]

Quelques années plus tard, allant en course pour affaire derrière le cimetière de Charonne, je vis dans un vaste enclos des travaux.
L'on creusait le bassin de Charonne, qui alimente actuellement d'eau potable le quartier. En jetant un coup d'oil dans cet endroit, je vis dans une partie de cet enclos, que l'on exhumait des corps; et je me rappelai que dans ce lieu, l'on avait fusillé des fédérés, prisonniers de la première heure: en faisant les fouilles, on les avait découvert. Il fallut donc de nouveau donner asile à leurs restes mortels. Ce que l'on fit en les enterrant dans un coin du cimetière de Charonne, à gauche en entrant, dans un terrain que l'on avait enclos de planches; et bien peu de personnes se sont aperçus de l'exhumation et du transfert. Paix à leurs cendres.

Fin

Emile Maury

 

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