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Association Histoire au présent, Débuter dans la recherche historique format 14x22 cm, 229 pages, ISBN 2-910828-05-0, 78 francs français, 12 euros © Boutique de l'Histoire éditions 1996 Ce titre est épuisé |
Fondée en 1983 par François-Olivier TOUATI, HISTOIRE AU PRÉSENT est une association ouverte aux chercheurs,
étudiants, enseignants du secondaire et du supérieur, à tous ceux que l'histoire
passionne. Ses buts :
* Promouvoir les échanges entre historiens, équipes et centres de recherche en
France et en Europe ; la circulation de l'information doit rompre l'isolement
dont souffrent notamment les historiens au début de leur recherche.
* Rendre compte des recherches les plus novatrices dans les différents domaines
historiques.
* Contribuer à une réflexion sur le métier d'historien et les méthodes de
la recherche historique, dans le cadre d'ensemble des sciences humaines.
Fidèle à une tradition décennale, HISTOIRE
AU PRÉSENT poursuit la publication d'une revue trimestrielle SOURCES, Travaux historiques
Table ronde avec : Hélène Ahrweiler, Michel Cassan, Jacques Fauvet, André Fontaine, Robert Fossier, Claude Gauvard, Jacques Le Goff, Jean-Maurice de Montrémy, Pauline Pantel-Schmitt, Jean-François Sirinelli, René Rémond, Pierre Vidal-Naquet. p. 7
Commencer une recherche en.
Histoire ancienne, Chr. JACOB
Histoire du Proche-Orient ancien, P. GONTIER et B. LION
Histoire médiévale, Ph. JANSEN
Histoire moderne, J. BOUTIER
Histoire contemporaine, Ph. CHASSAIGNE
Dernière minute.
Le Cursus
Le régime des thèses, C. POMEYROLS
Les débouchés professionnels de la recherche historique ex cursus universitaire, S. RAB et R. VALÉRY
Partir : faire des recherches à l'étranger
Italie, Ph. JANSEN
Espagne, M.-L. COPETE et J.-P. ZUNIGA
Allemagne, J. MORSEL
Sources et bibliographie
Documentation, repérage de l'information, F. GAMBRELLE
La recherche informatisée en histoire, C. BOURLET
Sources imprimées et sources d'archives, Gh. BRUNEL
Répertoires spécialisés
Le catalogue de l'histoire de France de la Bibliothèque nationale "mode d'emploi", Chr. AMALVI
La formation à la recherche archéologique : les sources archéologiques de l'histoire du Moyen Âge, archives du sol / matière d'histoire, J. BURNOUF
Les sources documentaires du patrimoine verrier (XVe-XVIIIe siècles), M. PHILIPPE
Les sources documentaires du patrimoine sidé-rurgique (XVe-XIXe s.), Y. LECHERBON-NIER
Des sources à explorer
Histoire et médias - Le statut de l'image photographique, cinématographique et télévisuelle comme source d'histoire, Chr. MALAURIE
Les champs de l'historien
L'histoire du temps présent : spécificité des sources et de la démarche, O. DUMOULIN
L'histoire économique : des horizons multiples pour le jeune chercheur, P. GRISET
Repères pour le nouvel historien des communications et des transports, J.-M. GOGER
Histoire de la Russie, de l'URSS, de la Russie actuelle, M.-K. SCHAUB
L'histoire de l'art entre ouverture et rénovation, D. ALIBERT
Introduction à l'histoire de l'historiographie, C. AMALVI
Écrire et publier
La publication d'un article, F.-O. TOUATI
La publication des textes médiévaux, O. Guyot-jeannin
L'HISTOIRE ET SON
MONDE :
CLÉS POUR ENTRER DANS LA RECHERCHE
Table ronde avec : Hélène Ahrweiler, ancienne directrice du centre Georges Pompidou, ancien recteur des universités de Paris ; Michel Cassan, professeur à l'Université de Limoges ; Jacques Fauvet, ancien directeur du journal Le Monde ; André Fontaine, ancien directeur du journal Le Monde ; Robert Fossier, Professeur émérite à l'Université de Paris I ; Claude Gauvard, Professeur à l'Université de Paris I ; Jacques Le Goff, Directeur d'Études émérite à l'E.H.E.S.S. ; Jean-Maurice de Montrémy, membre du Comité de rédaction de L'Histoire ; Pauline Pantel-Schmitt, Professeur à l'Université de Picardie ; René Rémond, Président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques ; Jean-François Sirinelli, Professeur à l'Université de Lille III ; Pierre Vidal-Naquet, Directeur d'Études à l'E.H.E.S.S.
Commencer une recherche : grande aventure ou plongeon dans
l'inconnu ? La complexité du système universitaire, les habitudes et le
langage propres à la "tribu" des historiens peuvent faire hésiter à se lancer
sur ces nouveaux itinéraires de la recherche. Les contributions de ce volume fourniront,
nous l'espérons, d'utiles renseignements techniques, des pistes et des idées.
Mais il nous a paru nécessaire de munir le jeune chercheur de guides expérimentés,
parfaitement au courant des arcanes de la recherche. Cette "table ronde" est
bien sûr un artifice rédactionnel ; comme dans la première édition de Premières
recherches, nous avons repris en partie les interviews réalisées au cours de
l'été 1986 par Fabienne Gambrelle, Christian Jacob, Michel Trebitsch et Raphaël
Valéry.
Afin de tenir compte de l'évolution des conditions institutionnelles de la
recherche, nous avons complété ce montage en sollicitant de nouveaux avis auprès de
directeurs de recherche d'une nouvelle génération et nous avons pris la
responsabilité de supprimer ce qui n'était plus d'actualité dans les
interventions précédentes. Souhaitons que ces avis, souvent concordants, parfois
contradictoires, stimulent les jeunes historiens au début de leur recherche et
contribuent à baliser leur parcours dans le dédale universitaire.
Philippe Jansen, Catherine Pomeyrols
Le Cursus
Faut-il conseiller aux étudiants de faire une maîtrise ? Quelles en sont les exigences et les critères d'évaluation ? Quelle est la valeur scientifique accordée à la maîtrise ? Quelle est la valeur professionnelle de la maîtrise ?
P. Vidal-Naquet. La maîtrise, pour moi, ça reste quelque chose d'absolument essentiel dans la mesure où c'est le premier exercice purement scientifique. Par conséquent, quelqu'un qui est capable de faire une bonne maîtrise, pour moi, c'est un critère excellent.
R. Rémond. Si l'étudiant souhaite faire de l'histoire son métier, s'il veut présenter je ne dis pas n'importe quel concours, mais s'il veut être agrégé, il faut qu'il ait une maîtrise ; c'est le droit de péage à acquitter...
R. Fossier. Il ne faut pas se faire d'illusions ; ce n'est pas un apport scientifique de très grand poids, sauf quelques exceptions évidemment. On demande à l'étudiant de faire un premier travail, un essai de recherche, puis il s'arrête au bout d'un an. Je suis très opposé à des mémoires qui durent plusieurs années. La maîtrise doit s'en tenir à ce niveau.
M. Cassan. Je suis d'accord : il faut absolument conseiller aux étudiants de faire une maîtrise, même si la valeur scientifique de ce type de travail est sûrement limitée.
Cl. Gauvard. Oui, il faut conseiller aux étudiants de faire une
maîtrise. Les critères d'évaluation sont : 1° une bonne analyse de la source
ou un rassemblement de sources diverses cohérent, 2° un plan assurant la démonstration
d'une mini-thèse, 3° une écriture fluide et correcte, 4° des transcriptions
exactes. La valeur scientifique porte moins sur la démonstration que sur le recensement
de citations et l'apport de pièces justificatrices.
On ne peut parler de valeur professionnelle mais la maîtrise permet aux étudiants
d'acquérir une maîtrise de leur savoir car ils le mettent en ouvre. C'est
une année de réflexion et de liberté.
P. Pantel-Schmitt. Oui, il faut conseiller aux étudiants de faire
une maîtrise pour acquérir une meilleure maîtrise de la rédaction, une plus grande
familiarité avec les bibliothèques et la lecture d'ouvrages spécialisés (y
compris en langues étrangères), pour apprendre à organiser son temps et son travail
sans un rythme imposé, enfin pour découvrir les exigences de la recherche.
L'essentiel de ces acquis est utile pour la préparation ultérieure aux concours
quelle que soit leur nature.
La maîtrise (en histoire ancienne, c'est-à-dire faite par des étudiants qui
maîtrisent mal les langues anciennes donc ont un accès indirect à bien des sources) a
plus une valeur pédagogique que scientifique. Mais les bons mémoires font toujours
preuve de curiosité intellectuelle et donc posent de bonnes et souvent nouvelles
questions.
J.-F. Sirinelli. L'année de maîtrise est essentielle dans la
formation d'un étudiant en histoire. Après la nécessaire acquisition d'une
culture historique dispensée par les trois premières années d'études
supérieures, elle permet à cet étudiant de faire son apprentissage de chercheur.
C'est à l'aune de cette notion d'apprentissage que les exigences et les
critères doivent être définis. Le travail de maîtrise doit respecter les canons de la
discipline et constituer un apport à la connaissance historique - donc être
toujours de première main -, mais en gardant à l'esprit, celui de
l'étudiant comme de l'enseignant, qu'il s'agit en même temps
d'une étape : le travail doit être un "produit fini", mais en
considérant, sans qu'il y ait contradiction, que son auteur est encore
"perfectible".
J.-M. de Montrémy. Je ne suis pas historien de formation, et je ne
peux donc pas voir la valeur du diplôme d'un point de vue "académique",
par rapport au cursus de la profession historienne. Ma formation est celle d'un
littéraire, et à ce titre, j'ai moi-même fait une maîtrise lorsque j'étais
étudiant. Le diplôme en soi ne me paraît pas très important : il est rare que ce
soit un travail de recherche innovant, il est souvent tributaire des orientations
dessinées par le professeur. Mais la maîtrise est un label, un repère de valeur qui
peut être utile pour publier les travaux d'un jeune chercheur. Il est rare que L'Histoire
publie des articles tirés d'une maîtrise ou d'un D.E.A. Lorsque c'est le
cas, ils donnent lieu à des articles que nous appelons de "magazine",
c'est-à-dire des mises au point brèves d'une quinzaine de pages, par
opposition à l'article de fond d'une revue scientifique qui compte en moyenne
trente pages. Mais j'ai eu l'occasion de lire des maîtrises que
m'envoyaient des étudiants en histoire, c'est très instructif : on peut y
déceler d'emblée les qualités qui permettront à son auteur d'écrire plus
tard de bons articles d'histoire.
J'insiste surtout sur la qualité d'écriture, qui doit être lisible par toute
personne cultivée, sans être spécialiste : c'est indispensable pour publier
dans L'Histoire. À mon avis, les qualités de style sont intimement liées à
la qualité de la documentation : un chercheur qui maîtrise bien son sujet, ou qui a
su rassembler des sources avec un angle de vue original, expose toujours clairement son
propos. Mais les beaux sujets de maîtrise sont assez rares en histoire antique et
médiévale : trop de sujets de maîtrise sont fondés sur des mises au point
érudites qui ne peuvent guère attirer beaucoup de lecteurs. Il y a peu de sujets
traitant de l'existence des hommes et des femmes à telle époque.
J. Le Goff. D'abord, du point de vue de la culture générale, il me semble que l'histoire est vraiment une des matières fondamentales et une de celles qui peuvent donner à la fois un stock de connaissances et des méthodes, notamment pour l'esprit critique, susceptibles d'intéresser des administrations, des entreprises, etc... Si, comme je le souhaite, la régionalisation se poursuit, des diplômés en histoire devraient trouver des débouchés...
R. Rémond. Il ne paraît pas normal que l'enseignement de l'histoire n'ait pas d'autre objet que d'assurer la relève de ceux qui enseignent ; cela me paraît un système clos. En Angleterre, l'histoire a toujours été une discipline de formation générale qui permettait d'entrer dans l'administration ou de jouer un rôle de responsable.
J. Fauvet. André Fontaine dit qu'un bon journaliste doit bien connaître l'histoire et je crois qu'il a raison. D'abord, si un journaliste ne connaît pas bien l'histoire, il peut manifester une certaine naïveté face à l'actualité ; d'autre part, l'actualité c'est de l'histoire en puissance : l'histoire qui se fait ne peut pas être distincte de l'histoire qui s'est faite. L'esprit critique de l'historien permet de faire la part entre le vrai et le faux. Quelqu'un qui ne connaît pas bien l'histoire d'un pays est incapable de traiter de l'actualité.
Doit-on conseiller un D.E.A. ? À quoi sert-il, pensez-vous qu'il doive être maintenu comme diplôme séparé de la thèse ? Doit-il se faire en un an ou deux ? La pratique d'un an de séminaire plus un an pour le mémoire vous semble-t-elle adaptée ? Quels sont les principales qualités et les principaux défauts que vous rencontrez ? Pensez-vous que les étudiants que vous suivez ont un bagage méthodologique suffisant à ce stade ? Le définiriez vous comme une formation méthodologique, un déblayage du futur sujet de thèse ou un mémoire rhétorique ?
P. Pantel-Schmitt. Ma doctrine est de conseiller aux étudiants de
passer un concours avant le D.E.A. (et non après) quel qu'il soit, en raison du
marché du travail et parce que l'année de D.E.A. ne doit pas être une fuite en
avant pour repousser le moment de l'entrée dans la vie active. Rares sont les
privilégiés qui peuvent faire leur D.E.A. en ayant une bourse, et ceci n'est pas
normal. La durée du D.E.A. dépend de la disponibilité de l'étudiant, un étudiant
qui travaille ne peut mener à bien un D.E.A. en un an. Rares sont les D.E.A. qui assurent
une formation méthodologique variée et approfondie.
Au risque de "perdre" de bons étudiants, il me semble normal de conseiller au
candidat de s'inscrire dans un D.E.A. où le choix des séminaires et des méthodes
soit réellement possible. Ceci est très difficile à réaliser dans bon nombre
d'universités. L'éparpillement des formations doctorales satisfait les
professeurs au détriment d'un enseignement sinon de qualité du moins diversifié.
Le D.E.A. doit être une année de formation méthodologique, s'il devient souvent un
mémoire rhétorique c'est pour la raison signalée plus haut.
Cl. Gauvard. Oui, on peut conseiller un D.E.A. mais il faut déjà
un terrain réceptif, c'est-à-dire des étudiants dont on connaît la qualité.
Néanmoins, dans certains cas, le D.E.A. peut jouer un rôle comparable à la
maîtrise : permettre à l'étudiant d'acquérir une assurance accrue.
Le D.E.A. sert à savoir si un sujet est possible. Dans le cadre de la thèse nouveau
régime, il est indispensable. Il doit comporter une bibliographie exhaustive, un
recensement des sources et une critique de ces sources, l'ébauche d'une grille
de dépouillement ou de lecture des documents et, éventuellement, un exemple traité.
Dans le cadre de cette étude, le chercheur peut alors découper son sujet. Il sait où il
va. Le D.E.A. ainsi conçu n'est donc pas un mémoire rhétorique. Normalement
l'étudiant devrait en tirer le premier chapitre de sa thèse relatif à la typologie
des sources.
Le temps consacré au D.E.A. dépend entièrement de la possibilité de liberté de
l'étudiant. L'année de D.E.A. doit comporter une réflexion méthodologique et
l'acquisition de méthodologie approfondie (paléographie, latin, informatique etc.)
auxquelles s'ajoutent des séminaires ouverts sur la problématique de recherche,
mais il ne faut pas pour autant multiplier les séminaires.
J.-F. Sirinelli. Le D.E.A. est, au sens propre, un
approfondissement de la formation du jeune chercheur. Il me semble que son maintien en
situation séparée de la thèse permet précisément de consacrer l'année de D.E.A.
à cet approfondissement, mais aussi à une réflexion sur le futur sujet de thèse.
Pour ma part, et pour cette raison même, le principe d'une durée du D.E.A.
d'une année me paraît souhaitable. Étant entendu que de jeunes enseignants, avec
un service complet à assurer en lycée ou en collège, souhaitent parfois travailler en
deux ans et qu'il faut, bien sûr, les y autoriser.
Sur la teneur du mémoire, certaines universités préfèrent un mémoire de maîtrise
"au carré", sur un sujet précis, pour compléter l'apprentissage de
chercheur ; d'autres sont favorables à un mémoire constituant un "propos
d'étape", présentant le projet de thèse. Troisième cas de figure : les
universités permettant l'un ou l'autre formule en fonction du projet
professionnel à moyen terme de l'étudiant.
M. Cassan. Le D.E.A. est souhaitable, il joue un double rôle : une formation méthodologique et un déblayage de la thèse. Le bagage méthodologique dépend évidemment des capacités virtuelles des étudiants, enrichi par l'année de séminaire. Mais la formation du D.E.A. doit être aménagée selon les cas : un an suffit si l'étudiant est libre de son temps, mais deux ans paraissent nécessaires s'il suit une activité professionnelle.
J.-M. de Montrémy. Nous contactons, c'est vrai, de futurs collaborateurs plutôt à partir du D.E.A. qu'à partir de la maîtrise, parce que les principaux auteurs et responsables de L'Histoire, Stéphane Khémis, Valérie Hanin, Jacques Berlioz ou Maurice Sartre sont en liaison avec les séminaires de doctorat de nombreux historiens et se tiennent au courant des recherches qui y sont commencées. Ce réseau a un gros avantage ; il est assez bien représenté en province et évite à L'Histoire de refléter un "parisianisme" universitaire excessif. Quant aux défauts et qualités repérables dans les D.E.A., ils sont comparables à ceux des maîtrises. C'est la qualité de rédaction qui fait surtout le tri : nous écartons tout travail rédigé dans un style trop "technique", ou mal structuré, qui se perd dans de nombreuses digressions. C'est encore trop fréquent.
J. Le Goff. Il ne faut pas s'attacher au D.E.A. en lui-même, j'y vois plutôt une année véritablement de formation et dont on doit contrôler les résultats de façon sans doute précise, mais qui ne soit pas tatillonne. Il me semble que ça doit être l'année de la culture historique et aussi d'une certaine interdisciplinarité. Si on ne le fait pas pendant une année réservée, il y a des chances pour qu'on ne le fasse jamais.
Faut-il encourager au doctorat ? Doit-on conseiller de passer les concours et surtout l'agrégation ? Avant ou après la thèse ? Pourquoi exige-t-on souvent de fait l'agrégation pour le recrutement dans les universités ? Encourageriez-vous ou non la recherche à l'étranger, sur des domaines étrangers et pourquoi ?
R. Rémond. Mon jugement sur le doctorat est positif et favorable. La valeur scientifique n'est pas contestable et je crois que nos thèses valent bien la comparaison avec les autres de même degré, dans les autres pays.
R. Fossier. Je considère comme une thèse ce qui était autrefois la thèse d'État, c'est-à-dire un travail qui demande un nombre important d'années et à l'issue desquelles un livre sort, qui ne doit pas être une somme d'érudition, mais une thèse, au sens même du mot.
H. Ahrweiler. Mon avis est très simple : il faut toujours pousser un jeune à faire ce qu'il a envie de faire, parce que la chose la plus importante, c'est vraiment d'être heureux dans le travail qu'on choisit. Donc s'il y a des jeunes qui sont appelés par l'histoire comme métier c'est toujours une bonne chose, parce que si l'on choisit au nom d'obligations qui sont autres que le vrai appel personnel, je crois qu'on réussira toujours mal... tout en réussissant !
Cl. Gauvard. L'encouragement au doctorat dépend exclusivement de la qualité de l'étudiant. La thèse a pour but de faire une bonne recherche. La recherche doit être encouragée sur des domaines étrangers. Il y a trop peu de spécialistes en France de l'histoire de l'Angleterre, de l'Allemagne, mais aussi de l'Espagne et même de l'Italie.
P. Pantel-Schmitt. La recherche à l'étranger est indispensable quel que soit le domaine sur lequel on fasse de la recherche (méthodes différentes, dépaysement intellectuel, approche en profondeur d'une autre culture.). Cela devrait être un passage obligé pendant les années de thèse. Pour cela des Bourses existent, mais pas en assez grand nombre. En histoire ancienne la recherche porte presque toujours sur des domaines étrangers (sauf la Gaule, et encore.), donc la question ne se pose pas, nous n'encourageons pas, c'est une obligation.
R. Rémond. Le problème de la thèse est autre parce que, indépendamment de l'intérêt que l'on peut prendre à travailler personnellement sans en attendre une rémunération, le plus souvent, c'est tout de même avec l'espoir d'entrer dans l'enseignement supérieur et là, il faut bien dire que l'avenir est au moins incertain, que les débouchés sont des plus réduits. Un étudiant a-t-il intérêt à engager une thèse sans présenter en même temps un concours ? C'est trop risqué.
P. Vidal-Naquet. Dans l'état actuel des choses, un étudiant qui s'engage dans l'histoire n'a que fort peu de chances d'aboutir à une place dans l'enseignement supérieur ou au C.N.R.S. Et cependant, si on refusait les vocations qui se présentent, on commettrait une sorte de crime ; personnellement, lorsque je vois des étudiants, je les mets en garde contre les dangers qui les menacent, mais après tout, ces dangers existent dans toutes les professions et je ne me sens pas le droit de refuser une vocation évidente. La seule chose, c'est que je les supplie de passer les concours de recrutement parce que sans cela, les chances deviennent quasi nulles.
J. Le Goff. Mes vues ont évolué au sujet de l'agrégation, non pour des raisons fondamentales, mais pour des raisons d'opportunités. Il y a eu une époque, et il y avait de bons esprits dans ce mouvement, comme Raymond Aron ou Pierre Bourdieu, où je pensais que l'agrégation par sa nature, le type de questions posées, était plutôt une perte de temps et même une certaine déformation du point de vue scientifique et intellectuel. Aujourd'hui, c'est surtout la constatation que, en général, les agrégés arrivent à faire dans l'université ou en dehors, une carrière, alors que c'est beaucoup plus difficile pour les autres... J'ajouterai que je ne méconnais pas aussi que du point de vue de l'acquisition de certaines qualités de synthèse, d'exposé, etc... l'agrégation peut ne pas être entièrement néfaste.
P. Vidal-Naquet. Je sais bien que c'est ennuyeux de passer le C.A.P.E.S. ou l'agrégation, mais, malgré tout, cela peut élargir l'esprit et donner des parallèles qui sont intéressants. Quand je vois que des égyptologues spécialisés dans l'époque ptolémaïque ignorent tout de ce qu'étaient les grecs d'Égypte, je me dis qu'avec un tout petit peu de concours de recrutement, ils seraient moins ignares...
Cl. Gauvard. Je conseille toujours de passer les concours, et, en
fait, l'agrégation qui reste un concours de très haut niveau, me semble nécessaire
pour enseigner à l'université. L'idéal est de passer l'agrégation avant
de commencer un D.E.A., puis une thèse. L'agrégation passée en premier a
l'avantage d'ouvrir le chercheur sur d'autres périodes et de stimuler des
comparaisons ou des études sur la longue durée.
L'agrégation apprend aussi à faire une synthèse sur un problème et à la faire
rapidement. Cette qualité est indispensable à l'enseignement de l'histoire. Il
me paraît fondamental dans le cadre de l'université. Enfin, l'épreuve
d'explication de document me semble le prototype des exercices faits en TD.
M. Cassan. Oui, il faut passer les concours avant la thèse.
P. Pantel-Schmitt. Sauf cas privilégiés (entendez les élèves
des Écoles Normales), les étudiants ne sont absolument pas sûrs de trouver un travail
avec une thèse aussi excellente soit-elle, surtout en histoire. Les concours restent une
carte de visite indispensable (qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse).
Pourquoi l'agrégation ? La question m'amuse. Il suffit d'avoir
siégé dans une commission de spécialistes pour y répondre : par auto
reproduction ; rien de plus conservateur en ce domaine que notre profession. Cette
exigence peut se draper dans les meilleurs arguments. Elle est avant tout d'ordre
sociologique.
J.-F. Sirinelli. Le doctorat, en histoire, ne donne pas par lui-même un métier. Il faut le rappeler au jeune chercheur au seuil de sa recherche, car sinon, il risque de se retrouver à près de 30 ans sans véritable perspective professionnelle. D'autant que, de fait, pour le recrutement des maîtres de conférences, l'agrégation est actuellement le plus souvent requise. Or il est très difficile de se remettre à la préparation des concours après plusieurs années consacrées à la recherche : le contraste, en effet, est grand entre les deux activités. De surcroît, l'âge venant, il est alors plus ardu de s'imposer la ou les années de préparation de l'agrégation. Donc, pour ceux qui souhaitent un jour "candidater" dans l'enseignement supérieur, il est conseillé de passer les concours avant d'entreprendre une thèse.
J.-M. de Montrémy. N'étant pas universitaire, mais directeur de revue qui cherche à publier des articles, je n'ai pas d'avis précis sur l'agrégation. En revanche, la "nouvelle thèse" me paraît une bonne chose, un progrès.
Qu'avez-vous pensé de la suppression de la thèse d'État ?
R. Fossier. Je ne dissimule pas mon point de vue, j'ai trouvé tout à fait fâcheux la disparition de la thèse en dix ou douze ans et son remplacement par une super thèse de 3e cycle. On dira ce qu'on voudra, c'était une des gloires de l'École historique française, elle jouissait d'une réputation considérable et il faut bien le reconnaître, l'histoire ne progressait en France que par ces "pavés" comme disait Perroy... L'argument selon lequel, après avoir fourni un effort si important, un chercheur est désormais incapable de fournir un autre travail est complètement inexact : il y en a, mais ce sont des exceptions. Que de gens ont fait des thèses remarquées et ont continué à produire. C'est une espèce d'émasculation de l'École historique française, c'est un désastre !
J. Le Goff. Quand on voit le temps passé à la préparation et à la rédaction de ces thèses, le fait que ce sont précisément ces thèses-là qui sont le plus souvent difficilement ou impossiblement adaptables à un ouvrage que l'on puisse proposer au grand public, le caractère de raffinement érudit superfétatoire qui obscurcit la nature de la pensée de l'historien, le fait que nombre d'universitaires épuisés par la préparation en quinze ou vingt ans de leur thèse ne produisaient plus guère après, comme chercheurs, font de moi un ennemi déclaré de l'ancienne thèse, et si comme il en est question on la rétablissait, j'y verrais au sens strict du mot, une mesure réactionnaire et obscurantiste.
J.-M. de Montrémy. La thèse d'État, qui est en fait plutôt une thèse de modèle allemand, monument d'érudition, est certainement très estimable par la rigueur scientifique de sa démonstration. Le chercheur qui la rédige est admirable par la somme de travail qu'il y a investi, les années qu'il a passées sur le sujet. Mais ce n'est pas cela qui fait un sujet historique attrayant, capable d'attirer les lecteurs à l'histoire. Donc, d'un point de vue éditorial, c'est peu publiable, même retravaillé - sauf, une fois de plus si l'auteur a un réel talent pour vulgariser ses découvertes et les exposer avec simplicité.
La thèse nouveau régime est maintenant en place : comment choisir son sujet ?
R. Fossier. Les étudiants sont-ils capables de trouver eux-mêmes, ce n'est pas sûr ; c'est souhaitable. Je crois qu'on ne fait bien qu'un travail qu'on a soi-même choisi. Au niveau de la thèse, ça ne se discute pas. Il faut que ce soit donc l'étudiant qui choisisse, quitte à ce que l'on rectifie progressivement... Les titres sous lesquels on dépose les sujets ne sont pas immuables, ils peuvent être modifiés.
H. Ahrweiler. C'est vraiment la chose la plus importante et la plus difficile ; le choix du sujet, je préfère que ça vienne du candidat parce que c'est une question qu'il s'est posée lui-même.
R. Rémond. La responsabilité du directeur, elle, intervient au moment du choix du sujet ; ce qui ne veut pas dire que c'est à lui d'imposer le sujet. Je crois que c'est toujours au candidat de choisir son sujet, un sujet qui lui plaise, parce qu'il va vivre avec, quelques années. Je crois qu'il faut, à partir de la proposition que fait le candidat, essayer de voir, essayer d'élaborer. Il faut que le sujet soit neuf, évidemment, c'est la responsabilité du directeur qui, lui, connaît le champ et sait si le sujet a été traité. Ensuite, il faut qu'il soit de proportion raisonnable ; il y a des sujets qui ne sont pas faisables, ou trop étroits, ou trop larges ; il faut calibrer.
Cl. Gauvard. Le choix du sujet doit rester personnel. Il faut aimer son sujet de recherche. Personnellement, je ne m'intéresse pas aux étudiants qui choisissent leur sujet en fonction de tel ou tel directeur de recherche, parce qu'il est influent. Il y a le phénomène coup de cour, avec le sujet et. avec le directeur.
J. Le Goff. Pour moi, l'idéal, c'est une collaboration de l'étudiant et du directeur de recherche. Le nombre d'étudiants qui viennent avec une idée précise est relativement faible, mais c'est une évidence, quel que soit le type de travail que l'on fasse, il faut autant que possible être motivé. La recherche a besoin d'aiguillons, de stimuli, et, par conséquent, l'intérêt de l'étudiant pour son sujet ou pour un domaine est tout à fait capital. Le second devoir du directeur c'est d'estimer si le sujet auquel pense le candidat peut donner lieu à un travail effectif et en particulier à une thèse. Il faut qu'il y ait une documentation. Il faut aussi à mon sens, car je suis un adepte de l'histoire-problème, que la thèse s'organise autour d'une hypothèse, d'une question, d'un problème. C'est ce que les Annales ont toujours réclamé, que l'on fasse de l'histoire problème.
R. Rémond. En fait, l'histoire est en mouvement, elle redécouvre sans cesse des aspects ; elle ne périme pas les visions antérieures, elle les enrichit, il faut que l'on ait ce sentiment. Cela surprend toujours les étudiants : moi, je leur dis toujours : nous ne savons qu'une toute petite partie, les neuf dixièmes des sujets sont à prendre et à faire...
Les étudiants savent-ils choisir leur directeur de recherche ? L'Université est-elle le seul cadre institutionnel pour entreprendre une recherche ? Quelle doit en être la durée ?
R. Fossier. Je crois qu'ils le font en connaissance de cause, c'est-à-dire en fonction de l'aspiration qu'ils ont, vers telle période ou tel sujet. Ils vont voir la personne qui, dans l'université où ils sont, est réputée pour être le spécialiste de la question. Donc je crois que ce n'est pas un choix hasardeux.
P. Vidal-Naquet. Je crois malheureusement qu'ils choisissent au "pifomètre" selon le prestige social... Il y a une époque que j'ai bien connue, où aucun historien de l'économie et de la société ne se serait adressé à quelqu'un d'autre que Labrousse.
J. Le Goff. Les problèmes les plus délicats viennent de la carte universitaire qui est mal faite : à l'intérieur d'une université tous les domaines ne sont pas couverts par les professeurs. Alors là, je crois qu'il faut aussi responsabiliser les directeurs de recherche. Trop souvent, ils acceptent de diriger des thèses pour lesquelles ils ne sont pas compétents alors que leur devoir c'est d'adresser l'étudiant, quand il semble bien motivé, à un collègue plus compétent en essayant, pour le cas où ils auraient des problèmes administratifs, de les aider à les résoudre.
Cl. Gauvard. L'université a l'avantage de présenter un projet équilibré et rigoureux pour assurer la direction du sujet. La mode ou, à l'inverse l'austérité pointue, n'y ont vraiment pas leur place. Cela tient à l'équilibre que crée le rapport étroit entre l'enseignement et la recherche.
P. Pantel-Schmitt. Le choix d'un sujet, d'un patron (et peut-être d'une patronne !), d'un directeur de recherche (est-ce différent d'un patron ?) dépend beaucoup des itinéraires personnels de chaque étudiant. il me semble que les grands établissements de recherche et d'enseignement comme les E.P.H.E. et l'E.H.E.S.S. entre autres ont tout à fait vocation à encadrer les recherches.
J.-F. Sirinelli. Il est difficile de répondre en quelques phrases à de telles questions. Le choix du sujet doit s'opérer à la croisée de deux paramètres : ses propres inclinations, pour une période ou pour un thème, et la "faisabilité" du sujet. C'est justement le rôle de l'année de D.E.A. que de vérifier la compatibilité des deux impératifs. Et seuls des entretiens réguliers avec le futur directeur de thèse permettent de parvenir progressivement au choix définitif. Ce qui éclaire, du reste, l'autre question : c'est en fonction du champ de recherche que l'on doit choisir ce directeur. Par delà ce constat d'évidence, il faut rappeler le principe de spécialisation - du chercheur aussi bien que de son directeur de thèse - qui sous-tend l'inscription en thèse.
Les textes fixent trois ans pour la thèse nouveau régime : accepteriez-vous des thèses faites en trois ans ? Quelles sont vos exigences et vos constats à propos de ce nouveau régime de thèse ?
Cl. Gauvard. La thèse en trois ans, en histoire médiévale est impossible. Il faut donc biaiser, ne pas se précipiter pour inscrire le sujet et ensuite demander des prolongations. Elles sont normalement obtenues, d'où une thèse en 6 ou 7 ans.
J.-M. de Montrémy. Sa mise en place me paraît être une preuve de bon sens : elle évite précisément cette stérilisation des efforts du chercheur concentré sur un unique sujet pendant près de dix ans de recherches. Ce n'est pas la longueur qui fait la qualité de la recherche, mais son innovation. Il ne me semble pas que le nouveau régime des thèses ait entraîné une diminution de la qualité scientifique de la production, ni même des disparités importantes d'une thèse à l'autre. En fait, dans le système universitaire français, ce n'est pas la formation à la recherche à partir du 3e cycle, ni même le 2e cycle, qui pose problème. Les disparités les plus criantes, on les rencontre au niveau du bac, à l'entrée à l'université. L'écrémage est d'autant plus important, et l'échec d'autant plus grave pour arriver au niveau d'exigence de la licence, qui me semble avoir peu varié en dix ans. Mais le problème du 1er cycle nous éloigne du sujet.
P. Pantel-Schmitt. Trois ans semblent un temps un peu court pour mener à bien une thèse, quatre ou cinq ans me semblent des délais raisonnables et à respecter si l'on ne veut pas retomber dans les défauts de la vieille thèse d'État. Mon constat est positif, de nouvelles thèses sont de bons livres. Aucune nostalgie du régime précédent.
J.-F. Sirinelli. La thèse en trois ans ? Quand le jeune chercheur doit, parallèlement, assurer un service d'enseignement hebdomadaire, il est quasiment impossible de faire une thèse en trois ans. D'autant que les exigences, à l'arrivée, demeurent la rigueur, bien sûr, mais aussi un apport substantiel à notre connaissance du passé.
M. Cassan. Achever la thèse en trois ans, pourquoi pas, en ne travaillant que cela. Mais de telles conditions réduisent le vivier des thésards aux normaliens et assimilés ou à des boursiers. Et les autres.
Quels sont le rôle et la responsabilité d'un directeur de recherche ? Un directeur de recherche a-t-il des obligations légales ? En sciences humaines, le jeune chercheur est souvent isolé, encourageriez-vous la participation à des séminaires en cours de thèse ? Les équipes doctorales mises en place dans les universités vous paraissent-elles utiles, bien organisées pour l'accueil des doctorants ?
P. Pantel-Schmitt. Il est facile de dresser le portrait robot idéal du bon directeur de thèse : disponible, accueillant, ouvert, constituant des groupes unis et dynamiques. Mais chacun sait qu'à l'Université tout du moins, ce n'est qu'une infime partie de ses "obligations", parfois mêmes pas du tout reconnues statutairement dans ses heures d'enseignement (un séminaire de maîtrise "vaut" un T.D., le séminaire de D.E.A. n'est pas pris en compte dans le décompte des horaires etc. dans la plupart des universités "pauvres"). Rien à voir avec la situation des collègues à l'étranger (Angleterre, Allemagne et États-Unis au moins), qui ont tout le loisir de "chouchouter" leurs thésards. Contre l'isolement des thésards, la fréquentation des séminaires est sans doute utile, mais l'est plus encore l'intégration dans une équipe de recherche en un lieu où il pourra trouver livres, conseils et encouragement de gens très divers bien au delà de son directeur de thèse. Les collègues du CNRS peuvent jouer (et jouent souvent) un rôle moteur en ce sens.
J. Le Goff. Je souhaite que les directeurs de recherche soient d'une part attentifs aux désirs des candidats thésards, mais qu'en même temps ils prennent leurs responsabilités et qu'ils ne les laissent pas s'engager sur des sujets qui ne débouchent pas. Bien sûr, on peut se donner un minimum de temps de pré-recherche, mais il me semble que ceci ne doit pas excéder un an et qu'un directeur qui s'aperçoit que le sujet primitif a peu de chances d'aboutir doit engager le chercheur à changer de thème.
P. Vidal-Naquet. À l'E.H.E.S.S., le nombre des thèses est heureusement limité et ça, c'est une chose qui doit être généralisée. Comment voulez-vous que quelqu'un qui a des centaines de thèses puisse diriger une thèse ? Je crois que réellement c'est important sauf si vous avez des personnalités qui n'ont pas besoin de directeur... Mais c'est assez rare ! Il faut quand même aussi qu'il y ait entre le directeur et le candidat un certain nombre d'affinités intellectuelles qui font que le dialogue est possible.
R. Rémond. Il faut qu'il y ait une sorte de compagnonnage prolongé, au cours duquel le candidat expose ses problèmes et où on l'aide à les résoudre. La responsabilité est conjointe. Certains défauts viennent de ce que la thèse n'est quelquefois pas dirigée. La responsabilité du directeur est importante aussi. Enfin, moi, je n'ai jamais compris le comportement de certains directeurs qui, le jour de la soutenance, font un certain nombre de critiques sur le sujet ; c'est qu'ils n'ont pas exercé leur rôle, et ils devraient en prendre pour leur grade !
Cl. Gauvard. Rôle et responsabilité : un encadrement généreux,
une lecture attentive du plan de la thèse, de la collecte des sources, et par conséquent
une critique de leur insuffisance, une lecture des premières rédactions.
Rôle légal et obligations légales : je n'aime pas ce terme. Mais il me semble
qu'un bon directeur de thèse doit refuser la soutenance si le travail n'est pas
suffisant pour être reconnu par la communauté scientifique ou alors, aux risques et
périls du candidat.
Séminaire en cours de thèse : oui. La pensée bouge et se forme au contact des
autres. En revanche il me semble qu'il y a beaucoup à faire pour organiser des
écoles doctorales. Cela tient peut-être aux diversités des champs de recherche.
L'encadrement en thèse ne peut pas être aussi rigoureux que le suggère le terme
"école". Néanmoins, il faudrait peut-être envisager, en histoire médiévale,
des pôles où seraient enseignées des disciplines rares comme la sigillographie,
l'héraldique. sous forme de séminaires groupés ou de stages.
M. Cassan. Pour fixer un sujet, accompagner le développement de la recherche, la fréquentation des séminaires est recommandée, mais les rencontres informelles entre le directeur et les thésards ne sont pas à négliger.
J.-M. de Montrémy. C'est à coup sûr, en priorité, celle de guider, d'encourager les jeunes chercheurs, qui sont souvent velléitaires, se découragent, et arguent volontiers de leur isolement. Je ne crois pas qu'il s'agisse surtout de la réalité des chercheurs qui enseignent dans le secondaire, loin des universités. On peut tout aussi bien s'isoler du milieu porteur en se plongeant dans sa recherche d'archives. C'est un phénomène, une récrimination qui ne touche pas seulement le milieu des historien. On entend aussi très souvent les jeunes romanciers se plaindre d'être isolés, d'avoir des difficultés à publier ! Je crois que le jeune chercheur, s'il veut éviter de s'isoler trop de la communauté scientifique qui l'entoure, doit d'abord, avec son directeur de thèse, évaluer parfaitement ses capacités : ne pas choisir un sujet trop vaste, dans lequel il passe beaucoup de temps avant de pouvoir le maîtriser et le transmettre, et qui devient ensuite d'accès trop ardu pour le public cultivé qui s'intéresse à l'histoire. Les directeurs de thèse ont un rôle important à jouer à ce stade. Il faudrait peut-être aussi inclure dans les études doctorales une formation à la capacité de transmettre, de vulgariser (au bon sens du terme) ses connaissances.
J.-F. Sirinelli. Il est vrai que, dans le domaine des sciences humaines et sociales, le jeune chercheur risque d'être isolé. Participer à des séminaires ayant un rapport avec le champ de recherche me paraît, de ce fait, essentiel. Compte tenu de la diversité des sujets de thèse au sein d'une même université, les "Équipes doctorales" sont toujours difficiles à mettre sur pied, ce qui est dommage. Dans la pratique, ce sont souvent les directeurs de thèse qui mettent les chercheurs en contact les uns avec les autres.
Quelles doivent être les qualités d'un thésard ? Quels sont les critères généraux d'une bonne thèse ?
P. Vidal-Naquet. Les qualités du thésard ? Être capable de changer de problématique, de changer de terrain. Un bon chercheur c'est quelqu'un qui est capable de vous tenir tête en cours de route.
R. Fossier. On a des satisfactions à écouter un étudiant intelligent qui a su trouver des pistes auxquelles on n'avait pas songé soi-même.
J. Le Goff. D'abord, je les aime motivés, je vais aller plus loin, je les aime passionnés ; tous ne peuvent pas l'être, mais ce que je déteste ce sont les bureaucrates de la recherche, qui ne sont pas seulement dans l'administration, mais qui sont parfois les chercheurs eux-mêmes. Il faut qu'il y ait la volonté de découverte.
R. Fossier. Il faut de la patience ; il faut que le chercheur arrive à comprendre que sa documentation ne lui fournira que des renseignements épars, éclatés ; il n'en verra pas l'intérêt et un très grand nombre abandonne. C'est pourquoi je pense que c'est la constance, la patience, qui sont indispensables.
J. Le Goff. Je crois qu'il doit bien savoir user de l'esprit critique, c'est quand même au cour de la méthode historique. Je souhaite enfin qu'il soit précis, il est clair que la science historique n'a pas la rigueur des sciences de la nature, mais elle doit être aussi rigoureuse et il faut donc que le chercheur ait cet esprit rigoureux, c'est là que l'on reconnaît les historiens des littéraires.
R. Rémond. Le candidat s'enferme quelquefois dans son sujet et cela devient une monographie fermée sur elle-même. Alors qu'après tout, ce qu'on en attend, c'est une contribution à une connaissance générale. Il faut des comparaisons, les antécédents, les conséquences, et tout ça, il faut l'inscrire dans une perspective à plus long terme, sinon ça devient un sujet d'érudition fermé sur lui-même et qui ne respire pas. Il est important que ça ne soit pas une monographie par trop introvertie si je puis dire...
Cl. Gauvard. La qualité du thésard et de la thèse : persévérance et rigueur pour l'individu, imagination et rigueur pour la thèse. Une bonne thèse est une démonstration convaincante à partir d'une analyse critique et construite des sources.
J. Le Goff. Sur ce point, je vais encore dire des choses évidentes mais qui malheureusement perturbent le travail de beaucoup de chercheurs. Il n'y a pratiquement qu'en région parisienne qu'au niveau de la thèse - Dieu merci pas pour la maîtrise ou le D.E.A. - que l'on peut trouver la documentation adéquate à une majorité de sujets. Quand on est en province, on est amené à prendre des sujets régionaux et alors là, il faut être très attentif. Les études régionales ont été une des bases de la qualité de la recherche historique en France, et il n'y a de ma part aucune hostilité à l'égard des sujets régionaux. Mais nous ne pouvons plus, comme on l'a fait pendant longtemps et, en particulier dans la première moitié de notre siècle, nous contenter de monographies fermées sur elles-mêmes. Il faut absolument que le sujet régional se situe à l'intérieur d'une problématique plus générale et, pour employer un mot et une pratique à la mode, essayer de faire d'un sujet monographique et régional ce que les anglo-saxons appellent des cases-studies c'est-à-dire qu'on essaye de trouver une sorte de modèle historique à travers une étude localisée.
Que pensez-vous du régime de l'Habilitation à diriger des recherches, quels sont ses avantages et ses inconvénients par rapport à l'ancienne thèse d'État ?
Cl. Gauvard. Je n'ai pas beaucoup d'expérience pour comparer l'habilitation ancienne à la thèse d'État. L'ancienne thèse était une ascèse de la pensée et de l'esprit. Elle risquait de "vider" le candidat et, à mon avis, elle ne correspond plus aux exigences de la vie moderne. L'habilitation bien faite a l'avantage de la souplesse et elle devrait faire naître une génération de professeurs "jeunes" et entreprenants, y compris après son obtention.
M. Cassan. Je suis plus circonspect pour le régime de l'habilitation : c'est un peu une auberge espagnole, avec le risque de la dérive locale, l'habilitation décernée comme récompense.
P. Pantel-Schmitt. L'habilitation est un régime qui se défend, son avantage est de permettre à de plus jeunes chercheurs-enseignants de diriger des recherches, donc normalement de mieux répartir le poids des directions de recherche. Son autre avantage est de ne pas stériliser la recherche d'un individu, mais de l'encourager à diversifier ses approches et l'habilitation obtenue pourquoi pas se lancer dans de nouvelles directions de recherche (vou pieux). Je ne vois pas d'inconvénient par rapport à l'ancienne thèse : le seul serait que l'habilitation devienne une nouvelle thèse d'État.
J.-F. Sirinelli. Son principe fut débattu par les universitaires au moment de la réforme des études doctorales. En tout état de cause, par delà la teneur des arguments qui furent alors mis en avant de part et d'autre, il faut constater qu'après une phase transitoire - en train de se terminer - où subsistaient encore des thèses de doctorat d'État en voie d'achèvement, ce dispositif d'habilitation sera central dans le déroulement de la carrière et l'accès au professorat d'Université. Deux principes essentiels doivent être respectés dans son usage : 1° haut niveau scientifique de l'ouvre soumise à l'habilitation, 2° comme dans tout concours républicain, des règles connues de tous et appliquées à tous, et non avec une diversité de lieux et de situations.
Conseils de travail
Quels conseils généraux donneriez-vous à un étudiant débutant une recherche ? Est-ce le savoir, fondé sur la documentation ou la réflexion méthodologique qui vous paraît le plus important ? Pas de bonne thèse sans problématique, sans réflexion historiographique ou épistémologique ? Quels sont les principales qualités et les principaux défauts des thèses nouveau régime que vous avez eu l'occasion de lire ? Quels sont les problèmes posés par la publication des travaux universitaires ? Faut-il prévoir deux versions de la thèse ? La vulgarisation vous semble-t-elle nécessaire et souhaitable ? Les maîtrises connaissent souvent une diffusion très restreinte ou locale, comment valoriser de bons travaux de maîtrise, de bonnes thèses ?
Cl. Gauvard. Il n'y a pas de choix à faire entre le savoir et
la réflexion méthodologique ou alors ce serait la disparition de la thèse ! Pas de
bonne thèse sans problématique, sans réflexion historiographique ou épistémologique.
Les qualités de la nouvelle thèse : un sujet bien circonscrit, des sources
homogènes. Les défauts : ceux des qualités parfois car les sources homogènes font
oublier d'autres secteurs qui auraient gagné à se compléter. C'est donc un
défaut lié à la rapidité et il est aussi très difficile de trouver des sujets bien
circonscrits.
Les problèmes posés par la publication des travaux universitaires sont bien
connus : ils tiennent au caractère savant de ces travaux qui ne concernent
qu'un petit nombre d'érudits. Mais les très bonnes thèses nouveau régime se
publient. Il ne faut pas deux versions de la thèse, il vaut mieux penser à la
publication en écrivant, en prévoyant d'enlever des morceaux.
M. Cassan. Il est évident que le savoir et la réflexion historiographique se conjuguent pour définir les qualités de la recherche. Mais la thèse nouveau régime pose des limites : il est impossible de demander une certaine érudition, qui peut être acquise seulement en 20 ans pour un travail mené en 3 ans seulement. Vulgarisation est péjoratif, je préfère l'idée de diffusion. Au niveau des maîtrises, des efforts existent : voyez la nouvelle collection de Larousse "jeunes talents", de nombreux articles dans des revues provinciales qui publient en fait de larges extraits de maîtrises.
J.-M. de Montrémy. En histoire, comme en littérature, il faut d'abord bien connaître ses sources, ses textes. Il vaut mieux choisir un sujet sectoriel, bien défini, dans lequel le chercheur se sente à l'aise pour critiquer ses sources. Mais pour bien comprendre l'apport de sa documentation par rapport au sujet, cela demande une grande culture générale. C'est cette richesse de références culturelles qui permet aux meilleurs historiens d'éviter un discours trop "technicien", rébarbatif (cette qualité est parfaitement illustrée par exemple, par les études d'Alain Corbin sur l'histoire des bains de mer : il maîtrise ses sources, n'en fait pas sentir le poids érudit).
J.-F. Sirinelli. La thèse, dans l'esprit du législateur, est
désormais une étape plutôt qu'un point d'arrivée. Sa brève durée de
préparation réduit parfois l'aspect "problématique" ou méthodologique
de la démarche. Or, celui-ci est important et ne doit pas être ainsi sacrifié. En même
temps, "le savoir", en d'autres termes l'apport d'une recherche
à la connaissance du passé, reste fondamental. Avec les qualités que l'on attend
de toute démarche scientifique : cohérence, clarté et, répétons-le, rigueur. La
présentation doit obéir aux canons de la discipline.
La vulgarisation est un problème posé à toute discipline scientifique. Une bonne
vulgarisation est souhaitable, à condition de ne jamais enfreindre les règles et la
déontologie qui régissent cette discipline. Sinon il ne s'agit plus d'un
savoir vulgarisé mais d'un savoir altéré.
H. Ahrweiler. C'est une bonne documentation qui permet à un historien ouvert à des interrogations multiples de poser des questions pertinentes à cette documentation et d'expliquer les actes, les réussites et les échecs des hommes. L'apprentissage de la documentation c'est l'aspect érudit de l'histoire. Qu'est-ce que l'histoire en somme ? En tant que pratique intellectuelle, c'est la possibilité de poser des questions en ce qui concerne l'action des hommes, dans l'espace et dans le temps. Pour pouvoir poser des questions pertinentes dans le passé des hommes, il faut qu'on puisse connaître le climat et les conditions de vie de ces hommes-là. Cela nous est donné par les vestiges qu'ils ont laissé derrière eux, c'est-à-dire tout ce que nous appelons la documentation. Bien sûr, c'est toujours une question de sources, et la première vertu d'un historien, c'est de pouvoir d'abord maîtriser la documentation que les hommes du passé ont laissée, pour pouvoir ensuite les interroger. Je commence toujours mon séminaire par dire qu'il y a deux branches de la technicité de l'histoire qui font que vous êtes capable de faire une thèse : c'est premièrement la documentation de l'époque, les sources, et deuxièmement la bibliographie ; les sources concernent la période, la bibliographie concerne le sujet.
J. Le Goff. Il y aura toujours aussi bien pour le directeur de recherche que pour le chercheur des tâtonnements en cours de thèse. Et même si l'on doit essayer de limiter ces risques, il est vraisemblable, qu'au fur et à mesure que l'on travaille, on découvre un type de document, une source à laquelle on n'aurait pas pensé au début et c'est souvent plus ou moins imprévisible. Il est même souvent intéressant de voir qu'un travail fait apparaître l'intérêt de telle ou telle documentation, c'est une des découvertes qu'on peut faire en préparant une thèse. Pour le reste, l'autre difficulté, c'est évidemment le problème du temps de travail. Il est regrettable qu'en France, contrairement à d'autres pays étrangers, il n'y ait pas de bibliothèques et d'archives qui soient accessibles en dehors des heures de travail. Je pense en particulier au travail le soir. Je me rends compte de la très grande difficulté du problème de main-d'ouvre, de traitement, mais on doit essayer de faire des progrès dans ce sens.
Un éditeur nous a dit récemment que les travaux universitaires sont impubliables. Qu'en pensez-vous ?
J. Le Goff. Si on part de cette idée simpliste : les travaux de recherche sont impubliables, l'édition n'aidera pas ce travail de vulgarisation qui me paraît indispensable. D'autre part, il faut bien réfléchir que la présentation est tout à fait capitale : il est sûr qu'un certain nombre d'acheteurs potentiels d'un ouvrage seront rebutés si, en le feuilletant, ils sont agressés par des notes, un style trop plat, trop conceptuel ou trop abstrait...
A. Fontaine. Quand on se passionne pour son sujet, à ce moment là, on doit normalement trouver un public. Mais il est vrai qu'il y a, chez certains, une tendance à se polariser sur une petite parenthèse de l'histoire. Il est difficile d'intéresser des milliers de gens à ça, sauf si l'on peut démontrer que ce qui a paru marginal, accidentel, est au contraire fondamental.
J. Fauvet. Je crois que la vérité, c'est que des travaux universitaires sont impubliables. Pour faire un livre d'histoire, il faut avoir à la fois le don de la science et celui de l'exposition ; si vous n'avez pas l'un et l'autre, ce sera un livre excellent mais peu lisible.
P. Vidal-Naquet. Je dois dire que parmi les réformes récentes, le fait que le nouveau doctorat n'ait pas le caractère monstrueux de l'ancien doctorat d'État est une bonne chose. Il est vrai que parfois les universitaires écrivent et présentent comme des cochons. D'autre part il y a les épouvantables habitudes universitaires que vous connaissez et qu'un professeur de la Sorbonne résumait un jour devant moi à un candidat au doctorat d'État : " Vous écrivez votre thèse pour les cinq membres de votre jury ". ça c'est une chose à condamner.
J. Le Goff. S'enfermer dans la tour d'ivoire de
l'érudition et de la publication à quelques centaines d'exemplaires réservés
à des initiés et à des bibliothèques, je crois qu'il y a là un pli à faire
disparaître chez le chercheur en histoire. Il y a du vrai dans ce que dit cet éditeur.
Il y a un public pour les produits de la recherche qui est plus grand qu'avant et je
crois que c'est un très grand progrès. Je dirai même que c'est un devoir pour
le chercheur que de mettre les résultats de sa recherche à la disposition du plus grand
nombre de lecteurs possibles et pour cela il est évident qu'il faut faire un effort,
souvent pénible, dans la présentation, le style et comme ceci ne doit pas se faire aux
dépens des notes, de la bibliographie, des sources, il me semble que la plupart du temps
il convient de prévoir deux rédactions.
Je crois qu'il faut continuer à accorder aux travaux de recherche un certain
caractère traditionnel qui comporte des notes, des bibliographies, des sources. Il serait
très dommageable à la science historique que pour satisfaire un nouveau marché, les
chercheurs abandonnent cet aspect de la science et que les directeurs y poussent. Mais en
revanche, comme cela se fait de plus en plus, il me semble que tirer d'une thèse un
ouvrage qui garde l'essentiel de la recherche et de ses résultats, mais qui fasse
sauter des parties trop techniques, qui supprime pratiquement les notes, qui réduise la
bibliographie, ceci me paraît très souhaitable.
R. Rémond. Il faut que les auteurs de thèses sachent que rarement ils trouveront un éditeur qui les publie tels quels et qu'on leur demandera des retranchements, des allégements. Quand aux thèses qui sont indigestes, qui sont mal rédigées, alors, elles ne trouveront pas plus preneur que d'autres manuscrits qui sont aussi refusés.
J. Fauvet. On peut réécrire une thèse pour le grand public. Il faut réduire le volume mais sans sacrifier à la vulgarisation facile. Le livre d'histoire doit être fait par un bon connaisseur du sujet, sans quoi il y a des erreurs et les spécialistes ne manqueront pas de les relever et il ne faut pas faire passer d'informations fausses, même historiques, il faut donc qu'il connaisse à fond le sujet et en même temps qu'il ait une manière de présenter le sujet pour qu'il puisse être lu avec intérêt. L'idéal, c'est d'être spécialiste et d'avoir l'esprit d'un généraliste.
J. Le Goff. Il est clair que la communication est une des lois essentielles de l'activité scientifique. Et il est certain que les universités américaines ont une primauté sur nous parce qu'elles savent organiser des types de diffusion. Il faut se rendre compte que ce n'est pas facile parce que cela coûte de l'argent, cela implique des reproductions, des envois. Je souhaite qu'il y ait un minimum de réflexion organisée, pour essayer de faire plus en ce domaine que nous ne le faisons à l'heure actuelle. Je suis très hostile à ceux qui ont une conception thésaurisatrice de la science : chercheurs qui ont découvert une belle source et qui la mettent sous le coude, archivistes qui pensent que la conservation est une si belle chose qu'elle doit interdire la diffusion, mais il faut aussi se rendre compte que dans le monde où nous vivons, il faut prévoir pour les chercheurs une certaine protection. Il n'est pas question d'avoir recours à des lois, mais il faudrait asseoir, sur un consensus explicite, une déontologie de la communication des travaux de recherche.
J.-M. de Montrémy. Peu de travaux de thèse atteignent d'emblée ce résultat. Pour une publication, il vaut mieux prévoir une seconde version, allégée d'une partie des notes, tableaux, etc. et d'où l'auteur a éliminé toute discussion marginale sur des points d'érudition. Il faut éviter aussi les discussions trop argumentées d'hypothèses formulées par un confrère dans la version éditée. En revanche, un bon ouvrage d'histoire doit toujours comporter une table détaillée et un index. J'insiste sur l'importance d'éviter une dispersion ou un foisonnement trop important de détails. Aujourd'hui, le livre d'Emmanuel Le Roy Ladurie sur Montaillou serait invendable. Il a eu un succès inexplicable commercialement parce que son sujet était nouveau ; il tranchait sur le reste de la production, porté par une mode (les cathares, l'occitanisme), et que l'approche d'ensemble était originale. Mais, dans le détail, c'est un livre illisible pour le non spécialiste : il y a notamment un abus de la justification démonstrative. Les ouvrages publiés ensuite par Le Roy Ladurie étaient bien mieux écrits, ils ont montré les limites de la "vulgarisation" que l'auteur était capable d'atteindre, mais ils innovaient beaucoup moins au fond. C'est un peu sur le nom de l'auteur qu'on les a vendu.s Je prendrai un autre exemple : l'historien contemporanéiste anglais Darnton montre une très grande capacité à écrire des livres clairs.
Postes et recrutement
Que pensez-vous des nouvelles possibilités offertes aux jeunes chercheurs (Allocation-Monitorat, A.T.E.R., PRAG.) ? Sont-elles profitables, adaptées à l'Université, à la recherche ? Conseillez-vous ce genre de formule ou la recherche de bourses ? Comment, dans ses grandes lignes, se déroule un recrutement en université ? Ce processus est-il le même partout ? Privilégie-t-on les aspects liés à l'enseignement, à la recherche, d'autres ?
J.-F. Sirinelli. Les générations actuellement en poste dans les universités ont connu, sauf la plus jeune, des années 1960 aux années 1980, un parcours qui souvent commençait par un statut "d'assistant". Ce statut a été supprimé et on lui a substitué une myriade de statuts qui, fréquemment, sont précaires ; la véritable entrée dans l'enseignement supérieur ne s'opérant qu'au niveau de la maîtrise de conférences. Ce système présente, à coup sûr, des défauts : statut précaire en amont et surtout, en histoire contemporaine, engorgement lors des candidatures. Cela étant, aucun système n'est parfait, et l'assistanat présentait aussi des travers.
Cl. Gauvard. Les nouvelles possibilités sont souvent peu
rationnelles car leur existence reste confidentielle. Les conditions financières sont peu
engageantes. Les postes de PRAG sont, à mon avis, difficilement compatibles avec la
recherche, du moins au début de l'exercice du métier. Je suis bien obligée de
conseiller toutes ces formules.
Le recrutement à l'université doit se faire sur le double critère inséparable de
la recherche et de l'enseignement. C'est en tout cas ma politique.
Suis-je utopique ?
M. Cassan. Le statut de PRAG, c'est le bagne à l'Université ! Les autres formules nouvelles de recrutement sont plus convenables ou confortables. Dans les procédures de recrutement, la transparence est parfois limitée, mais y a-t-il des cas flagrants d'injustice ou d'iniquité ? Je dois dire que ce débat ne me passionne pas.
P. Pantel-Schmitt. L'allocation-monitorat est trop rare. Le
système des A.M.N. devrait être ouvert aux étudiants issus de l'université sans
être passés par les Écoles Normales. Ce privilège des Écoles Normales en ce domaine
ne me paraît pas justifié : entendons nous bien, je ne suis pas pour
l'abolition du privilège, mais pour son extension (mais alors, ce ne serait
peut-être plus un privilège..). Les postes d'A.T.E.R. qui permettent à un
étudiant de terminer une thèse se justifient. Les autres sont des cache-misères qui
permettent aux universités de recruter à "bas prix" (mais à haut niveau) des
gens qui normalement devraient avoir des postes de Maîtres de conférences. C'est
une hypocrisie. Il vaudrait mieux recréer le corps des assistants qui avaient au moins
l'avantage de ne pas mettre les gens à la rue (et les faire pointer à
l'A.N.P.E., exemples nombreux à l'appui) au bout de deux ou trois ans.
De plus, le choix et la nomination des A.T.E.R. échappent à tout contrôle. Elle est à
la discrétion des facultés et du bouche à oreille ; là encore, l'égalité
des chances n'existe pas entre étudiants. Le minimum serait qu'une liste des
postes d'A.T.E.R. susceptibles d'être créés soit publiée au début de
l'été. Le statut de PRAG me paraît dans notre discipline également scandaleux, il
crée un prolétariat d'enseignants du supérieur et il est contraire à
l'esprit même de l'enseignement supérieur qui est de mêler enseignement et
recherche.
Un recrutement à l'Université cuvée 1996 n'est pas le même qu'un
recrutement à l'Université cuvée 1994 etc. Les réformes en ce domaine se
succèdent avant que l'on ait compris le système précédent. Chacune veut corriger
de façon louable les défauts de la précédente et tombe dans de nouveaux excès. La
dernière en date redonnant plus de poids au CNU luttera peut-être contre le népotisme
local mais risque de privilégier sur toute la France un profil monochrome du candidat qui
ne correspond pas forcément aux exigences locales. Tout cela est sans grand intérêt.
Dans une université de taille moyenne un candidat à un poste de MC d'histoire a des
chances d'être recruté s'il a l'agrégation, si son domaine de recherches
correspond aux besoins de l'enseignement (mais on peut bien sûr définir les besoins
en fonction du candidat.), si son dossier paraît sérieux (importance de l'avis
du ou des patrons), si sa prestation orale est convaincante et donne l'impression
qu'il saura enseigner (très important en un temps d'université de masses). La
décision finale dépend aussi parfois des jeux d'influence à l'intérieur de
la commission de spécialistes.
Articles
L'association HISTOIRE AU PRÉSENT s'efforce de favoriser la publication d'articles de jeunes chercheurs dans sa revue SOURCES, Travaux historiques ; quelles sont les qualités et les défauts d'un article ?
R. Fossier. C'est presque une qualité de forme : qu'il soit lisible en premier lieu. Que d'articles ratent leur but parce qu'ils sont incompréhensibles ! Ensuite, il y a l'intérêt, la nouveauté ; je crois qu'un article de revue doit être assez ponctuel, c'est-à-dire partir d'une base qui est connue et arriver à une base qui est nouvelle.
R. Rémond. Il faut qu'il apporte du neuf, il faut que ce neuf soit sûr, qu'il pose un problème, qu'il apporte des réponses ; s'il apporte un nouvel éclairage, qu'il le justifie, que ce ne soit pas seulement une hypothèse. Il faut ensuite qu'il soit de proportion limitée... Il y a des articles qu'on refuse parce qu'ils sont beaucoup trop longs, d'abord parce qu'on a peu de place et que les lecteurs ne le liront pas.
J. Le Goff. L'article doit avoir un rôle de stimulant beaucoup plus fort que le livre. Le livre apporte une richesse, les bons livres donnent à penser, à réfléchir, mais il semble qu'ils sont surtout à assimiler. Le bon article déclenche quelque chose en vous. Les articles me semblent devoir être plus ou moins des détonateurs soit pour une réflexion intellectuelle, soit pour une recherche, et dans le bon article, les qualités intellectuelles me paraissent tout à fait essentielles, sans que le contenu, loin de là, soit négligeable.
R. Rémond. Il y a des articles pesants, rédigés comme des dissertations. Ce n'est plus un exercice scolaire, l'article : il faut qu'il soit un peu nerveux, il faut qu'il soit agréable à lire... On souhaiterait quelquefois que les articles ne soient pas trop repliés ; j'avoue que j'ai un intérêt limité pour des sujets très érudits. On aimerait avoir plus d'articles qui posent des problèmes, qui soient plus problématiques, également plus comparatifs : c'est autrement plus riche qu'une étude circonstanciée et minutieuse, sur un seul pays, à tel moment, parce que du coup, surgit tout un ensemble de problèmes. Il en faut des articles d'érudition, mais j'ai une préférence pour les articles de synthèse...
J.-M. de Montrémy. Il est difficile de donner des conseils généraux, car ils varient avec l'intérêt et le sujet (ou le type) de l'article. La concision est toujours un avantage ; pour un article de bonne vulgarisation, le lecteur attend toujours une grande clarté dans l'exposé des faits ; la mise en perspective événementielle doit être aisée, et les digressions confuses sont à proscrire. C'est souvent une difficulté pour les étudiants d'atteindre à cette précision simple et à cette clarté ; ils ont souvent tendance à un raisonnement trop abstrait, pas assez "factuel". Mais les chercheurs plus confirmés n'échappent pas au reproche : ils ont une propension à mettre en valeur leur propre raisonnement de thèse, leur argumentation parfois polémique, pour justifier une position économique, sociale et universitaire. Mais on touche là à une autre question, celle de l'ambiguïté de statut propre à l'école historique française, qui a tendance à revendiquer un rôle de mémoire sociale pour toute la société française.
J.-F. Sirinelli. La revue scientifique reste, dans une communauté scientifique, le vecteur principal de diffusion des acquis de la recherche. Le jeune chercheur ne doit pas hésiter à soumettre un article au comité de rédaction d'une revue. Sans perdre de vue, en même temps, que tout travail scientifique doit se déployer sur plusieurs années et qu'il n'est pas forcément souhaitable de tirer immédiatement un article d'un mémoire de maîtrise ou de D.E.A., fut-il excellent. Il faut donner à une "jeune" recherche le temps de se bonifier : elle y gagne toujours en saveur et en pertinence.
Y a-t-il une différence entre l'article de journal et l'article de revue ?
A. Fontaine. La longueur pour commencer. Dans la revue on essaie d'épuiser le sujet. Je crois que c'est une erreur de vouloir épuiser un sujet dans un article de journal qu'on lit toujours de manière un peu distraite, dans un moyen de transport, ou avec du bruit autour de soi. Il faut qu'on centre fortement l'article de journal sur une chose, sur une idée.
J. Fauvet. Je ne devrais pas dire ça, mais dans un article de presse quotidienne c'est souvent plus la forme que le fond qui est apprécié. La forme doit retenir l'attention. La clarté d'exposition et le style qui fait image ou éventuellement choc sont très importants, sans sacrifier le fond bien sûr... Un article de revue est nécessairement très élaboré, sinon très complet. Dans un article de presse, on doit dire l'essentiel et suggérer le reste. Des articles trop longs et trop difficiles étaient refusés au Monde, car inadaptés à un quotidien. On faisait souvent cette réponse, pour refuser un article trop long ou trop compliqué : "c'est un article de revue".
Quels conseils donneriez-vous à un étudiant qui voudrait tirer un article de sa maîtrise ou de sa thèse ?
J. Le Goff. Il est exceptionnel qu'un chapitre de thèse ou un chapitre de livre, comme on nous en propose souvent, fasse un article. Un article doit être pensé à part. C'est possible, dans la mesure où la thèse comporte une série d'idées plus ou moins isolables, mais de façon générale, l'article ne peut pas être un morceau d'un ensemble plus vaste. Par contre, on peut admettre, comme cela se fait dans le monde anglo-saxon, qu'il y ait diffusion à des niveaux intermédiaires de la recherche, qu'on n'attende pas que le produit soit fini pour qu'il y ait communication.
R. Fossier. Je suis très réticent à l'égard d'articles qui déflorent, à l'avance, ce qui sera un ouvrage terminé. Un grand nombre de jeunes chercheurs le font, on comprend bien pourquoi, ils doivent se faire connaître, ils veulent tester certaines de leurs idées, ils insistent pour faire un article, ils n'ont pas forcément raison...
R. Rémond. Quand on sort d'un travail aussi grand, il n'est pas facile de le réduire et, probablement, un tiers le ferait mieux que l'auteur. Mais un article peut très bien sortir d'une thèse de deux façons : ou bien on détache un chapitre qui a une certaine autonomie et qui n'est pas central, ou alors, on peut s'essayer à dégager ce qui est essentiel dans l'approche de la thèse. Mais les candidats ont de la répugnance, dans un premier temps ; je pense qu'ils le feraient mieux quelques années après.
Colloques et tables rondes
L'un des rôles de l'association HISTOIRE AU PRÉSENT est aussi de faire se rencontrer des jeunes chercheurs et des chercheurs confirmés. Doit-on pousser des jeunes chercheurs à la participation à des tables rondes ou des colloques ? Le problème du choix se pose fréquemment entre la participation à des colloques et la rédaction de la thèse, que faut-il privilégier ? La participation à des colloques est-elle un critère déterminant de recrutement, de valeur scientifique ?
Cl. Gauvard. Votre association a un rôle important à jouer auprès des jeunes chercheurs. Se faire connaître et avoir confiance en soi. Je conseille à un jeune chercheur de ne pas accepter de trop nombreux colloques. Il vaut mieux rédiger. Mais, là encore, c'est une question d'équilibre. La participation à des colloques est un élément de la valeur scientifique mais ce critère n'est pas déterminant à mes yeux, je me méfie du paraître et des modes.
J.-M. de Montrémy. Ces rencontres sont indispensables, mais en distinguant leur rôle. Je préfère nettement les tables rondes brèves, avec de vraies discussions et des échanges. Elles créent une sociabilité déterminante au sein de la communauté historienne (comme d'ailleurs dans d'autres disciplines). C'est l'occasion de découvrir de nouveaux domaines d'études, de repérer de nouveaux talents. Elles favorisent donc les promotions individuelles, en se fondant sur les capacités intellectuelles. Par rapport à ces tables rondes, les colloques me semblent en décalage, et souvent fort ennuyeux. Entendre tous ces universitaires lire leur article !. Ils s'écoutent lire. C'est une grande parade académique, que les rencontres-débats permettent heureusement de briser.
P. Pantel-Schmitt. Les colloques sont souvent en France trop fermés, dans d'autres pays il est normal que tous les étudiants en thèse participent aux discussions. Ce n'est pas du temps perdu, je crois, pour les étudiants (rencontres de chercheurs étrangers en particulier) et en tout cas c'est l'assurance de questions moins attendues pour les participants. Le caractère fermé de nos colloques tient peut-être à la pesanteur hiérarchique de nos institutions universitaires et de recherche.
J.-F. Sirinelli. Certes, la tradition voulait que l'on ne livre pas la teneur de sa recherche de doctorat avant la soutenance. Pour autant, il serait illogique de cadenasser une telle recherche. Il faut, au contraire, en évitant de se disperser, mener de front les deux activités, en participant progressivement - au fur et à mesure que l'on "maîtrise" le domaine sur lequel on s'est installé - à des colloques relevant de sa spécialité. C'est un enrichissement intellectuel et scientifique pour le jeune chercheur, en même temps qu'un facteur de sa "visibilité" dans le paysage universitaire.
Pour conclure, sur quel aspect du rôle, de la fonction, de la responsabilité de l'historien aimeriez-vous insister ?
A. Fontaine. Les historiens ont une responsabilité multiple ! D'abord, ils conservent la mémoire. C'est le plus important. Je pense qu'il y a de ce point de vue un parallélisme entre les individus et les sociétés. Il y a intérêt à ce que les sociétés se connaissent. Ensuite, il me semble que les historiens peuvent faire ouvre utile dans la mesure où ils relativisent la portée des conflits. Je crois qu'il est important que les gens sachent qu'il y a eu une époque où les Français et les Allemands s'entre-tuaient, alors que rétrospectivement cela paraît complètement dément. J'espère qu'un jour on pourra convaincre les Israéliens et les Arabes que leurs querelles sont de la même nature et à mettre au musée. Parfois les historiens jouent une autre fonction qu'ils ressentent un peu comme vexante, c'est la fonction de distraction. Il y a aujourd'hui, dans le public français, un énorme intérêt pour la vulgarisation historique. Après tout, l'histoire, c'est l'aventure humaine. Entre un roman, qui crée des personnages, et puis l'histoire, qui relate l'existence de personnages véritables, je comprends qu'on puisse préférer l'histoire. Donc, je pense que l'histoire doit aider les gens à relativiser leurs problèmes, elle me paraît être un élément essentiel, fondamental de la culture. Je crois que dans tous les domaines il faut une mémoire, on ne peut pas vivre sans, il n'y a pas de table rase.
J. Le Goff. La conclusion, c'est que c'est difficile, la recherche en histoire, en particulier par cette nécessité d'avoir des méthodes que n'importe qui jugerait scientifiques, mais en même temps d'avoir le sens de l'histoire-problème ; le fait que sans tomber dans l'utopie micheletiste de la résurrection intégrale du passé, qui est évidemment impossible, et dont je ne pense pas même qu'elle puisse être un vrai idéal de l'historien, il faut savoir trouver les moyens de faire vivre et revivre, parce que l'histoire, c'est la vie. Il faut bien cerner, chercher à l'expliquer scientifiquement, mais il faut la produire dans son caractère vivant. Alors tout ça, c'est très difficile, mais ça vaut le coup !
M. Cassan. Faisons le mieux possible notre métier d'enseignant et de chercheur ou de chercheur et d'enseignant, si possible dans la concorde et la courtoisie. Ce serait déjà très bien !
J.-M. de Montrémy. Je crois qu'il faut revenir sur la responsabilité particulière que le public accorde aux historiens en France. On a dit qu'ils étaient un peu le clergé de la République. Leur rôle social, qui est de communiquer sur des faits passés, est de rappeler les choses, pour mieux comprendre le présent. C'est un lourde responsabilité, qui met en ouvre impérativement les ressources de l'esprit critique. On ne peut pas justifier n'importe quoi, comme voudraient le faire certains historiens révisionnistes. Le passé ne peut justifier la stupidité du présent. La fonction de l'histoire est une mise en perspective fondamentale (ce travail est bien fait actuellement sur les croisades). C'est un travail de mémoire, pour comprendre où on est ; il en est de l'Histoire comme de l'histoire à l'intérieur d'une famille : elle permet à chacun de ses membres de comprendre d'où il vient, ce qu'il fait dans la succession des générations.
J.-F. Sirinelli. La fonction de l'historien au sein de la communauté nationale à laquelle il appartient est importante : il est à la fois l'artisan et le dépositaire de la mémoire savante de cette communauté, dont les membres sont donc en droit d'attendre de lui un devoir de rigueur et de subjectivité maîtrisée. Un historien est un homme du présent travaillant sur le passé et dont la qualité des travaux est jugée en appel par le futur : les mauvaises recherches, en effet, passent rarement la rampe de l'examen critique par la génération suivante.