| Marc Bloch, Rois et serfs et autres écrits sur le
servage format 14x22 cm, 334 pages, ISBN
2-910828-03-4, 120 francs français, 18.30 euros |
Présentation de Rois et serfs rédigée par Marc Bloch pour The French Quaterly (1921) :
Les sociétés médiévales, dans l'Europe Centrale et Occidentale, n'ont pas connu l'esclavage, ou ne l'ont connu qu'exceptionnellement. C'est un des points où elles s'opposent le plus nettement aux sociétés antiques. En revanche, elles ont admis partout l'existence d'une classe d'hommes de condition inférieure, qui n'étaient point précisément comme les esclaves la chose de leurs maîtres, mais qui néanmoins ne passaient pas pour entièrement libres. Cette classe, on la retrouve dans tous les pays où l'état social a revêtu, à peu près au même moment, la forme dite " féodale " : ce sont les Leibeigenen allemands, les Villains anglais, les Serfs français. Entre les catégories humaines que désignent, dans les différents pays, ces différents noms, il y a incontestablement une analogie fondamentale ; mais il y a bien des dissemblances aussi, qui sont allées s'accusant au cours des siècles. Il ne sera question ici que des serfs français.
Une vieille tradition historique veut que deux rois de France, Louis X et Philippe V, qui vivaient au début du XIVe siècle, aient offert ou vendu la liberté à tous les serfs de leur domaine. Cette tradition est une légende. Louis X en 1315 avait besoin d'argent pour faire la guerre aux Flamands ; il décida de proposer à ses serfs leur affranchissement ; mais non pas dans la France entière ; dans deux bailliages seulement (c'est-à-dire dans deux circonscriptions administratives), Senlis et Vermandois. Il désigna des commissaires chargés de distribuer, moyennant finances, les actes de liberté. Ceux qu'il délégua en Vermandois, remplirent leur mission. Il n'en fut pas de même des deux personnages députés dans le bailliage de Senlis ; ceux-ci reconnurent bien leur nomination, mais, pour des raisons que nous entrevoyons, ne firent rien. En 1318, Philippe V reprit le même projet ; il envoya à Senlis deux commissaires qui, cette fois, purent s'acquitter de la tâche qui leur avait été confiée. Ainsi l'acte fameux de Louis X et Philippe V se réduit à une mesure fiscale de portée très restreinte, tentée et incomplètement exécutée par le premier des deux souverains, achevée par le second : mesure couronnée d'ailleurs, semble-t-il, d'un faible succès ; il est certain que le servage ne disparut alors du domaine ni en Vermandois ni dans le pays de Senlis.
D'où vient l'erreur que se sont transmise tant de générations d'historiens ? D'un préambule. On sait qu'on désigne de ce nom les exposés des motifs, souvent très verbeux, dont les notaires du moyen-âge avaient coutume d'orner les actes qu'ils étaient chargés de rédiger. Un préambule particulièrement éloquent sert de préface aux commissions royales délivrées en 1315 et 1318. Quelques mots surtout l'ont rendu célèbre : " comme selon le droit de nature chacun doit naître naturellement franc ". On a voulu voir dans cette affirmation de la liberté naturelle une pensée neuve et audacieuse, une " déclaration des droits de l'homme rédigée spontanément par la royauté et à son profit ". Singulière illusion ! Cette prétendue hardiesse n'était qu'un lieu commun, qui traînait dans tous les livres de droit et dans toutes les " sommes " théologiques, une phrase toute faite que bien avant 1315 se léguaient l'un à l'autre les clercs de la chancellerie : principe emprunté par les Pères de l'Eglise à la philosophie antique et dépouillé par eux - grâce à l'assimilation de l'état de nature à l'état d'innocence, interdit à l'homme depuis le péché originel - de toute valeur pratique. Il est vrai que le préambule semble au premier abord attribuer à l'acte qu'il annonce une portée très générale : " nous ordonnons ", fait-il dire au roi, " que généralement par tout notre royaume, autant qu'il peut dépendre de nous et de nos successeurs, les servitudes soient ramenées à la franchise ". Mais comment prendre au sérieux un pareil morceau de rhétorique ? L'étude critique des événements de 1315 et 1318, résumée plus haut, a démontré que Louis X n'a affranchi de serfs qu'en Vermandois, et Philippe V que dans le bailliage de Senlis. Contre la leçon des faits les beaux discours ne sauraient prévaloir. L'éloquence intempestive d'un clerc, peut-être médiocrement renseigné sur les intentions du gouvernement au service duquel il avait mis son talent littéraire, a jeté pendant trop longtemps sur une très modeste mesure financière un éclat trompeur.
Limité dans sa portée territoriale, médiocre dans ses résultats, l'acte de Louis X et de Philippe V se présentait-il du moins comme une conception originale ? Les deux rois inauguraient-ils une politique nouvelle ? Il s'en faut du tout au tout. Bien avant eux les rois capétiens avaient cherché à tirer quelque argent de leurs serfs. Ce furent d'abord une série de dispositions administratives destinées à assurer une plus exacte perception des droits serviles. Mais par leur nature même, ces droits, revenus bons pour un petit seigneur vivant sur sa terre, ne constituaient pas des ressources appropriées à une grande monarchie besogneuse ; quoiqu'on fit ils rendaient mal. On eut alors recours aux affranchissements, vendus à prix d'argent. L'histoire des affranchissements royaux est fort curieuse ; elle éclaire l'histoire du servage ; elle jette sur l'évolution de la société médiévale un jour nouveau.
Au début du XIIe siècle, le lien servile semble encore très fort. Beaucoup peut-être parmi les serfs eux-mêmes ne songent pas à s'en dégager. En tout cas, les rois ne le relâchent pas volontiers. Seules les villes, auxquelles il faut joindre les agglomérations rurales qui en sont immédiatement voisines, ont la force, et peut-être aussi le désir, de le secouer ; mais elles n'y parviennent pas sans peine. Il faut quarante trois ans à la royauté pour se résigner à affranchir la seconde ville du domaine : Orléans. Puis, au XIIIe siècle, dans toute la France, sur les terres des seigneurs comme celles des rois, les affranchissements se multiplient : les serfs veulent la liberté. Autrefois, le servage était conçu comme un lien particulièrement fort attachant le serf à son seigneur ; désormais, par suite d'une lente évolution des idées juridiques, il paraît surtout comme une condition sociale inférieure, entachée de désavantages économiques redoutables ; il semble insupportable à ceux qui le subissent. Quiconque est assez riche pour acheter sa liberté offre de l'argent à son seigneur, et bien souvent le seigneur, qui a besoin de numéraire, accepte. Qu'il s'agisse du domaine royal ou de domaines privés, les choses se passent de même partout. Saint Louis accorde de grands affranchissements ruraux, qui bien entendu ne sont pas gratuits ; c'est qu'il ne songe pas à résister au mouvement social qui emporte son temps ; il y participe sans le commander. Mais après lui, le gouvernement royal, de plus en plus préoccupé par l'état du Trésor, cherche à transformer l'affranchissement en un moyen budgétaire normal. Jadis, sous Louis VI et Louis VII les serfs arrachaient péniblement au roi leur liberté ; sous Saint Louis ils l'obtenaient aisément quand ils acceptaient pour leur rachat des conditions raisonnables ; désormais la royauté la leur offre, et cherche même parfois à la leur imposer. C'est le sens des mesures prises par Louis X et Philippe V. Elles n'avaient rien d'inédit. Elles avaient été précédées par des mesures analogues sous Philippe le Bel ; en 1302 notamment, ce roi avait envoyé des commissaires chargés de vendre les chartes de franchise dans deux bailliages et six sénéchaussées ; acte d'une portée bien plus vaste que ceux de 1315 et 1318. Mais les commissions de 1302 n'avaient pas de préambule. C'est pourquoi l'histoire les a longtemps ignorées. Telle est la puissance de l'art oratoire.
Un aspect de la société médiévale : rois et serfs
PREMIÈRE PARTIE : ROIS ET SERFS
PRÉFACE
Introduction bibliographique
§ 1. Sources manuscrites
§ 2. Sources imprimées et Littérature
§ 3. Chronologie ; identification des noms de lieux
Livre premier. - De Louis VI à Saint Louis
Chapitre premier. - les droits serviles et leur perception
§ 1. Le servage et les droits serviles
§ 2. La perception des droits serviles
Chapitre II. - les affranchissements royaux jusqu'a la mort de saint Louis
§ 1. Les sources
§ 2. Les affranchissements avant Saint Louis
§ 3. Les affranchissements sous Saint Louis
Livre second. - Collecteurs des mainmortes et commissaires aux affranchissements (1270-1328)
Chapitre III. - les collecteurs des mainmortes et formariages
§ 1. Origine et fonction des collecteurs
§ 2. La gestion des collecteurs et ses résultats
Chapitre IV. - les affranchissements sous Philippe le Bel
§ 1. Les sources ; les nouvelles méthodes
§ 2. La mission de Biche et Mouche en Vermandois
§ 3. L'affranchissement du Toulousain (1299)
§ 4. La campagne d'affranchissement de 1302
Chapitre V. - les affranchissements sous Louis X et Philippe V : critique des sources
§ 1. Les lettres de commission
§ 2. Les comptes
§ 3. Les lettres de manumission et l'enquête sur les aliénations du domaine
§ 4. Conclusions
Chapitre VI. - les affranchissements sous Louis X et Philippe V : le préambule de 1315-1318
§ 1. Le texte
§ 2. Des préambules d'actes d'affranchissement en général
§ 3. Les idées du préambule de 1315-1318
§ 4. Le préambule de 1315-1318 a-t-il eu des modèles?
§ 5. Sur quelques mots embarrassants du préambule
de 1315-1318
Chapitre VII. - les affranchissements sous Louis X et Philippe V : les faits
Conclusions
Appendice I. - les affranchissements octroyés par saint Louis dans la châtellenie de Pierrefonds et le Laonnois
§ 1. Du rôle de Blanche de Castille dans l'affranchissement de la châtellenie de Pierrefonds
§ 2. Liste des localités affranchies (pays de Pierrefonds et Laonnois)
§ 3. Les fortunes serviles d'après l'affranchissement de la châtellenie de Pierrefonds
Appendice II. - recherches sur les collecteurs des mainmortes et formariages
Appendice III. - les affranchissements octroyés par les commissaires de Louis X et Philippe V
Appendice IV. - le pape Alexandre III et l'abolition du servage
Pièces justificatives
Index géographique
DEUXIÈME PARTIE : ÉCRITS SUR LE SERVAGE
Blanche de Castille et les serfs du chapitre de Paris
De la cour royale à la cour de Rome : le procès des serfs de Rosny-sous-bois
Serf de la glèbe : histoire d'une expression toute faite
Servus glebae
Les transformations du servage : à propos de deux documents du XIIIe siècle relatifs à la région parisienne
Collibertus ou Colibertus
Les populations rurales de l'Île-de-France : un projet de livre de Marc Bloch
POSTFACE par Dominique Barthélemy
Une vieille tradition historique s'attache au souvenir de Louis X le Hutin et de
Philippe V le Long son frère et jette encore sur leurs noms un peu effacés un vague
éclat. Ils passent pour avoir tour à tour prescrit sur leurs terres l'affranchissement
des serfs. Tel aurait été l'objet de deux "ordonnances" fameuses, datées la
première du 3 juillet 1315, la seconde du 23 janvier 1318. Que ces actes, en apparence si
considérables, n'aient obtenu en pratique que de médiocres résultats, nul aujourd'hui
ne le conteste: le servage a subsisté sur le domaine royal bien des siècles après la
mort de Philippe le Long. Et l'on s'accorde généralement à reconnaître que des
préoccupations d'ordre financier beaucoup plutôt que je ne sais quelles idées
égalitaires inspirèrent les deux rois: ils ont, comme disait Mably, "fait un
commerce de la liberté". Mais quoi que l'on pense de leurs motifs, et de leurs
succès, il demeure communément admis qu'ils ont offert la franchise, sur leur domaine
tout entier, à tous leurs serfs.
Étudiant depuis plusieurs années le servage dans l'Ile-de-France, j'ai rencontré sur
mon chemin les ordonnances libératrices. J'ai d'abord soumis les textes eux-mêmes à un
nouvel examen. Mais j'ai bien vite reconnu que la critique des textes proprement dite ne
suffisait point. Les lettres royales du 3 juillet 1315 et du 23 janvier 1318 n'ont tant
frappé les historiens que parce qu'ils leur attribuaient, à tort, une originalité
qu'elles n'ont point. S'ils avaient mieux connu un certain nombre de faits, plus anciens,
touchant les rapports de l'administration royale avec les serfs du domaine, ils auraient
réduit ces documents illustres à leur juste portée, qui est assez mince. "Rois et
Serfs": c'est un chapitre jusqu'ici trop négligé de l'histoire financière des
Capétiens. J'ai cherché à l'écrire. On verra, je l'espère, que les acte de Louis X et
Philippe V n'y forment qu'un épisode, le plus célèbre certes, mais non le plus
important.
Depuis les premiers temps du servage, des
serfs ont habité les terres de la Couronne. Les derniers d'entre eux ont vécu sous Louis
XVI qui, en 1779, leur donna la liberté. Pour répondre pleinement à mon titre, j'aurais
dû embrasser une immense période de temps. Il va de soi que je n'y ai point songé. Mais
entre quels termes chronologiques devais-je m'enfermer ? Cette question m'a paru
singulièrement embarrassante. L'histoire des institutions est faite d'une série
d'évolutions continues, parfois presque insensibles. C'est une matière fluide, qui se
prête mal aux moules que nous prétendons lui imposer. Néanmoins il fallait trouver des
limites. Voici celles que j'ai adoptées.
Comme terme final, l'avènement de la branche des Valois en 1328. Je ne me dissimule pas
tout ce que l'on peut dire contre un pareil choix. Philippe VI en arrivant au trône
n'a pas apporté avec lui de méthodes administratives nouvelles. Mais, du moment qu'il
fallait se résigner à une démarcation artificielle, la plus simple m'a semblé la
meilleure. Aussi bien présente-t-elle un avantage: le règne de Charles le Bel n'ayant
été marqué, du point de vue qui nous occupe, par aucun fait notable, les lettres de
Louis X et de Philippe V apparaîtront à la fin d'une étude dont le premier objet
était de les expliquer.
Le point de départ ou mieux les points de départ se sont offerts plus naturellement. Les
rois exigeaient de leurs serfs certaines redevances; à l'origine leurs procédés de
perception ne différaient point de ceux qui étaient en usage sur les terres
seigneuriales ordinaires; ils n'ont pris un caractère particulier que depuis l'époque
où s'est créée une administration plus forte et plus complexe, et vraiment royale: le
règne de Philippe-Auguste. Par ailleurs les rois concédaient des affranchissements; or,
les premiers grands actes de liberté qu'ils ont octroyés se lient au mouvement communal,
dans son plein épanouissement; ils datent des tout derniers jours du règne de Louis VI
et surtout du règne de Louis VII. Philippe-Auguste, d'une part, Louis VI et Louis VII de
l'autre se placeront donc au début des pages qu'on va lire.
La politique suivie par l'administration royale vis-à-vis des serfs du domaine n'est pas
demeurée toujours pareille à elle-même. Après la mort de saint Louis se sont produites
des modification remarquables. On inventa alors, pour tirer soit des droits serviles soit
des affranchissements plus d'argent qu'autrefois, des méthodes entièrement nouvelles. A
mesure que j'avançais dans mes recherches, cette transformation m'est apparue avec une
clarté de plus en plus vive. C'est pourquoi je me suis décidé à partager mon étude en
deux livres d'ailleurs très inégaux; le premier (le plus court), s'arrête précisément
à la mort de saint Louis. J'espère que les faits eux-mêmes sembleront justifier cette
division.
Mes sources ont été en première ligne
les archives de la royauté capétienne, ou du moins ce qui en reste: le Trésor des
Chartes, dont les registres réservent encore aux chercheurs tant de richesses inédites,
les registres du Parlement, les débris du dépôt de la Chambre des Comptes. Je les
indique ici avec une brièveté qui peut-être surprendra. Mais à quoi bon répéter, de
seconde main, les renseignements que les érudits ne seront pas embarrassés de trouver
dans des ouvrages ou mémoires bien connus d'eux ?
Ces archives, il est vrai, présentent bien des lacunes qui tiennent tantôt à la façon
dont elles nous ont été transmises, tantôt à leur nature propre; et ces lacunes ont
souvent déterminé dans le détail les limites mêmes de mon travail. Quand on écrit une
histoire telle que celle que je prétends raconter, il faut s'arrêter à chaque pas pour
examiner les documents, comme autant de témoins suspects, afin de ne pas prendre leur
silence, né de circonstances accidentelles, pour une preuve négative. Mais ces
discussions critiques ne seraient pas à leur place dans une introduction. Elles doivent
se lier intimement au récit, qu'elles commandent; elles apparaîtront chaque fois qu'il
faudra expliquer une ignorance ou justifier une incertitude.
Je ne pouvais songer à explorer de fond en comble le champ immense des sources locales.
J'ai fait des sondages dans les publications imprimées, touchant les régions qui m'ont
semblé avoir particulièrement intéressé, du point de vue qui est le nôtre, les gens
du roi. Comme dépôts d'archives, je n'ai dépouillé que ceux de l'Ile-de-France; très
riches en renseignements sur la condition des serfs en général, ils ne m'ont absolument
rien donné sur les rapports des rois avec les populations serviles.
Le travail que je présente aujourd'hui à
la Sorbonne et au public avait été rédigé une première fois plusieurs années avant
la guerre, mais sous une forme sensiblement différente, et beaucoup plus brève. Il ne
devait alors consister qu'en une sorte d'introduction critique aux textes émanés de
Louis X et de Philippe V. Surtout je ne le concevais, dans toute la force du terme, que
comme une thèse complémentaire. Je comptais en effet publier en même temps, à titre de
thèse principale, un ouvrage plus vaste que j'intitulais en pensée: Les populations
rurales de l'Ile-de-France à l'époque du servage. J'y aurais retracé, dans un cadre
régional, l'évolution du servage telle qu'après d'assez longues recherches je suis
arrivé à me la figurer. La présente étude en eût formé, non pas certes un chapitre
détaché, mais comme une annexe, ou (je ne trouve pas de mot meilleur) comme un
complément.
Les circonstances ont retardé terriblement l'exécution de mon plan. Elles m'ont incité
à faire paraître isolément cette pièce enlevée au tout dont elle ne devait être
qu'une partie. Mais, en reprenant pour une nouvelle rédaction le mémoire écrit depuis
si longtemps déjà, j'ai été conduit peu à peu à en creuser plus profondément le
sujet; ses dimensions sont demeurées restreintes; mais sa portée maintenant dépasse, si
je ne me trompe, celle d'un simple commentaire critique sur deux documents.
Malheureusement, de cette transformation il est résulté un sérieux inconvénient.
Un exposé de la politique des rois vis-à-vis de leurs serfs ne peut se passer de
quelques indications générales sur le servage. Il ne suffit point de parler de
mainmorte, de formariage, d'affranchissement; encore faut-il expliquer ce que c'est.
Qu'est-ce que le servage ? élucider cette grande question, tel devait être
précisément l'objet essentiel de l'ouvrage que je comptais consacrer aux populations de
l'Ile-de-France. Selon mon premier dessein, l'étude que je publie aujourd'hui se serait
appuyée constamment sur cet ouvrage. Maintenant ce secours lui manque. J'ai dû y
insérer quelques développements sur les institutions serviles. J'ai pris soin d'y citer
toujours les principaux d'entre les textes qui justifient mes affirmations. Mais une
discussion critique, sur ces points pourtant très controversés, eût été hors de
propos. Elle eût demandé, pour être menée comme il convient, une place beaucoup trop
considérable. J'espère pouvoir la reprendre un jour, en son lieu. Je n'ai pas renoncé
à mes anciens projets. Pour l'instant, je suis obligé de demander parfois un peu de
crédit. C'est le but et l'excuse des détails personnels que je viens de donner.
M. Jordan avait bien voulu lire le
manuscrit de mon travail sous sa première forme. Il m'a suggéré alors une correction
précieuse dont j'ai fait mon profit. M. Langlois l'avait lu également. Il m'a donné à
cette occasion la preuve d'une bienveillance dont j'ai plusieurs fois senti les effets.
Mais ce que je lui dois surtout est d'un caractère plus général. Je serais ingrat en ne
rappelant pas ici la belle série de ses études sur les anciennes archives de la Chambre
des Comptes. Elles m'ont constamment servi de guide. Ce n'est pas assez dire: sans elles
la plupart de mes recherches n'eussent pas été possibles, ni même concevables.
Voila de longues années déjà que je travaille sous la direction de M. Pfister. J'ai
reçu son enseignement à l'École Normale et à la Sorbonne avant de le retrouver dans
son cher Strasbourg, comme doyen. Indiquer que je suis son élève, c'est exprimer en peu
de mots tout ce que je dois à ses conseils, à son inlassable bonté, à cet esprit de
méthode et d'exactitude qui est l'âme de son enseignement. Son nom eût été inscrit en
tête de ces pages si, obéissant à un sentiment profond qui sera compris de lui, je
n'avais tenu à dédier ma thèse à un autre de mes maîtres qui me donne ses leçons
depuis bien plus longtemps encore.
L'histoire
des serfs royaux, au temps des Capétiens directs, est obscure et incertaine. Les
documents sont rares, fragmentaires, souvent imprécis. Le détail des faits se dérobe à
nos yeux. Mais les grandes lignes se laissent entrevoir. Les rois de France ou leurs
conseillers ont eu, sans peut-être jamais se la formuler nettement, une politique
servile. On peut en retracer la courbe comme il suit.
Vers le temps de Louis VI, les charges propres aux serfs se perçoivent, sur les terres de
la Couronne, selon les mêmes règles que les redevances ordinaires du domaine. Le lien
servile semble encore extrêmement fort. Les rois ne le relâchent pas volontiers. On doit
supposer que beaucoup parmi les hommes de corps ne songent pas à s'en dégager. Les
villes et les campagnes environnantes, qui subissent l'influence des centres urbains et
trouvent en eux un appui, sont peut-être les seules à sentir le besoin de le
secouer ; en tout cas seules elles en ont la force ; mais elles n'y parviennent
pas sans peine. Il faut quarante-trois ans à la royauté pour se résigner à affranchir
Orléans.
Sous Philippe-Auguste, les méthodes administratives se perfectionnent. Les baillis
apparaissent. Presque immédiatement, l'exploitation du principal parmi les droits
serviles - la mainmorte - leur est confiée, au détriment des prévôts,
officiers d'un rang inférieur, ou pour mieux dire simples fermiers. C'est le premier
signe de l'importance attribuée par le gouvernement aux produits du servage, et de
l'idée qu'il se fait des difficultés particulières attachées à leur perception.
En même temps, les affranchissements vont se multiplier. Saint Louis est le premier roi
à accorder de vastes manumission rurales. Non qu'il devance en rien son temps : il
participe à tout un mouvement social, sans le commander. Dans les riches contrées de la
France au nord de la Loire, les serfs des villages, de toutes parts, demandent à acheter
leur liberté ; le roi, comme les autres seigneurs, consent à la leur vendre. La
monarchie accorde sans résistance les affranchissements ; elle ne cherche pas encore
à les provoquer. Elle en tire un profit raisonnable, mais exceptionnel et fortuit ;
elle n'en fait pas encore un expédient fiscal.
Une fois saint Louis mort, sous des princes faibles, le corps anonyme des fonctionnaires
gouverna la France. C'étaient dans l'ensemble des administrateurs exacts et énergiques,
mais d'un caractère dur et d'un esprit parfois aventureux. Ils furent vivement
préoccupés par les questions financières. A vrai dire, elles s'imposaient à leur
attention. L'Etat, par la force des choses, devenait de plus en plus dépensier et
besogneux. Ses recettes paraissaient insuffisantes. Il fallait les augmenter. Le domaine
semblait rapporter trop peu ; on crut pouvoir lui demander davantage. On songea en
particulier aux droits serviles ; on s'efforça de les rendre plus lucratifs. Peu à
peu des fonctionnaires spéciaux, d'abord temporaires, puis permanents, furent créés
pour en assurer la perception dans les régions où les serfs royaux étaient sans doute
les plus nombreux : Vermandois, bailliage de Senlis, Champagne. Ce furent les
collecteurs des mainmortes et formariages. On attendait beaucoup d'eux. Ils déçurent. La
mainmorte et le formariage, nids à paperasserie et à procès, n'étaient pas des
ressources faites pour une grande monarchie.
Alors, on se rabattit sur les affranchissements. On les transforma en un moyen budgétaire
presque normal. Désormais, toutes les fois qu'il y eut crise financière, des
commissaires chargés de distribuer les manumissions parcoururent quelques provinces.
C'était comme une contribution de guerre. Au temps de Louis VI et de Louis VII, les serfs
arrachaient péniblement leur liberté ; sous Philippe le Bel, le roi la leur
offre ; sous Louis X il y ira jusqu'à tâcher de la leur imposer.
Mais les nouvelles méthodes ne se dégagèrent que peu à peu. Pendant les premières
années du règne de Philippe le Bel, on tâtonna. En 1299, le gouvernement décida
d'engager les serfs du Toulousain à acheter leur liberté. Il crut devoir, à cette
occasion promulguer un acte, qui, dans sa forme extérieure, présentait les caractères
trompeurs d'une manumission générale. En outre, la tentative de 1299 portait, si j'ose
emprunter un mot à la langue poétique du Moyen-Age, la marque de ce singulier esprit de
" desmesure " dont on rencontre, en ce temps, maintes traces. Le roi
prétendait déterminer d'avance le prix de la liberté ; ce prix était uniforme
pour tous les cas ; il était exorbitant.
Plus tard une conception plus simple, moins rigide et plus sage triompha. A partir de 1302
au moins, des lettres de commission, adressées à des fonctionnaires royaux, suffirent à
ouvrir les campagnes d'affranchissements. Les commissaires eurent pleins pouvoirs pour
négocier avec les hommes de corps. Ils fixaient les sommes à verser d'après les
fortunes serviles, selon des taux variables, mais qui jamais, semble-t-il, n'atteignirent
ce chiffre fabuleux de 33,3 % que Philippe le Bel avait osé exiger dans le Toulousain.
Plusieurs fois, Philippe le Bel et ses fils proposèrent ainsi la liberté à leurs serfs
dans certaines régions du domaine. Leurs entreprises n'eurent pas toutes même envergure.
La plus vaste fut tentée par Philippe le Bel ; elle s'étendit au moins à deux
bailliages et six sénéchaussées et peut-être n'en connaissons-nous pas toute
l'ampleur. Mais, sur elle, nos sources nous renseignent mal ; elle a passé presque
inaperçue aux yeux de l'histoire. Sous Louis X, les commissaires aux affranchissements
n'opérèrent que dans le Vermandois ; Philippe le Long n'en envoya que dans le
bailliage de Senlis ; mais le hasard d'un préambule éloquent, rédigé par un clerc
ingénieux et quelque peu hâbleur, a valu aux actes de ces deux rois une célébrité
qu'ils ne méritaient pas.
Les documents ne nous permettent pas d'apprécier les résultats obtenus par les
commissaires délégués sous Philippe le Bel et sous ses fils. Nous savons seulement
qu'en Vermandois et dans le pays de Senlis, où ils travaillèrent à deux reprises, ils
ne supprimèrent pas le servage sur les terres royales. Il ne faut pas s'en étonner.
Jadis les serfs se faisaient affranchir quand, avides d'obtenir la liberté, ils avaient
rassemblé assez d'argent liquide pour l'acheter. Les manumission dépendaient alors de
conditions économiques. Désormais les gens du roi cherchèrent à les régler d'après
les besoins du trésor. C'était une entreprise audacieuse. Malgré toutes les mesures
coercitives, il était difficile qu'elle obtint un plein succès.
Postface
de Dominique Barthélemy
Le livre et les articles qui composent ce recueil devraient être lus dans toutes
les universités, au cours de méthodologie historique.
Ils ont un thème commun : l'étude de la servitude médiévale à partir de
l'affranchissement. Marc Bloch démystifie ce dernier : il ne le trouve ni gratuit ni
philanthropique, il se demande si, en amont, les hommes subissaient bien un indiscutable
servage, et il doute qu'en aval, tout ait vraiment été meilleur pour eux. De 1911 à
1937, il revient régulièrement aux dossiers francoliens du xiiie siècle, heuristiques pour lui,
pédagogiques à l'égard de ses lecteurs. Et lorsqu'il se lance sur la piste des
mystérieux colliberti, c'est pour bientôt reparler d'une dérive du statut des
affranchis.
Ce livre et ces articles ont aussi un forme commune : ce sont des enquêtes
historiques au plein sens du terme, menées par un homme d'une grande curiosité et d'une
admirable perspicacité. Pour une part, il s'inspire du
" positivisme " de ses maîtres, en critiquant des images d'Epinal,
comme celles de la reine et des rois émus par le sort des serfs ; il fait ouvre
de philologue averti, en cherchant le sens d'un terme (collibertus), ou l'origine
d'une expression (servus glebae). Mais au-delà, ces enquêtes le conduisent vers
des problèmes cruciaux de l'histoire sociale et institutionnelle ; un
" détail " comme l'absence de lien initial entre la macule servile et
la taille arbitraire ouvre un abîme sous ses pieds : y eut-il un seul type de
servage, une définition stable ? Ainsi parait la filiation, aujourd'hui
sous-estimée, qui mène de la critique méthodique de l'âge dreyfusiste à
l'histoire-problème voulue par les Annales . Lucien Febvre a pris le risque, en
une phrase célèbre sur les paysans qui, eux, " ne labouraient pas des
cartulaires ", d'opposer l'historien conscient des faits concrets aux vieux rats
de bibliothèques. Marc Bloch n'a jamais pareille outrance ; il fait percevoir les
pesanteurs et les senteurs de la glèbe sans cesser de s'interroger sur la mentalité du
rédacteur d'actes, grâce auquel nous connaissons quelque chose sur le paysan médiéval.
Il restitue les hésitations conceptuelles et les stratégies verbales du scribe, tout
aussi bien que la vie rurale. Maîtriser ainsi plusieurs registres à la fois, n'est-ce
pas la marque distinctive du génie ?
Pareille exemplarité justifierait, à elle seule, cette nouvelle publication d'études,
organisée selon les plans de Bloch lui-même. D'aucuns diraient alors que ses textes sont
brillamment écrits et pensés, quoique ses vues sur le servage " aient un peu
vieilli "... En effet, elles sont la partie la plus controversée de son oeuvre,
la moins estimée. En 1946, Léo Verriest leur a infligé une critique violente et
injuste; elle a laissé des traces parce que Marc Bloch, ayant sacrifié sa vie pour la
France et pour davantage encore, n'était plus là pour expliquer une pensée apparemment
trop forte pour beaucoup. L'étonnant est, en effet, qu'elle ait ébranlé ses amis et ses
disciples même les plus chaleureux. Ils ont cédé du terrain, de sorte que la
communauté scientifique a tendance, depuis un demi-siècle, à renvoyer Bloch et Verriest
presque dos à dos et, finalement, à considérer " le servage " comme
un objet historique trop difficile et trop marginal, donc à se détourner de lui. Seul
Pierre Bonnassie a réagi avec assez de force, récemment; il faut non seulement le
suivre, mais même le compléter en tirant peut-être davantage encore d'un recours à
Marc Bloch.
Il me semble en effet qu'on s'est trop désintéressé de la question du servage, en
particulier dans l'histoire du xiiie
siècle français : à peine quelques lignes dans les manuels récents. Marc Bloch au
contraire vibrait à l'unisson d'un grand xixe
siècle populiste qui se préoccupait énormément de l'abolition des servitudes, de
l'Amérique à la Russie et de Spartacus à Schoelcher, et qui perçut partout
l'humiliation sociale, en même temps que l'exploitation économique. Surtout, il a
contribué de manière essentielle à cette " découverte de la complication du
monde ", en laquelle Paul Veyne voit la forme même du progrès, même
irrégulier ou fragile, dans les " disciplines
historico-philologiques ". C'est qu'il se passionnait pour toutes les sciences
sociales de son temps, dévorant notamment la Revue de synthèse. Mais dès lors,
ce penseur de la complexité est un auteur difficile, malgré son style vigoureux et
limpide, car tout chez lui appelle la réflexion et sollicite le lecteur. A ce dernier, il
faut peut-être proposer une sorte de guide, ce que la présente postface voudrait être
dans un premier temps. Elle situera Marc Bloch dans certaines filiations, avant de
résumer un peu son apport, de dire quelles injustices il a subi et, surtout, quel parti
on peut encore tirer de ses suggestions. Car les travaux réunis dans ce recueil ne
serviront pas seulement à une histoire des " écoles historiques ";
ils peuvent aussi relancer la pensée.
Marc Bloch, héritier du grand XIXe siècle
L'histoire des classes populaires, et tout
particulièrement de l'esclavage et du servage, a passionné le xixe
siècle. La génération de 1840 aima raconter leur abolition médiévale ; elle en
tirait argument en faveur du progrès historique en général, social et moral, non sans
un peu de naïveté ; mais elle en tirait parti, surtout, pour restituer les luttes
passées dans toute leur vigueur. Augustin Thierry entamait ses Considérations sur
l'histoire de France, en 1840, par une citation et un commentaire du manifeste des statutarii,
ces barons français qui, en 1248, opposèrent leur noblesse de guerriers, issus des
compagnons de Charlemagne, au servage de leurs sujets. Il évoquait aussi la chanson
polémique des années 1260 regrettant que la France, terre de
" franchise ", se trouve acuvertie. Grand et terrible sujet que
nos origines nationales et, au sein de notre pays, les conflits de classes initiaux -
savons-nous assez, en 1996, le reprendre dans toute son étendue ? Augustin Thierry
s'y voua ; Marc Bloch, dans Rois et serfs, revient aux textes qu'il citait,
avec un égal intérêt pour le peuple et une meilleure pertinence due aux progrès de la
philologie et de la critique.
Aux mêmes années 1840, Benjamin Guérard publiait, sous les auspices de l'Institut de
France, le Polyptyque de l'abbé Irminon (de Saint-Germain-des-Prés), avec en
appendice des chartes d'affranchissement (manumissions) franciliennes du temps de saint
Louis, ainsi que le Cartulaire de Saint-Père de Chartres, riche en belles notices
des xie, xiie et xiiie siècles sur le servage et l'affranchissement. Entre 1908 et 1914, Marc
Bloch s'est nourri de ces publications de sources, en les complétant par d'importants
dépouillements d'archives en vue de sa thèse sur Les populations rurales
d'Ile-de-France au temps du servage. Il a lu aussi le Livre des serfs de
Marmoutier, dont l'édition, à Tours en 1864, témoigne du dynamisme des sociétés
d'histoire locale dans la seconde moitié du xixe siècle ; c'est un monument précieux, au milieu de la
" grande nuit " documentaire qui sépare le ixe siècle des xiie et xiiie siècles. Il en tire probablement sa conviction sur le lien essentiel
entre le servage et le chevage, celle-même que Léo Verriest combattra sans jamais citer
le Livre des serfs...
Voici ce que Marc Bloch peut lire, dans les Prolégomènes justement célèbres que
Benjamin Guérard a placés, en 1844, en tête de son édition du Polyptyque de l'abbé
Irminon : " l'esclavage est toujours allé en se mitigeant, dans
notre pays, depuis la conquête des Gaules par Jules César jusqu'à l'abolition de la
féodalité... Il y eut d'abord, après la fin du vie siècle, le passage à la servitude, où le pouvoir de l'homme
sur l'homme rencontre ses premières limites "; du vie au ixe siècle, " la liberté et la propriété pénètrent par
quelque endroit dans la cabane du serf ", ce que reflètent les polyptyques
carolingiens. Instaurée sur les ruines de l'empire de Charlemagne, " la
féodalité " produit le servage ; alors, comme le révèlent les
textes des xiie et xiiie siècles, le serf se met hors des mains de
son seigneur dont il " n'est plus qu'un tributaire " qui lui cède une
part seulement de son travail et de ses revenus, et qui parait " sous les divers
noms d'homme de corps ou de pôté, de mainmortable, de taillable, de serf ou de
vilain ". Bel exemple d'un évolutionnisme qui produit une riche série de
concepts distinctifs, accordés aux inflexions d'un récit, et qui entrevoit déjà,
cependant, la complexité du réel : à chaque époque, précisait Benjamin Guérard,
on trouve en fait les trois formes à la fois (esclavage, servitude et servage), mais en
inégale proportion, et chacune des trois domine à son tour, caractérisant sa période
propre.
La pensée de Marc Bloch s'arrime sur cet évolutionnisme et sur ces distinctions. Pour
lui, " le serf, si profondément différent de l'esclave, n'était après tout
qu'un esclave lentement transformé ", note-t-il dans l'un des articles du
présent recueil. En son ultime article, écrit dans le temps de la Résistance et
jalonné par des blancs dont la présence bouleverse le lecteur, il cherchera encore
" comment et pourquoi finit l'esclavage antique ", par des causes
économiques notamment. À ce moment, il périodisera de manière tranchée, substituant
une quadripartition à la tripartition de 1844 : deux esclavages, le pur et le
dérivé, avec une profonde différence entre celui de l'antiquité et celui du ixe siècle, puis deux servages, le plus
typique précédant l'autre là aussi. Après le ixe siècle, la vieille idée de servitude et la
" phraséologie " qui l'accompagnait s'appliquèrent selon lui à
quelque chose de neuf, à l'une des deux dépendances médiévales caractéristiques que
furent la vassalité et le servage et dont il aime à dire l'analogie autant que
l'opposition structurelle : le serf, ce " vassal de rang
inférieur " selon un autre mot de Benjamin Guérard, n'est plus du tout la
chose de son maître, mais bien son homme. À ce servage classique succède un servage
dérivé, selon un processus que définit, dès 1921, l'article du French Quaterly
placé ici-même en exergue de Rois et serfs. Le second servage, celui que
l'Ile-de-France a failli connaître à partir du xiiie siècle, se caractérise par un relâchement du lien d'homme à
homme ; il marque surtout la condition inférieure d'hommes méprisés et taxés par
un seigneur assez distant.
Marc Bloch enrichit donc Benjamin Guérard, mais sans sortir de ce qu'il faut appeler le paradigme
de 1840. En effet, l'idée même d'un passage des liens bilatéraux à des classes
plus consistantes, aux alentours du xiiie
siècle, donc la théorie des " deux âges féodaux ", étaient en
germe dans les textes de François Guizot. Ce théoricien d'une " société
féodale " faite, dans les xe
et xie siècles, d'une
" collection de despotismes individuels " décrivait ensuite son
altération à partir de 1100 ; au face à face du seigneur avec son serf succédait
la résistance organisée des communes urbaines et rurales. Au xiiie siècle, on passait donc à la société de
classes.
Son allégeance au paradigme de 1840 éloigne un peu Marc Bloch de nous. Mais pouvait-il
s'insurger contre lui, au seuil d'un livre de jeunesse, ou plutôt de l'unique chapitre
qu'une guerre longue, éprouvante pour ses forces et interruptrice de son travail, lui
avait laissé le temps de rédiger ? Non. D'autre part, même reconnue déjà comme
mobile et perfectible, la " science historique " n'apparaissait pas
encore, à un homme né en 1886, aussi incertaine qu'à nous. Et la mise en question des
maîtres ou des acquis séculaires était beaucoup moins valorisée qu'aujourd'hui.
Au sein du paradigme, il ne manquait pourtant pas d'occasions de débattre. Rois et
serfs est un livre engagé, à moyen terme, dans les discussions entre historiens
royalistes ou conservateurs d'une part, et républicains avancés de l'autre. Depuis 1860
environ, tout un courant catholique et plus ou moins royaliste portait la mitigation
progressive de l'esclavage, puis les affranchissements du xiiie siècle, au crédit de l'Église et des
rois, voire même d'une chevalerie idéalisée. Il faisait du " siècle de saint
Louis " un sommet de la civilisation, un temps de bonheur même pour les
paysans. Il attribuait aux Capétiens une politique sociale chrétienne et paternaliste.
Ce faisant, il s'attira une volée de réactions anticléricales ayant pour elles, il faut
le dire, un gros bon sens. Parmi les briseurs de vitraux, qui égratignèrent aussi
l'idée de progrès dont se nourrissait la bonne conscience bourgeoise de 1840, figurait
d'abord Jacques Flach : il démystifia bien les " libérations "
de serfs par don à l'Église dans des formules des xe et xie siècles. En
1909, Achille Luchaire souligna l'extrême dureté du Conte des vilains de Verson,
à l'aube du xiiie siècle, à l'égard
des dépendants de l'abbaye du Mont-Saint-Michel et sut dire, grâce à quelques
entrefilets de chartes et de chroniques, la gravité des tensions, en ce temps-là, entre
les seigneurs et les paysans du Bassin Parisien. Clercs compris, les classes supérieures
accablaient de mépris les vilains et les serfs, sans faire de nuances. Toute la
littérature en témoigne, ou presque ; mais à elle seule se limita le chapitre
consacré aux classes rurales, par Charles-Victor Langlois, dans l'Histoire de France
dirigée par Ernest Lavisse.
Beaucoup plus importante pour Marc Bloch s'avère l'histoire des classes rurales faite en
1901 par Henri Sée, et davantage fondée sur les documents d'archives. Il cite ici ce
livre relativement peu, ce qui ne fait pas apparaître toute sa dette ; mais à cette
époque, les notes en bas de page consistaient essentiellement en des références aux
sources médiévales. Henri Sée écrivait déjà que les affranchissements royaux furent
" des expédients fiscaux ". Certes, par eux, " dans le
domaine capétien, le servage, prédominant jusqu'au xiiie siècle, diminue très
rapidement ". Mais Henri Sée se rendait bien compte que l'affranchissement put
n'être que partiel : il porta sur la taille arbitraire et non pas sur la mainmorte,
ou l'inverse; il consista surtout en un abonnement de la taille, et n'atteignit nullement
les autres droits seigneuriaux sur la tenure paysanne (cens, terrages, coutumes). Se
fondant sur des textes précis, Henri Sée envisageait même qu'en certains points, le
xiiie siècle ait marqué une extension
du servage. De toute manière, son lecteur apprend à dissocier, techniquement, le servage
stricto sensu des autres aspects de la sujétion des vilains ; il se voit
rappeler que les classes supérieures n'ont pas cessé de mépriser et d'exploiter la
paysannerie. Enfin, Henri Sée l'invite à regarder de près aux évolutions de la
rationalité économique dans la seigneurie. Ce que fait Marc Bloch avec un grand esprit
pionnier, et en utilisant les leçons des maîtres allemands et anglais de l'histoire
rurale ; Pierre Toubert en a rendu récemment et magistralement compte dans une
préface aux Caractères originaux... de 1931.
Rois et serfs et les articles qui l'escortent ici n'appartiennent donc pas à la
partie la plus radicalement novatrice de l'ouvre de Marc Bloch. Il a des devanciers.
Il traite peu d'économie. Est-ce que, pourtant, il n'y met, ni sa marque propre, ni une
tonalité nouvelle ?
Marc Bloch, découvreur de la complexité du servage
Rois et serfs confirme les thèses de
la génération anticléricale et républicaine antérieure : l'affranchissement
n'eut pas essentiellement des causes morales. Pourtant Marc Bloch n'a aucune hargne contre
l'Église ou la royauté. Dès 1912, dans l'enquête sur " Blanche de Castille
et les serfs du chapitre de Paris ", il use d'un ton nuancé. Là où Flach,
Luchaire et Sée dénonçaient de l'hypocrisie et de la dureté sociale à l'état pur, il
introduit de la psychologie, de la " mentalité ". Il dit en 1920
l'ambiguïté, la complexité morale, du rédacteur de préambule, partagé entre
" les routines de l'art notarial, le sentiment du bon ton et peut-être, je ne
sais quel espoir de tromper le ciel " (supra, p.121). Son intérêt pour
les phénomènes psychologiques prime à l'évidence sur toute considération
polémique ; en 1923, Les rois thaumaturges en apportent une nouvelle preuve.
Il ne cache pas la dureté des élites médiévales mais il évite la dénonciation
simple. Il ne se satisferait pas de conclure, à l'instar de Henri Sée, par
l'éreintement des Lecoy de la Marche et des Imbart de la Tour. L'important est ce qui
vient après : l'étude des institutions fiscales, de la circulation monétaire et,
surtout, la découverte des saisissants flottements de la notion même de servage. L'
Ile-de-France du xiiie siècle est un bon terrain de base, pour une
reconsidération qui s'amplifie dans le grand article de 1933.
" Mais qu'était-ce au juste qu'un serf ?", demande-t-il dès les
premières pages de Rois et serfs ? (supra, p.27). Le xiiie siècle lui-même ne pouvait pas donner une
réponse simple, valable toujours et partout ; son droit eut " quelque
chose d'ondoyant et d'indéfiniment plastique " (supra, p.28). Voilà
l'intonation la plus neuve, par rapport à Henri Sée, voilà le propos par lequel Marc
Bloch est le plus en avance sur son temps: il ne s'agit plus de diagnostiquer l'extension
ou le recul, l'extinction totale ou partielle du servage en soi et pour soi, il faut
étudier, comme le porte le titre de 1925 (supra, p.284) " les
transformations du servage "; Marc Bloch a découvert que la taille arbitraire,
initialement, n'avait rien de spécifiquement servile ; c'est dans le courant du xiiie siècle qu'elle acquit ce caractère.
Comment une telle transformation s'opéra-t-elle ? C'est que, dans la société
médiévale, on savait qu'il y avait des serfs, sans pouvoir toujours dire ce qu'ils
étaient et détailler leur statut. La notion de servitude (comme d'ailleurs celles de
royauté, de chevalerie) était donnée transcendantalement à toute expérience sociale,
à travers des mots ou des rites pérennes. Elle constituait une de ces
" grandes idées juridiques, très simples et, si l'on néglige les modalités
de leur application pour n'en considérer que le sens profond, étonnamment
stables " (Rois et serfs , supra, p.28). Paraphrasons Marc
Bloch : dans le principe, la servitude est très durable ; dans la pratique, il
n'y a qu'une longue suite de " nouvelles servitudes ". Il entrevoit
très bien le rôle que jouent les manumissions, en tant qu'actes juridiques toujours
possibles, pour maintenir la distinction entre la liberté et la servitude, dans des
contextes variés. Affranchir certains individus ou certains groupes, cela revient à la
fois à fortifier la notion de servitude dans la société globale et à confirmer ou
déplacer, au choix, la ligne de démarcation entre elle et la liberté.
À une époque donnée, l'affranchissement précise donc ce qui est servile. Dès le vie siècle, en l'utilisant pour supprimer les
charges du colonat, on a fait évoluer la servitude. Au xiiie siècle, en s'en servant pour abolir la
taille à merci, on fait de celle-ci une charge caractéristique du servage ! Voyez,
dans " Serf de la glèbe ", la note (supra, p.272) sur cette
ordonnance de 1290 " abolissant (ou prétendant abolir) la servitude dans la
sénéchaussée de Toulouse et Albi ". En elle-même elle comportait une sorte
d'effet pervers ; c'était un " effort pour assimiler le servage aux deux
conditions qui, dans le droit romain, pouvaient passer pour intermédiaires entre
l'esclavage et la pleine liberté : le colonat et le statut des
affranchis ". Marc Bloch insiste bien sur la pression croissante des juristes,
de leur droit savant romanisant, dans la société du xiiie siècle ; ils s'employèrent en effet
à interpréter comme serviles des charges qui ne l'étaient pas toutes assurément aux
yeux de l'opinion.
Le dépassement radical du juridisme est bien le grand apport de Marc Bloch : Pierre
Bonnassie le montre admirablement. Avec lui apparaît une sorte de dialectique entre le
droit et la société ou, plus concrètement, entre les juristes professionnels et
l'opinion. Cette dialectique commande les variations de la fameuse
" ligne ". Si l'on avait bien lu et médité Marc Bloch, toutes ces
considérations génialement neuves et perspicaces domineraient depuis lors les études
sur la servitude médiévale. On saurait marquer la part d'un droit romain jamais
complètement oublié ou déchu et des formules d'affranchissements qu'il inspira
toujours, dans le maintien de cette " idée " générale de servitude.
Nul besoin alors d'assigner à l'esclavagisme antiquisant une consistance propre et une
fin spécifique, vers l'an mil par exemple. Il n'est que d'étudier concrètement la
série de ces " nouvelles servitudes ", leur diversité même en un
moment et en un lieu. Les moins "antiquisantes" ne sont pas forcément les plus
récentes : celles du xiiie siècle
ne le sont-elles pas, en effet, davantage que celles du xie siècle, vu l'impact de la
" renaissance du droit romain "? Encore ce dernier est-il trié,
remanié, complété et, surtout, mis à l'épreuve des luttes sociales...
Selon Marc Bloch, l'idée servile d'avant le xiiie siècle est essentiellement vernaculaire : elle est dans cette dépendance
de corps, attachée aux os mêmes de l'homme ou de la femme, dont Guy Coquille, vers
1600, parle encore avec force (supra, p.272), et qu'exprime la trilogie du chevage,
du formariage et de la mainmorte. Il la rapporte au climat social d'un " premier
âge féodal " auquel on ne croit plus guère aujourd'hui: le temps des
" liens d'homme à homme ". Mais qu'importe ? Avec lui apparaît
le thème fondamental d'une idée servile composite, au xiiie siècle ; en contrepoint de cette
servitude typiquement " féodale ", Marc Bloch fait sentir en effet
des apports nouveaux : l'insistance sur les incapacités juridiques (celle par
exemple à être clerc), sur la vocation des serfs au travail agricole taillable ou sur la
perte d'une tenure servile en cas de " désaveu ". Il définit ainsi
deux traits essentiels du " nouveau servage " du xiiie siècle : ses côtés fiscal
(acquittement des " tributs " dont parlait déjà Benjamin Guérard)
et " réel " (on devint serf par acceptation d'une tenure servile,
c'est-à-dire par la chose, du latin res). Les tentatives d'asssimilation au
colonat romain favorisent le passage à ce qui semble presque, en poursuivant le propos de
Bloch, un faux servage. Encore ne sont-elles pas seules en cause, et encore
s'agirait-il tout autant d'un faux colonat, car Marc Bloch s'avise, avec une
admirable finesse, que les assignés à la glèbe (ascriptici) n'étaient pas en
fait empêchés de la quitter, mais seulement, s'ils la quittaient, privés de tout droit
à négocier leur tenure. Il n'y a pas de plus admirable découverte de la complexité que
celle-ci...
Quelques injustices envers Marc Bloch
Marc Bloch, à travers ce
" chapitre "-livre et ces articles rédigés d'un style alerte et
sûr, a donc jeté les bases d'une histoire à deux vitesses de la servitude
médiévale : celle de l'idée, plutôt lente, et celle, plus rapide, de ses mises en
pratique. En même temps, il a proposé une lecture fine des sources : on ne devrait
pas s'étonner de voir les critères serviles incertains ou changeants ; un même
mépris social pouvait envelopper au xiiie siècle des paysans aux
charges et aux conditions assez diverses, ce qui rend bien compte du contraste entre la
littérature et les chartes, la première ayant du servage une conception extensive, les
secondes visant, occasionnellement, des servages spécifiques.
On reste confondu devant l'incompréhension totale et butée dont témoignèrent les
critiques de Léo Verriest contre Marc Bloch. Adonné dès 1913 à l'étude du servage
hennuyer, Léo Verriest savait fort bien relativiser les changements
terminologiques : les mots pouvaient changer et la servitude rester la même;
réciproquement, le même mot désigna parfois des choses différentes. Mais au lieu
d'enchaîner, à partir de ces justes prémisses, sur une pensée historienne du devenir
et du contexte, telle que celle de Marc Bloch, Léo Verriest s'enferre dans une croyance
insoutenable à la fixité et au caractère exclusivement et abstraitement juridique de
cette idée. Il ose écrire, en 1946, qu'à l'examen du statut des personnes, on ne
devrait mêler " aucune considération d'ordre social ou
économique ". Il ne peut, dès lors, qu'ignorer tout le message marc-blochien
sur les flottements du servage. Il érige donc une muraille de Chine entre les hommes de
sainteurs, c'est-à-dire voués à des sanctuaires par la prestation d'un chevage, et la
condition servile. Dès 1933, Marc Bloch l'a réfuté sur la base d'une source hennuyère
tardive, en le rappelant, en somme, à cet esprit de finesse qui, chez tout historien,
doit l'emporter sur la géométrie. Que les censuales ou " hommes de
sainteurs " aient été considérés tantôt comme serfs et tantôt non, rien
n'illustre mieux le propos sur les flottements de l'opinion... Or, non seulement Léo
Verriest n'arrive pas à le comprendre, mais il porte même le fer, en 1946, au cour
de l'Ile-de-France et prétend imposer contre Bloch l'idée que les affranchis ne furent
pas tous d'anciens serfs ; cette objection présentée comme telle est absurde en
regard de la conception de l'affranchissement exposée plus haut !
Comment dès lors expliquer le crédit souvent accordé (quoique pas toujours) aux vues de
Léo Verriest ? D'abord par la médiocrité intellectuelle, et surtout par
l'insuffisance de culture sociologique, de ceux qui ont lu Marc Bloch sans le comprendre
vraiment. Ensuite et surtout, parce que se réclament de Léo Verriest tous ceux que tente
le juridisme, c'est-à-dire la réduction des réalités sociales à leur expression
juridique, et que gênent des considérations proprement sociales sur les différences et
les luttes de classes. En fragmentant la paysannerie médiévale, ils masquent son sort
commun, qui fut de subir un joug chevaleresque extrêmement dur, dans ses principes plus
encore, à mon sens, que dans sa mise en ouvre sur le terrain.
Quelques pages de Guy Fourquin illustrent bien comment un antimarxiste, porté aux vues de
Marc Bloch par son intelligence, dit et croit, par esprit de parti, s'être démarqué de
lui ! Publiée en 1964, sa thèse sur Les campagnes de la région parisienne à la
fin du Moyen Age débute par un " livre " sur le xiiie siècle qui aurait pu constituer le final
de la thèse jadis projetée par Marc Bloch, celle-même dont Rois et serfs fut
finalement le seul chapitre écrit. Voici en ce " livre ", la question
des affranchissements en série, inaugurés en 1246 par celui de Rosny. Guy Fourquin
expose d'abord les points de vues de Bloch et de Verriest, puis rend, entre eux, une
espèce de jugement de Salomon ; le problème serait mal posé et " c'est
sans doute par une déformation de juristes que nous opposons trop souvent des classes ou
des catégories aux contours tranchés ". Des catégories intermédiaires
étaient en train de verser dans un complet servage, dans ce " second
servage " qui, finalement, fut épargné à l'Ile-de-France du xive siècle - mais non à la Brie
champenoise, dans laquelle nous place en partie, pour 1263, l'un des articles du présent
recueil (supra, p.287). En fait, le prétendu arbitrage de Guy Fourquin ressemble
fort à un ralliement aux vues de Marc Bloch ; sous une apparence d'équité se
dissimule une grande injustice, une méconnaissance de sa dette !
Celle d'André Chédeville, historien en 1972 des campagnes chartraines, est un peu
moindre et moins mal reconnue. Dès l'aube du xiie siècle, des juristes déjà romanisants lui paraissent seuls
responsables de la survie de l'idée servile, en Beauce et non au Perche, c'est-à-dire à
l'ombre de la cathédrale. Cent ans plus tard est tenté un véritable asservissement de
la Beauce à Notre-Dame de Chartres ; la dureté des luttes entre les chanoines et
leurs paysans rappelle le diocèse de Paris ; et, entre 1248 et 1274, une série
d'affranchissements villageois brillent aussi par leur hétérogénéité, et par une
certaine ambiguïté. Chartres a brandi le spectre du servage pour rançonner les rustres,
ou ne les a exonérés, au coup par coup, que pour mieux asseoir, ici des tailles, là des
corvées. En tout cela, la conformité au modèle francilien de Marc Bloch pourrait être
mieux soulignée. Mais André Chédeville en tient, comme presque toute sa génération,
pour un servage paysan très tôt minoritaire, bien avant le xiiie siècle ; ceci lui fait considérer
Bloch comme un ringard.
D'où tire-t-on cependant, aujourd'hui, une telle certitude ? Du privilège, somme
toute exorbitant, conféré désormais aux documents d'archives : ils sont censés
refléter la réalité aussi fidèlement que le faisait la littérature, aux yeux des
historiens de 1870-1900... Marc Bloch lui-même, maître de prudence autant que de
hardiesse, mettait en garde, dans Rois et serfs (supra, p.107) :
" les documents que le Moyen Age nous a laissés sur les populations rurales ne
sont point si nombreux ni si explicites que de leur silence on doive jamais conclure avec
certitude à l'absence d'une classe d'hommes dans une région donnée." En d'autres
termes, les xie et xiie siècles ont pu marquer, au Chartrain ou en
Bourgogne, une certaine dilution de l'idée servile, à laquelle le droit romanisant
redonna soudain quelque force. Un moment, la servitude des ministériaux, c'est-à-dire
d'agents huppés de la seigneurie, régissant eux mêmes des paysans, fut peut-être la
plus clairement établie, ou la plus âprement discutée (d'où les dossiers disponibles,
aux xie et xiie siècles). Mais faut-il confondre une
latence avec une disparition ? Si la seconde avait eu lieu, la reprise, au xiiie siècle, des débats sur les servitudes et
sur les affranchissements serait tout de même assez difficile à expliquer.
Des archives de l'Ile-de-France aux xie
et xiie siècles, le servage n'avait
d'ailleurs nullement disparu ; on en saisit certains aspects, certaines
transformations. N'était-il pas pourtant devenu minoritaire, demandera-t-on, de telle
manière que Marc Bloch soit tout de même ringardisé ? Répétons-le : cette
question même du chiffrage de la classe servile, ou celle des filiations biologiques (les
serfs du xiiie siècle descendaient-ils
des esclaves carolingiens ?) ne se posent plus guère quand on a vraiment lu et
médité Marc Bloch. Et pourtant on les trouve encore, dans un célèbre rapport de 1955,
sous la plume de son ami Charles-Edmond Perrin qui, dès lors, ne peut éviter de lui
opposer un certain apport de Léo Verriest !
Georges Duby lui-même cite Verriest positivement, en une page de sa grande thèse de 1953
sur la société mâconnaise des xie et
xiie siècles. Mais il faut tout de
même lui rendre hommage : dans un beau manuel de 1962, il reprend et complète, avec
élan et saveur, toutes les thèses de Marc Bloch sur la reviviscence du servage au xiiie siècle. Il n'en existe pas, à ce jour, de
meilleur tableau, ni d'interprétation plus convaincante. Georges Duby y voit une source
d'exactions, soit directe par la fiscalisation des droits serviles, soit indirecte par la
vente des affranchissements. Il intègre des études plus récentes sur l'Angleterre, la
Bourgogne ou le Midi, et cela enrichit le propos, en montrant par exemple le contrecoup
des franchises sur les non affranchis.
Tout de même, les vues de Marc Bloch, en tant qu'historien de la servitude, n'ont été
généralement ni assez comprises, ni assez utilisées. C'est pourquoi il faut réparer
ces lacunes en prenant sa pensée comme base de nouvelles réflexions.
L'état actuel des questions
La corrélation entre l'évolution
économique du xiiie siècle et les problèmes du servage semble
aujourd'hui la mieux saisie. Qui n'approuve le diagnostic de Georges Duby sur les dossiers
franciliens de ce recueil ? L'affranchissement fut " pour les seigneurs une
bonne affaire ": ils ont véritablement fait de la " spéculation sur
le désir des ruraux de voir proclamer leur "liberté" ", et ceux-ci
s'en sortirent avec des dettes... et toujours assujettis !
Aux réflexions de Marc Bloch et de Georges Duby, ajoutons cependant quelques
touches :
1) La première enfonce encore un peu le clou. Je pense que l'expression même de
" taille arbitraire ", ou " taille à merci ",
était comprise de manière trop dramatisante par le xixe siècle. Merci veut dire miséricorde ; on faisait
constamment appel, avant le xiiie
siècle et l'abonnement des tailles, à la clémence du seigneur auquel elles étaient
dues. On s'en remettait à sa décision (arbitrium). Mais présenter les choses
ainsi, n'était-ce pas essentiellement lui permettre, comme dit la sociologie de
l'interaction, de " sauver la face "? La vérité est sans doute
qu'une forte pression sociale l'obligeait à en rabattre beaucoup sur ses demandes
initiales. Les prélèvements " arbitraires " devaient être, en
réalité, l'objet d'âpres négociations. Les affranchissements en série, à partir de
1246, ont marqué l'appesantissement d'un système fiscal beaucoup plus efficient que ceux
qui l'avaient précédé, tant dans son aspect " seigneurial " que
dans son aspect " étatique ". Rois et serfs est un chapitre
d'histoire de cette genèse de l'État moderne, dont la fiscalité se développa
beaucoup, et dont l'étude est aujourd'hui reprise autour de Jean-Philippe Genet.
2) D'un autre côté, le machiavélisme des seigneurs fut-il seul en cause ? Parmi
les affranchis du xiiie siècle, il y
avait, pour paraphraser certaines sources du haut Moyen Âge, " des serfs, et
parmi eux des libres et des serfs ", c'est-à-dire des taillables menacés de
servage (souvent par villages entiers) et des dépendants de corps plus anciens et moins
douteux (des groupes de serfs répartis dans plusieurs villages). Pour les seconds, le
servage fut donc vraiment aboli, et leurs seigneurs cédèrent du terrain. Il ne faut
certainement pas minimiser le désir qu'eurent les paysans de créer des communes rurales,
du type de celle à laquelle justement renoncèrent ceux de Rosny en 1246. Les seigneurs
ne maîtrisaient pas entièrement le rapport des forces ; par une sorte de compromis
historique, ils abolirent le servage pour empêcher la commune. Voilà une autre
interprétation possible, pour des dossiers qui laissent subsister quelque incertitude,
comme toujours en histoire médiévale. En pionnier de l'histoire des mentalités, Marc
Bloch soupçonne dans la phraséologie des préambules un système complexe de motivations
enchevêtrées. Entre autres, ce fameux " je ne sais quel espoir de tromper le
ciel "... le trait est fulgurant, étonnamment moderne puisqu'à présent
l'anthropologie nous apprend à voir la roublardise religieuse des hommes du Moyen
Âge. Mais là encore - ô Goffmann, quand tu nous tiens ! - on
soulignerait en outre à quel point la présentation de l'affranchissement comme un acte
religieux, sauve la face devant les hommes. Bien des aumônes médiévales
relèvent désormais de la même interprétation, qui est toute différente d'une
dénonciation d'hypocrisie. Car on s'y trompait soi même !
3) Et la conscience, dans tout cela ? Marc Bloch évoque le scrupule de certains
chanoines parisiens : le xiiie
siècle a eu ses " catholiques de gauche ", notamment prédicateurs
moraux. Il n'a pas tort : il faut sûrement faire la part du malaise des clercs et
des juristes eux mêmes devant la servitude de chrétiens. Mais l'intérêt actuel pour
les questions matrimoniales permet de mieux préciser sur quoi surtout portait l'embarras
des clercs seigneurs : ils se rendaient compte que l'usage de l'excommunication
contre des rebelles ou les difficultés apportées aux mariages des serves (demande
d'autorisation, taxe à acquitter) gênaient et contredisaient la pastorale chrétienne.
Un affranchissement san-dionysien de 1248 évoque cela, et Georges Duby y décèle une
allusion aux " incestes " (mariages entre proches cousins) que les
serfs commettaient entre eux faute de pouvoir épouser des libres, ou à cause du prix des
formariages. J'ajoute que peut-être, tout simplement et comme le montrait un texte du xiie siècle, certains jeunes couples vivaient
" à la colle " par crainte ou sous prétexte des complications du
mariage servile...
Si notre perspective sur l'affranchissement a beaucoup changé, tout de même, depuis le
xixe siècle, c'est que le statut
servile ne nous apparaît plus que comme l'un des éléments, parmi d'autres de
l'assujettissement. Affranchir du servage, ce ne fut au xiiie siècle que réajuster le régime
seigneurial : renoncer à une vis particulière tout en resserrant d'autres boulons.
Les régions de France où on le trouve évanescent (Languedoc) ou même absent depuis
l'aube du xie ou du xiie siècle (le grand Ouest), ne furent donc
pas nécessairement les moins assujetties. C'est contre une paysannerie francilienne assez
prospère et très regroupée que l'on a brandi la menace d'une reviviscence servile, non
contre celle de l'Ouest, soumise par d'autres moyens et sans doute moins récalcitrante.
C'est aussi parce qu'ils montaient en puissance qu'on surveilla de près, de tout temps,
les ministériaux. Les dossiers de conflits sur le servage concernent donc toujours des
hommes qui donnaient du fil à retordre à leurs patrons : agents un peu trop
émancipés, masses villageoises inquiétantes. Le serf-type des documents d'archives est
moins un damné de la terre qu'une forte tête !
Sachant que le statut proprement servile ne fut qu'une part de la condition de cet homme,
l'historien médiéviste doit renoncer au principe même d'une stricte évaluation de la
" classe servile ". Dans un moment donné, il peut y avoir plusieurs
usages du statut servile, et il se trouve inégalement accentué et diversement appliqué.
Tel individu, tel groupement humain peuvent apparaître ou non comme serfs. C'est dire
combien la prudence est de mise et quelle incertitude constitue le prix de notre approche
plus authentique ! Lorsqu'on relit la " position de thèse " de
1921 (publiée d'abord dans le French Quaterly : ici p.5), on est donc tenté
de rectifier un peu le propos. Les dossiers serviles des xie et xiie siècles concernaient souvent (mais pas toujours) des ministériaux,
c'est-à-dire les cas d'individus traités avec soin, parfois avec quelque égard, et qui
étaient en effet des " vassaux de rang " (à peine)
" inférieur ", tandis que ceux d'après 1150 mettent en scène
plutôt des villageois, que l'on voudrait taxables " à merci ". On a
donc bien deux tonalités différentes, mais c'est que les dossiers ne concernent pas les
mêmes partenaires sociaux. Au xiiie
siècle, les maires ne sont plus astreints par un statut servile, et d'ailleurs les
églises en utilisent moins
Deux servitudes un peu différentes dans la pratique peuvent se fonder sur une même
notion de base. Celle-ci, à y bien réfléchir, ne s'avère-t-elle pas toujours un peu
composite, oscillant à chaque époque entre deux polarités ? On fut serf de
quelqu'un, c'est-à-dire en principe dépendant jusqu'à la moelle des os ; et en
même temps, on eut la servitude comme condition sociale de référence,
c'est-à-dire comme une vocation à accomplir des taches humiliantes, pénibles et mal
délimitées. En gros, ces deux traits s'accordaient bien ensemble ; mais, dans le
détail de la vie concrète, il leur arrivait de produire des développements divergents.
En effet, le premier pouvait valoriser le serf d'un maître puissant et prestigieux, avec
ou sans " intimité " effective ; il en retirait des richesses et
même de l'honneur. Dès l'antiquité, des esclaves et des affranchis avaient fait fortune
par leur soumission même à de fortes contraintes juridiques ; l'avantage paradoxal
des ministériaux serfs du Moyen Âge fut de même nature, accru encore par l'évident
fléchissement des disciplines proprement " esclavagistes ". Voyez,
dans Rois et serfs, l'évocation du maire d'Orly (supra, p.42). Le second
principe, en revanche, conduisait à requérir, sous couleur d'une servitude n'entraînant
plus aucun des privilèges de la proximité effective ou symbolique, davantage de taxes et
de soumission judiciaire de la part de villageois qu'elle salissait et qu'elle
exaspérait.
Dans le cas des maires enrichis, un adoubement chevaleresque (cf. supra, p.48)
permettait le véritable effacement de la macule servile ; en effet, il ne
préjugeait pas, comme l'affranchissement, d'une origine serve, mais au contraire était
en principe réservé aux hommes de naissance noble ! C'était presque une façon de
changer d'ancêtres. Toute manumission vulgaire, au contraire, rappelait immanquablement
l'indignité initiale des affranchis, et les maintenait empêtrés dans les rets d'une
seigneurie polymorphe.
La diversité des servitudes médiévales ne défie pourtant pas absolument la synthèse.
On peut remanier l'exergue de 1921 (du French Quaterly) par des considérations
prolongeant la trajectoire que Marc Bloch ne faisait alors qu'entamer. Au cours de
celle-ci, il a rencontré notamment la cohérence notionnelle de la dépendance de corps,
et l'instabilité des frontières entre la liberté et la servitude.
Il est bien apparu, au cour du Moyen Âge, un système inconnu de l'antiquité :
la trilogie formée par le chevage, la mainmorte et le formariage correspond au contrôle
de la vie privée, procréative et familiale, du dépendant par son maître. Ici, l'idée
médiévale ne procéda pas directement de la construction juridique esclavagiste des
Romains : on ne prit pas le servus pour une " chose ", un
simple " outil " curieusement " doué de la
parole ", il fut un homme que l'on serra théoriquement au plus près, au plus
intime. Marc Bloch relie ce " lien particulièrement fort " au style
convivial qu'auraient eu les relations sociales du " premier âge
féodal ". En ce point, il s'abuse un peu, à la manière du xixe siècle. Il ne dit pas assez le caractère symbolique
ou, si l'on préfère, conventionnel et donc plus affecté qu'affectif, de ces
" liens " du " premier âge féodal ", dont
l'intensité maximale se place tout de même au moment où il se trouve le moins de
sources pour y contredire (les xe et xie siècles). Georges Duby et Pierre Bonnassie
dépeignent les confrontations de véritables classes dès le xie siècle. J'ai moi-même ressenti, à la
lecture de sources de ce siècle, toute la cohérence des rites et des taxes récognitives
de la dépendance de corps. Le système me semble avoir été créé pour adapter la
discipline servile à une situation nouvelle : l'élargissement des droits familiaux
d'hommes et de femmes dont le vieil esclavagisme juridique n'avait prévu ni le mariage ni
la qualité d'héritiers à proprement parler. L'autorisation et la taxation des mariages
et des héritages sont devenues des problèmes-clés dans le monde carolingien ou
post-carolingien des ixe, xe et xie siècles.
Ces rites serviles du " lien fort ", à mon sens, proviennent du fait
que " l'esclave " du haut Moyen Âge eut une famille. L'esclavage n'a
pas cessé de se mitiger, disait Benjamin Guérard. Certes, mais il a pu s'exagérer le
caractère univoque et graduel de la mitigation. L'état initial des
" esclaves " comportait déjà bien des nuances. À toute époque, il
y eut un décalage entre la rigueur des principes et les modalités de leur
application ; toute histoire de l'antiquité tardive et du très haut Moyen Âge
relate l'accroissement de ce décalage, plutôt qu'un changement brusque des principes.
Ceux-ci subirent la pression des faits. Le chasement des esclaves, assez général
d'après les polyptyques carolingiens, alla de pair avec leur meilleure intégration
sociale et ils purent fonder, de plus en plus, de " vraies " familles.
Tous se tint, dans le concret, et tout dut se dessiner graduellement, en relation avec
l'évolution économique et culturelle. Mais dans les principes, il a fallu un jour faire
le saut : on s'est mis à légiférer sur le mariage des esclaves ! En la
matière, les capitulaires carolingiens s'appuient déjà sur une tradition : le saut
a été fait bien avant l'an mil ! Sans doute l'important effort de l'Église sur la
pastorale du mariage a-t-il creusé, au ixe
siècle, l'écart avec l'antiquité, même tardive, ou avec d'autres sociétés. Dans
l'Occident médiéval, désormais, il y eut un mariage des esclaves et, par un fait encore
plus frappant, il fut le même que celui des autres chrétiens, un acte social au sens le
plus fort. D'où la nécessité d'une discipline nouvelle, de cette dépendance de corps
que nie absurdement la critique verriestienne.
Désormais, ce fut l'idée de la dépendance de corps qui fit vivre l'idée de servitude.
Sa force lui permit au xiiie siècle
d'absorber la taille arbitraire, tandis que se raréfiait le chevage. A tout moment, c'est
à elle que se raccrochaient les résidus plus directs de l'esclavagisme juridique
romain : entraves à la cléricature des serfs, usage même de l'affranchissement,
quoique simplifié par rapport aux modèles anciens et, parfois, franchement détourné.
Or, au xiiie siècle, la renaissance
des études de droit savant accrut la part de l'antiquisme. Elle permettait de durcir
l'opposition entre la liberté et le " servage " (traduction de servitus,
mot auquel ne s'oppose aucun " esclavage "). En certains contextes
économiques et sociaux, la science juridique devenait donc une arme redoutable, elle
déchaînait des conflits. Elle offrait de toute manière une réserve d'idées pour les
renégociations de statuts. Voyez comment le colonat pointe à travers le
" servage de la glèbe ". On songea même à réinstaurer le
libertinat (de libertinus, l'affranchi statutairement distinct, à Rome, du libre
de plein droit par son obédience stricte au patron, son ancien maître). Les rédacteurs
romanisants de certains affranchissements franciliens du xiiie siècle, voulurent en effet soumettre les
villageois à un pouvoir patronal à l'antique. Cela fit long feu, mais non sans illustrer
les ressources du savoir juridique !
Mais l'une des grandes conséquences de cette intervention des légistes intellectuels fut
aussi, à terme, de brouiller les pistes pour les historiens modernes ! Ceux-ci, en
effet, ont très constamment pris l'esclavage antique, ou plutôt son expression purement
juridique, comme référence unique pour définir le servage médiéval ; il fallait
lui trouver une consistance précise et juridique, le définir en une formule
(" esclavage mitigé ", colonat habillé en termes esclavagistes,
etc...). C'est avec cela qu'une lecture attentive de Marc Bloch invite finalement à
rompre. D'une part, il faut mesurer les écarts entre l'idée juridique (esclavage
antique, servage médiéval) et la complexité concrète des servitudes. D'autre part, on
peut trouver de l'idée servile elle-même, pour le Moyen Âge, une définition
positive : il ne s'agit pas seulement d'une idée esclavagiste à laquelle on aurait
retiré quelque chose...
Le propos et l'action des juristes n'étant jamais qu'un des facteurs de la vie sociale,
on comprend que la ligne de partage, entre ce qui était réputé servile et ce qui ne
l'était point, fût sinueuse et mobile, parfois dédoublée. Les juristes du xiiie siècle ont d'ailleurs eu conscience, mieux
que Léo Verriest, de ces difficultés. Ainsi Philippe de Beaumanoir, vers 1283,
constatait-il la diversité des servitudes et recommandait-il aux gens de justice de s'en
enquérir avec prudence, dans leur ressort. D'autres surent distinguer, tout en bas de
l'échelle graduée des statuts, un " serf servage " plus servile que
les autres... Les remarques de Bloch collent parfaitement à tous leurs textes, et elles
discernent déjà le caractère très spectral de la société médiévale, tel que
l'anthropologie aide aujourd'hui à le préciser, sans évacuer pour autant la
problématique des classes. Entre la noblesse la plus éclatante et la servitude la plus
déprimée, il devait exister tout un dégradé de statuts
" intermédiaires ", voire " interlopes ", mais
presque tous facilement assignables par l'analyse historique à une certaine classe.
Jacques Le Goff, en préfaçant une réédition des Rois thaumaturges a vu
récemment dans Marc Bloch le fondateur, par ce livre de 1923, de l'anthropologie
historique. Cette fondation n'est-elle pas un peu annoncée, trois ans plus tôt, par
Rois et serfs ? C'est en véritable anthropologue du passé que Marc Bloch, en chacune
de ses enquêtes franciliennes, préfère les nuances et les contradictions du réel,
jusqu'aux hérésies juridiques, à la trompeuse clarté des codes de lois, et qu'il se
plaît à démêler des affaires embrouillées. Quant à sa problématique de la grande
juridisation de l'an 1200 ou environ, elle est aujourd'hui au cour même des beaux
travaux anglo-saxons, tous anthropologisants, qui disent les effets d'une multiplication
des actes écrits et de la réinterprétation juridique du fief, de la seigneurie, etc...
Mais, soit dit en passant, certains omettent trop de le saluer comme précurseur ;
ils connaissent surtout la partie un peu vieillie de La société féodale, et la
prennent comme repoussoir.
Or ce qu'il faut lire, aujourd'hui, de Marc Bloch avec le plus d'attention, ce sont ses
articles, tout vibrants de combats, de suggestions, dans la proximité des sources
médiévales. Ils sont animés par un extraordinaire effort de pensée. Ils incitent à
maintenir vive et exigeante une réflexion sur les sociétés du passé qui, tout à la
fois, fasse écho et serve d'appui à une approche lucide, difficile et indispensable, de
notre propre société.
Dominique Barthélemy
Paris, le 5 janvier 1996