Couverture

Olivier Lalieu, La Déportation fragmentée
les anciens déportés parlent de politique 1945-1980

format 14x22 cm, 231 pages, ISBN 2-910828-01-8, 95 francs français, 14.50 euros
© Boutique de l'Histoire éditions 1994

Table des matières

Préface de André Kaspi

Introduction

Conclusion

Index

L'année 1945 marque le retour sur le territoire national des rescapés des camps de concentration et d'extermination nazis. Rapidement, une partie de ces hommes et de ces femmes s'engagent dans la société française d'après-guerre pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme contraires aux idéaux de la Résistance et de la Déportation. Leurs voix ne cesseront dès lors de s'élever notamment contre la guerre froide, la guerre d'Algérie, le négationnisme... C'est à partir des bulletins de trois amicales (Association nationale des anciennes Déportées et Internées de la Résistance, Amicale d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, et Amicale des anciens de Dachau) ainsi que d'entretiens, que ce livre restitue le discours politique et les engagements des déportés de 1945 à 1980.
La réflexion proposée par
La Déportation fragmentée s'articule autour des questions suivantes : sur quelles valeurs se fondent l'engagement des rescapés et comment l'expérience concentrationnaire s'y intègre-t-elle ? Quels événements motivèrent une intervention de leur part et sous quelle forme ? Que peut-il en être de l'unité du monde de la Déportation ?

 

Table des matières

PRÉFACE

AVANT-PROPOS

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE : L'ENTRÉE DE LA POLITIQUE DANS LES AMICALES

Chapitre I-1 A LA BASE DES AMICALES, LA POLITIQUE

A/ Naissance des Amicales

B/ Des statuts qui prévoient l'action

C/ Les déportés sont des combattants

D/ Un patriotisme affiché, mais pas unanime dans son expression

Chapitre I-2 EXPRESSIONS ET LIMITES DE LA POLITIQUE DANS LES AMICALES

A/ Certains responsables se distinguent par leur engagement politique

B/ Apolitisme ou neutralité forcée

C/ Le bulletin, un nécessaire compromis

Chapitre I-3 DES SPÉCIFICITÉS PROPRES A L'AMICALE D'AUSCHWITZ

A/ Les aspects d'une pratique militante

B/ Une judéité torturée

C/ Face à Israël, entre fidélité et parti pris

Chapitre I-4 UNE VIE DECENTE RÉCLAMÉE PAR TOUS

A/ L'amicale, un moyen de défendre ses droits

B/ La question des statuts rejoint la philosophie de la déportation

C/ Le titre de déporté, un acquis de l'histoire convoité

DEUXIEME PARTIE : LA GUERRE FROIDE, UN CONTEXTE QUI ECHAUFFE LES ESPRITS ET ATTISE LES TENSIONS

Chapitre II-1 L'APPEL DE DAVID ROUSSET

A/ Les débats autour de la création d'une commission d'enquête

B/ Des contestations internes mineures mais bruyantes

C/ La CICRC est mise en place malgré la campagne des communistes

Chapitre II-2 L'ALLEMAGNE, SANS OUBLIER LES CRIMES

A/ Les procès des camps

B/ Un danger immédiat, le réarmement allemand

C/ Contre tout retour en arrière, une suspicion extrême

Chapitre II-3 LA PAIX, UN THEME PARTISAN A L'AMICALE D'AUSCHWITZ

A/ Deux vecteurs d'admiration, l'Armée rouge et les démocraties populaires

B/ La guerre est imminente et voulue par les Américains

Chapitre II-4 LA GUERRE FROIDE DANS LES AMICALES : L'EXEMPLE DE L'AMICALE DE DACHAU

A/ Une ou deux amicales de Dachau ?

B/ Un combat pour le contrôle de l'Amicale de Dachau

C/ Une querelle avec la FNDIRP bien à propos, l'affaire du Leitenberg

TROISIEME PARTIE : CONTRE TOUT RETOUR EN ARRIÈRE, IL FAUT DEFENDRE L'HOMME, SES DROITS ET SON HISTOIRE

Chapitre III-1 UN POINT DE CRISPATION : LA GUERRE D'ALGÉRIE

A/ L'ADIR écartelée entre ses principes et son amour de la patrie

B/ Le silence de l'Amicale de Dachau, et pourtant

C/ Fidèle à ses engagements, l'Amicale d'Auschwitz prend parti

Chapitre III-2 FACE AU RETOUR DE L'EXTRÊME-DROITE ET A L'EMERGENCE DU NÉGATIONNISME, UNE LEVÉE DE BOUCLIERS

A/ L'ordre noir renaît de ses cendres et mobilise les amicales

B/ Le négationnisme, point d'orgue du combat des rescapés

Chapitre III-3 TEMOIGNER POUR LES JEUNES, PLUS QU'UNE FINALITE, UN DEVOIR

A/ Des liens avec la jeunesse qui ont évolué

B/ Le contenu et les formes du témoignage à léguer à la jeunesse

CONCLUSION

ANNEXES : Statuts des Amicales d'Auschwitz, de Dachau et de l'ADIR

ABREVIATIONS

SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE

INDEX

 

Préface
de André Kaspi

Dans les camps de concentration, les déportés ne cessent pas de manifester leur volonté de témoigner. Ils vivent en enfer. S'ils reviennent, ce sera leur devoir de dire ce qu'ils ont vu, enduré et compris. D'une certaine manière, ils incarneront la conscience d'un monde qui a soudain perdu ses repères et sombré dans la barbarie. Pourtant, ils n'ignorent pas que leur expérience touche à l'indicible, à l'intransmissible. Puisqu'elle est unique, parviendront-ils à la décrire ? Comment raconteront-ils ? Quel message livreront-ils à celles et à ceux qui n'ont pas connu les mêmes souffrances ? Ne mettra-t-on jamais en doute leurs récits ? Terribles questions qui ne cessent de hanter leur esprit.

Au lendemain du retour en France, ils sont bien peu nombreux. A peine 3% des déportés raciaux et un déporté politique sur deux ont survécu. Alors, ils fondent des associations pour partager d'affreux souvenirs, pour s'entraider, pour être plus forts dans une société qui, tout naturellement, préfère tourner ailleurs son attention. Les victimes ont beau parler, répéter, hurler. Les oreilles des autres se ferment. Les yeux se détournent. Les livres paraissent et suscitent l'indifférence. La paix fait oublier la guerre. L'aube de la prospérité chasse les images de la tragédie.

Il y a pire encore. Voilà que les événements politiques font irruption dans le monde des anciens déportés. La guerre froide sépare et oppose. Les uns manifestent leurs sympathies pour la société soviétique. Ils n'oublient pas que c'est grâce à l'Armée rouge qu'ils ont été tirés des camps de la mort. Ils continuent de penser que Staline conduit ses fidèles vers des lendemains qui chantent, qu'il faut l'aider à détruire les structures des pays capitalistes. Les autres expriment des doutes, quand ce n'est pas une franche hostilité. Ils restent insensibles à cette prédication. Leur choix idéologique les pousse dans l'autre camp, celui qu'on a baptisé "le monde libre". Et puis, vient s'ajouter la création de l'Etat d'Israël. Pour les anciens déportés juifs, il faut choisir. Pas tout de suite, il est vrai, puisqu'au moins jusqu'en 1949-1950, l'URSS soutient Israël tout comme le font les Etats-Unis. Mais ensuite, comment concilier une judéité renaissante, vigoureuse, éclatante au temps de la guerre des Six jours avec un engagement communiste ou communisant ? Comme l'écrit Olivier Lalieu, "la guerre froide (...) échauffe les esprits et attise les tensions". Quelle place donner à l'Allemagne fédérale qui signe avec Israël un accord de réparations et qu'on accuse à l'Est d'être un repaire d'anciens nazis, à peine convertis à la démocratie ? La guerre d'Algérie, la défense des droits de l'homme, les désillusions qui naissent de l'évolution de l'Empire soviétique provoquent des réactions différentes. L'âge aidant, les anciens déportés ressentent de plus en plus le besoin de dire et de redire. Face au négationnisme naissant, ils exaltent le devoir de mémoire aux dépens du reste et ne peuvent pourtant pas renoncer tout à fait aux engagements d'hier.

C'est cette histoire qu'Olivier Lalieu raconte et interprète. Historien débutant, il a décidé de suivre le séminaire d'histoire de la Shoah que je dirige à la Sorbonne. Le mémoire de maîtrise qu'il a soutenu en 1994 lui a valu les félicitations de son jury. A bon droit. Car chez lui, pas d'a priori, pas de comptes à régler, pas d'états d'âmes à surmonter. Il est trop jeune pour avoir vécu les déchirements de la guerre froide. Il veut comprendre. Et comme tous les historiens, il prend les textes à bras le corps, les déchiffre quelquefois, les analyse avec minutie, les compare, en tire les conclusions qui lui semblent s'imposer. Il interroge les témoins, les pousse à la confidence et mêle leurs dépositions aux documents écrits. Qu'on n'attende pas de lui qu'il prononce des jugements péremptoires ! Ce n'est pas qu'il manque de convictions ni de sensibilité. Pour avoir souvent parlé avec lui, je sais ce qu'il pense. L'histoire des camps et des déportés le touche au plus profond de lui-même. Sinon, aurait-il traité d'un tel sujet ?

Mais Lalieu tient à jouer le jeu. Sa pudeur et son honnêteté sont trop puissantes pour qu'il veuille se métamorphoser en juge. L'histoire militante, il l'évite. L'histoire des grands sentiments, des déclarations toutes faites, il ne la pratique pas. Il n'est pas le chantre de je ne sais quelle Ecriture sainte. Lalieu est un artisan honnête à la manière de l'historien que définissait Marc Bloch. Il avance d'un pas régulier, en tâchant de ne pas tomber dans les chausses-trapes de l'histoire très contemporaine. Les conclusions qu'il propose sont modérées, pesées et soupesées, appuyées sur de solides démonstrations. Olivier Lalieu s'appuie sur les travaux d'Annette Wieviorka, trace son propre sillon et apporte sa pierre à la construction du savoir. Ce n'est pas le moindre de ses mérites. C'est aussi la raison pour laquelle je suis heureux de présenter son travail de recherches à un public que je souhaite étendu et attentif.

André Kaspi
Professeur à la Sorbonne

 

Introduction

 

Depuis la fin des années soixante-dix, les rescapés des camps attirent sur eux une attention toute particulière. Les survivants sont en effet considérés comme un vecteur privilégié dans la représentation et la transmission de la mémoire de la Déportation. Face à des photographies, des listes impressionnantes de chiffres, les anciens déportés incarnent cette dimension humaine de la tragédie concentrationnaire, qui touche tous ceux qu'ils rencontrent. Alors que seule une poignée d'entre eux demeure à présent, leurs visages et leurs mots résonnent comme jamais ils ne l'avaient encore fait. La société, et à travers elle les médias, s'emparent de leurs expériences. Partout, la même émotion surgit, les interrogations fusent. On ne savait pas.

La faute n'en revient certainement pas aux anciens déportés. Etrange destin que celui de ces hommes et de ces femmes dont on cherche maintenant le témoignage. Depuis près de cinquante ans, ils ont parlé, ils ont accusé et l'on semble seulement les découvrir aujourd'hui. Ce regain d'intérêt pour les déportés correspond également à une évolution historiographique. La mémoire de la Seconde Guerre mondiale, et notamment de la Résistance et de la Déportation, suscite un nombre croissant de recherches. La mémoire, phénomène complexe, est abordée sous de multiples angles, et en particulier, sous celui des modes de sa transmission. Pour Pierre Laborie, l'étude de cette période pose trois problèmes fondamentaux. D'une part, l'historien affronte "une réalité incommunicable" du fait même de l'atrocité des événements. D'autre part, il est confronté à "des grilles de lecture multiples" compte-tenu de la nature diverse des acteurs. Enfin, tributaire de ses sources, il doit toujours les considérer avec vigilance. La Déportation et surtout les déportés bénéficient de cette attention. Mais c'est aussi par leur place dans la société que les déportés intéressent les historiens. Ils s'interrogent en particulier sur leur mode de regroupement au retour du camp, sur leurs activités... Bref, les déportés, en tant que groupe social, sont devenus une source de travaux, ainsi qu'en l'atteste le colloque tenu à Metz en 1984. Cet intérêt, de la part de la société et des historiens, pour les victimes de la Déportation conduit légitimement à s'interroger sur leur histoire et sur leur comportement. Dans le prolongement de cette réflexion, ne doit-on pas porter aussi son attention sur la pensée de ces hommes ? Car, derrière l'image des rescapés squelettiques au regard hagard, beaucoup de déportés se qualifient eux-mêmes aujourd'hui d'hommes engagés. Pourquoi ?

L'objet de ce livre est de rechercher l'origine, la nature et les formes de cet engagement. Nous avons donc choisi d'étudier le discours "politique" tenu par une partie des anciens déportés. Politique, c'est-à-dire les prises de position adoptées par des amicales et par certains de leurs membres, sur des événements liés aux répercussions de la déportation dans leur existence ou plus globalement dans la société. Il s'agit donc aussi bien de revendications propres à leur groupe social, sur leurs conditions matérielles d'existence par exemple, que d'un discours plus large sur la remise en cause des valeurs que la déportation leur aurait apprises, telles que la nécessaire préservation des libertés humaines. En fait, pour Germaine Tillion, nous devons entendre la politique comme un discours global sur "l'espèce humaine", discours sur lequel il convient de se pencher.

Afin de mieux cerner les contours et la portée de la parole des déportés dans le temps, il faut s'inscrire dans une perspective de longue durée. Le retour des camps et la constitution des amicales en 1945 constituent le point de départ obligé de notre étude. Mais l'intérêt actuel pour les déportés ne justifie pas, à notre avis, de pousser cette recherche jusqu'à aujourd'hui. En effet, la proximité dans le temps n'offre guère le recul suffisant pour analyser, rigoureusement, un thème qui reste pour beaucoup de déportés, source de polémiques et de rancours. Imposer une certaine distance semble par conséquent nécessaire. Aussi, le seuil des années quatre-vingt constitue-t-il une limite raisonnable, une limite d'autant plus acceptable, que le début de cette décennie est marqué par une certaine évolution dans la vie et le discours des trois amicales d'anciens déportés sur lesquelles nous avons travaillé. La diffusion, auprès du grand public, des thèses négationnistes de Robert Faurisson en 1979, marque un tournant dans la perception de la Déportation, et par là même des déportés, dans la société. Cette évolution était, par ailleurs, perceptible dès le milieu des années soixante-dix. Nous avons donc fixé un cadre chronologique à notre étude qui commence en 1945 et s'achève en 1980.

Outre les différentes formes que revêt le message des déportés et son évolution, une double préoccupation nous anime. D'une part, essayer de cerner dans quelle mesure le camp a influencé la vision des rescapés. D'autre part, partant des constats dressés par les déportés, quelles furent leurs motivations. Ces questions, des déportés les ont formulées les premiers. Ainsi Marie-Suzanne Binétruy, déportée à Ravensbrück se demande en 1979 : "le temps ne serait-il pas venu de chercher en quoi notre déportation a changé non pas nos rapports avec telle ou telle idéologie, mais notre regard sur le monde, sur les autres, sur nous-mêmes..."

Afin de trouver des éléments de réponse à ces interrogations, nous nous appuyons sur la parole que les déportés ont donnée. Pour étudier les anciens déportés, il faut d'abord accepter la pluralité de leur expérience, du fait même de la multiplicité des déportations. Camps de concentration ou d'extermination, statuts au sein de la hiérarchie concentrationnaire, personnalités individuelles, sont autant de facteurs qui compliquent l'analyse de ce groupe non homogène. Aussi, avons-nous choisi trois amicales d'anciens déportés : l'Amicale d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, l'Amicale de Dachau, et l'Association nationale des Anciennes Déportées, Internées de la Résistance, dont la quasi-totalité des effectifs est passée par le camp de Ravensbrück. Cette étude sera forcément partielle ; néanmoins, chacune de ces amicales incarne un aspect particulier des déportations. Déportés juifs, déportés résistants ou simples raflés, hommes ou femmes sont présents dans l'une ou l'autre amicale. Toutes transcrivent le discours tenu par des déportés sur une longue période et d'une manière permanente. Car, si aucune des trois amicales n'a conservé d'archives en raison de l'exiguïté de leurs locaux d'une part, et surtout du fait qu'elles ne se sont jamais considérées comme des objets d'histoire d'autre part, toutes en revanche publient un bulletin, de périodicité mensuelle ou trimestrielle.

Le bulletin constitue une source unique grâce aux informations qu'il contient. Mais son exploitation systématique, comme nous l'avons opérée, se révèle parfois dangereuse. En exprimant la ligne officielle de l'amicale, il ne livre qu'une partie de la vérité. Les positions contestataires, les débats houleux, les points de vue dérangeants ne trouvent un écho dans les colonnes du bulletin que selon le bon vouloir des dirigeants et sont relatés, a priori, de manière partiale. Les articles et les mots sont choisis. Malgré tout, force est de constater que la politique, tout du moins à travers la définition que nous avons retenue, a trouvé un écho non négligeable dans les bulletins. De l'importance quantitative de ces informations découle un autre piège: considérer les amicales uniquement sous l'angle "politique". Leur finalité propre serait ainsi avant tout d'entretenir des polémiques, de protester, d'affirmer... Non, les amicales se définissent d'abord comme des structures dont le ciment est la fraternité issue du camp. Se devant de dépasser leurs différences et leurs antagonismes primaires, les anciens déportés se retrouvent dans les amicales pour "être ensemble". Evincer la politique est le souhait des responsables de l'Amicale de Dachau et de l'ADIR. Pourtant, cette volonté ne résiste pas à l'épreuve des faits. Raison de plus pour nous de rechercher comment solidarité et politique ont cohabité pendant environ une quarantaine d'années dans ces amicales.

Quelles sont les formes sous lesquelles la politique s'est exprimée dans le discours des amicales ? Quels événements ont motivé une réaction des déportés, et tous ont-ils pris position ? Comment les clivages idéologiques traditionnels sont-ils présents dans les amicales ? C'est notamment à ces questions que nous répondrons, à travers trois points. Dans un premier temps, nous constaterons que la politique a trouvé très tôt sa place dans les amicales, au sein même de leur organisation. Dans une deuxième partie, la guerre froide apparaîtra comme un contexte déterminant dans les prises de positions des amicales. Enfin, nous verrons le souci des déportés de faire entendre la cause de l'homme dans la société.

Notre analyse se veut d'abord thématique dans la mesure où certains problèmes se posent parfois en parallèle les uns des autres. Pour faire ressortir les questions essentielles soulevées par les déportés, le découpage thématique semblait en effet s'imposer. Pour autant, l'approche chronologique des phénomènes n'est pas abandonnée, mais croisée avec l'exposé des combats des déportés de 1945 à 1980.

 

Conclusion

 

En 1980, les Amicales d'Auschwitz et de Dachau ainsi que l'ADIR sentent qu'une évolution est en cours. La référence à la disparition progressive des déportés figure pratiquement mots pour mots dans tous les bulletins. Les rescapés sont conscients que la mort, déjà largement présente dans leur esprit, approche inexorablement. Ce sentiment se manifeste parfois de façon oppressante : "(...) j'ai ressenti une angoisse en imaginant que, si l'amicale devait cesser avec la génération des déportés, de nous qui avons tout tenté pour guider certains, et comprendre tous, cela serait une insulte pour les morts (...)". De moins en moins nombreux, les déportés souhaitent très majoritairement aujourd'hui se regrouper en oubliant les divisions passées. La mise en place, au début des années quatre-vingt-dix, de fondations dont l'objectif est de pérenniser l'action et la mémoire des déportations répond à cette volonté. Car les survivants affirment que leur mission n'est pas terminée.

Les déportés ont parlé de politique. Leurs prises de position, nous les avons découvertes au fil des chapitres de ce livre. La lutte pour l'obtention de justes réparations, la crainte devant le réarmement allemand, le combat contre le système concentrationnaire et pour le respect des droits de l'Homme sont autant de thèmes abordés par toutes ou certaines de nos trois amicales. Pourtant ces associations ont souvent refusé de le reconnaître parce que la politique est considérée comme un élément de division. Aborder la politique, c'est aussi peut-être "péjoratif" dans la mesure où ce sont les déportés communistes qui furent les plus actifs politiquement. Ne pas prendre position fut probablement pour les déportés non communistes le pendant par opposition à l'engagement militant des communistes ou de ceux qui furent proches de leurs idées. Il y a là une coupure idéologique qui mériterait d'être soulignée.

Cet apolitisme, exprimé de manière très intense à l'ADIR et à l'Amicale de Dachau, est à de nombreuses reprises remis en cause. L'apolitisme a certes évolué. Sa mise en avant dès la fondation des amicales correspond à la volonté des dirigeants de l'époque de perpétuer la fraternité et la solidarité que la promiscuité et la violence des camps avaient imposées. Dans un environnement hostile, hier comme aujourd'hui, beaucoup de déportés trouvent à l'amicale un lieu d'écoute et de chaleur que trop souvent ils n'ont pas trouvé dans la société. Exacerbé par la guerre froide, dès 1947 et jusqu'au milieu des années cinquante, l'apolitisme maintient, parfois difficilement, la cohabitation au sein de l'amicale, d'individus dont les opinions partisanes s'opposent. De lourds silences couvrent alors les divisions que les responsables des amicales veulent à tout prix éviter. Cette position, rencontrée surtout durant la guerre d'Algérie à l'ADIR et à l'Amicale de Dachau, est interprétée d'une manière originale par Germaine Tillion. "Et si nous faisions un parallèle, je me demande si dans toutes les familles il n'y a pas un moment de silence, où c'est plus confortable, où c'est nécessaire de se taire."

La politique devait rester à la porte de l'amicale. Ce ne fut pas le cas loin de là, comme si finalement l'expression politique était intimement liée à l'esprit de la Déportation. Les rescapés interviennent et témoignent, bref agissent dans le présent, pour les autres, mais aussi pour eux. Charlotte Delbo considère ainsi que "ceux qui réagissent en face de la barbarie ne sont pas gouvernés par quelque altruisme, mais par un profond égotisme. Car ils trouvent un reflet d'eux-mêmes ou de leurs proches dans les figures des victimes, ils s'y reconnaissent comme dans les images d'un mauvais rêve." Si certains de ceux qui réclament l'ouverture d'un débat politique dans l'amicale le font pour entretenir de vaines querelles, en revanche, la majorité réclame sincèrement une intervention au nom du combat pour une humanité meilleure. Dans nos trois amicales, les conditions atroces d'existence endurées au camp et pour certains l'engagement dans la Résistance sont incompatibles avec l'indifférence devant les multiples déclinaisons de la souffrance humaine. Pour être fidèles aux morts et à leur passé de concentrationnaires, les déportés ont fait de la politique en dénoncant les causes qu'ils jugeaient intolérables et en privilègiant des valeurs morales, fondées sur le respect des droits et des libertés individuels. Beaucoup ont ressenti le besoin d'exprimer cet idéal de progrès, suite au dénuement matériel le plus total rencontré au camp. Parfois de la misère sort la grandeur de l'âme : "la meilleure politique réaliste ne peut être, à la longue, que celle qui fait entrer en ligne de compte toutes les valeurs, d'abord les plus élevées, et qui agit conformément à elles." A travers cet objectif, le discours des déportés prend ici toute sa valeur en fixant un idéal à atteindre.

Pourtant, d'un point de vue individuel, la déportation ne semble pas avoir modifié radicalement la personnalité du rescapé. Comme l'observe Eugen Kogon, "la plupart des détenus quittaient les camps en ayant à peu près les mêmes convictions qu'auparavant ; tout au plus étaient-elles plus nettement accentuées." Le discours politique émanant des amicales est donc fortement conditionné par les opinions et les sensibilités propres antérieures à la déportation, celle-ci en renforcant les aspects humains. On peut néanmoins se demander si ce message de tolérance, de fraternité et de solidarité n'en est pas moins utopique. Car la mise en avant de telles valeurs ne doit pas masquer le comportement qui est censé en découler. Les déportés sont des hommes, et ils sont les premiers à le rappeler. Pendant la quarantaine d'années étudiée, nous avons pu constater combien parfois la distance est grande entre les principes et les agissements. L'historienne Olga Wormser-Migot se souvenant des années d'après-guerre raconte : "A peine éteintes les dernières salves et les dernières marseillaises, on a reconnu les rancours d'antan, transfigurées sous des initiales inédites, les problèmes germés dans le silence que l'on tente d'aborder avec des mots nouveaux, comme si ces mots seuls pouvaient inaugurer l'ère des solutions. (...) Mais en soi, chacun a refait connaissance avec son vieux monde (...)." Doit-on pour autant rejeter le message des anciens déportés ?

Le poids incommensurable de leur passé de concentrationnaires, à défaut de conférer aux déportés un titre honorifique, donne à leur discours une valeur singulière. Leurs rappels sonnent comme la trace tangible d'un drame, sans commune mesure dans l'histoire de l'humanité. Louise Alcan s'exprime ainsi en 1980 : "Ce lieu fraternel qu'est notre Amicale, ces liens qui nous unissent doivent nous conduire à continuer tant que nous en aurons la force. Nos divergences, nos erreurs de parcours, nos énervements parfois, ne doivent pas masquer l'essentiel : faire connaître, faire comprendre, lutter contre les menteurs et aussi les indifférents qui existent même parmi nous. (...) Il y a trente-cinq ans, c'était hier." De plus, nous constatons que la politique a joué un rôle important au camp, tout du moins pour une partie des déportés. La politique fut à la fois un facteur de division entre détenus et un élément de survie, qui créait de puissants liens solidaires et apportait un espoir à ceux animés d'un idéal. Au retour, pourquoi la politique aurait-elle dû perdre cette contradiction ? Elle s'accompagne toujours d'une double facette ; d'un côté elle divise les déportés sur des options politiques qui leurs sont propres, et de l'autre elle les pousse, par exemple, à s'engager unitairement quand les néo-nazis ou les négationnistes remettent en cause des faits historiques. C'est la nature politique de la Seconde Guerre mondiale, et notamment de la collaboration ou de la déportation qui a, pour Henry Rousso, empêché la formation d'une mémoire collective homogène de ces événements. Elle rend ainsi quasi-impossible une reconnaissance uniforme et similaire des faits par une population elle-même divisée par de mêmes oppositions politiques.

A partir de 1980 et à plus forte raison aujourd'hui, cet enjeu de mémoire devient parfois pour les amicales une nouvelle source de discorde, se superposant aux oppositions antérieures. Mémoire d'Auschwitz ou mémoire de Buchenwald, quelle forme de la déportation restera dans l'histoire comme la plus marquante ? Les rescapés souhaitent voir leurs souffrances reconnues, mais il apparaît difficile pour eux d'accepter que certains de leurs camarades attirent sur eux davantage de sollicitude de la part de la société. Si les années soixante-dix et quatre-vingt furent celles de l'unité dans la mobilisation, les années quatre-vingt-dix ne risquent-elles pas d'être, dans une certaine mesure, celles des rancours et des désillusions ?

 

Index

 

ADIR : 16; 21; 26; 27; 29; 33; 35; 37; 38; 39; 42; 44; 45; 46; 47; 49; 51; 52; 53; 54; 57; 70; 71; 72; 74; 77; 79; 80; 81; 82; 83; 90; 91; 93; 94; 95; 96; 97; 99; 104; 105; 112; 113; 122; 131; 144; 149; 150; 151; 152; 153; 154; 155; 160; 162; 168; 169; 171; 177; 181; 184; 186; 187; 188; 190; 194

Alcan Louise : 24; 34; 38; 42; 49; 56; 64; 66; 106; 159; 164; 190; 196

Allemagne : 46; 56; 91; 101; 110; 112; 114; 115; 116; 118; 119; 173

Amicale d'Auschwitz : 15; 21; 23; 24; 27; 28; 29; 30; 38; 39; 42; 52; 53; 54; 56; 57; 58; 60; 61; 62; 64; 65; 66; 67; 68; 70; 71; 72; 73; 76; 78; 83; 91; 92; 93; 94; 103; 104; 106; 111; 112; 113; 114; 115; 119; 122; 123; 124; 125; 126; 128; 129; 131; 144; 159; 160; 161; 162; 164; 165; 166; 167; 168; 170; 172; 174; 175; 177; 179; 180; 182; 183; 191

Amicale de Dachau : 15; 16; 21; 27; 28; 29; 37; 38; 39; 42; 43; 44; 45; 46; 48; 50; 52; 53; 54; 57; 70; 72; 76; 77; 79; 80; 82; 83; 91; 93; 94; 103; 113; 114; 115; 116; 117; 122; 131; 133; 134; 137; 141; 144; 155; 156; 157; 158; 160; 162; 165; 167; 168; 169; 170; 171; 189; 190; 194

Anciens de Dachau (les): 24; 48; 57; 95; 103; 105; 115; 136; 155; 157

Anthonioz - De Gaulle Geneviève : 32; 39; 42; 45; 151; 152; 153; 154; 173; 184; 185; 186

Appel de Stockholm : 129

Après Auschwitz : 38; 48; 49; 56; 59; 63; 65; 93; 103; 106; 109; 112; 122; 125; 128; 161; 165; 175

Arjaliès Georges : 44; 136; 137; 140; 156

Armée rouge : 122; 124; 127

Arnould Charles (colonel) : 49; 82; 171; 189

Auschwitz (camp d'): 23; 24; 30; 55; 56; 58; 59; 60; 61; 62; 103; 122; 170; 174; 177

Barbie Klaus : 169

Berthaud Pierre-Louis : 43; 46; 49; 115; 116; 138; 172

Bulawko Henry : 60; 102; 109; 117; 122; 191

Casanova Laurent : 42; 58; 110; 125

CED : 111; 112

Chombart de Lauwe Marijo : 33; 47; 154; 188

Christophersen Thies : 174; 175

CICRC : 90; 91; 92; 93; 95; 97; 99

Cohen (Nordmann-Cohen) Marie-Elisa : 42; 166; 173; 175; 187; 190

Copernic 171; 191

Dachau (camp de) : 25; 33; 82; 133; 141; 158; 170; 190

Darquier de Pellepoix Louis: 169

Dechavassine Madeleine : 24; 32; 91; 123

Eichmann Adolf : 56; 106; 173

Exodus : 62; 63

Falk Suzanne : 106; 160; 161; 173

Farge Yves : 129

Faurisson Robert : 15; 176; 177

Fernier Anne : 49; 51; 151

FNDIR : 38; 142

FNDIRP : 38; 73; 112; 133; 134; 135; 140; 141; 142; 143; 161

Frenay Henri : 70

Fully Georges : 158; 189

Garnier Eugène : 24; 42

Gelbart Charles : 67; 68; 175

Grinholtz Albert : 66; 93

Guerre d'Algérie : 47; 51; 149; 152; 153; 155; 157; 158; 159; 162; 163

Honel Maurice : 24; 42; 60

Houssier Gabriel : 137; 138

Kahn Marie-Louise : 180; 183

Kogon Eugen : 34; 195

Le Tac Yves : 155; 156; 157

Leitenberg (affaire du) : 141; 143; 144

Michaut Victor : 43; 143

Michelet Edmond : 25; 32; 43; 45; 57; 76; 77; 79; 90; 91; 94; 98; 114; 115; 134; 135; 137; 138; 139; 140; 141; 144; 156; 157; 158

Miquet Marcel : 136; 137; 158

Mouvement de la Paix : 128; 129

Nenni Pietro : 129

Neveu Henri : 43; 134; 137; 140; 142

Nicot René : 25; 135; 136

NPD : 118; 165

OAS : 152; 156; 161

Ordre nouveau : 166

OTAN : 111; 112; 182

Postel-Vinay Anise : 36; 47; 49; 51; 71; 74; 77; 82; 153; 154; 165; 177

Prunières Raymond : 25; 137

Raisko (kommando de) : 23; 24; 174

Rameil Jacqueline : 49; 51; 181; 188

Rassinier Paul : 172; 173; 174

Ravensbrück (camp de) : 15; 24; 26; 33; 74; 103; 104; 105; 122

RFA : 111; 117; 118; 174

Rocard Michel : 160

Rousset David : 29; 89; 90; 91; 92; 93; 98; 123; 140; 161

Rovan Joseph : 158

Schillio Pierre : 167

SIR : 115; 116

Speidel Hans (général) : 114; 182; 183

STO : 80; 81; 82

Teitgen Paul : 158

Terrenoire Louis : 43

Tillion Germaine : 35; 90; 94; 95; 97; 98; 103; 104; 105; 109; 110; 150; 151; 153; 155; 194

Touvier Paul : 168

URSS (Union soviétique) : 24; 63; 87; 89; 90; 91; 93; 94; 96; 97; 110; 123; 124; 126; 127; 131; 144

Vaillant-Couturier Marie-Claude : 42; 108; 126; 127; 129; 131

Voix et Visages : 48; 49; 50; 51; 90; 93; 96; 103; 105; 149; 150; 151; 152; 165; 173; 174; 184

Waitz Robert : 31; 93

 

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